‹ JulieChapitre 188 sur 200 · TROISIEME PARTIE · texte numérisé non relu

TROISIEME PARTIE

uiie cliose parceque tout ce qui est est comme ill'a

)ulu? laut-il ne rien faire en ce monde de peur l'enfreindre ses lois ? et qnoi que nous fassions pou- A)ns-nous jamais les enfreindre? Non, mylord, la vo ■ ation de l'homme est plus grande et plus noble; )ieu ne l'a point animé pour rester immobile dans m quiétisme éternel, mais il lui a donné la liberté >our faire le bien , la conscience pour le YOiiloir , et a raison pour le choisir ; il l'a constitué seul juge de es propres actions , il a écrit dans son cœur , Fais ce [ui t'est salutaire et n'est nuisible à personne. Si je ens qu'il m'est bon de mourir , je résiste à son ordre n m'opiniàtrant à vivre ; car, en me rendant la mort lesirable, il me prescrit de la chercber.

Bomston, j'en appelle à votre sagesse et à votre landeur, quelles maximes plus certaines la raison )eut-elle détluire delà religion sur la mort volonaire? Si les chrétiens en ont établi d'opposées, ils le les. ont tirées ni des principes de leur religion , »i de sa règle unique, qui est l'écriture, mais seuleuent des philosophes païens. Lac tance et Augustin, (ui les premiers avancèrent cette nouvelle doctrine lont Jésus-Christ ni les apôtres n'avoient pas dit un not, ne s'appuyèrent que sur le raisonnement du *hédon, que j'ai déjà combattu; de sorte que les ideles , qui croient suivre en cela l'autorité de l'éangile, ne suivent que celle de Platon. En effet, >à Ycrra-t-on dans la Bible entière une loi contre le oicide , ou mmnc une simple improbation ? et n'est- 1 pas bien étrange que dans les exemples de gens [Oi se «ont donné la mort on n'y trouve pas nn seul AOt de blâme coulrc aucun de ces exemples? Il y a

094 LA NOUVELLE HÉ LUISE, plus; celui de Sarason est antori.sé par un. prodi-e qui le venpe de ses ennemis. Ce miracle se seroit-ii fait pour justilier un crime ? et cet homme qui pei d i t sa force pour s'être laissé séduire par une femnn , l'eût il recouvrée pour commettre un forfait authentique? commn si Dieu lui-même eût voulu tromper les hommes!

Tune tueras point, ditle Décalogue. Quesensuil- 11 de là? Si ce commandement doit être pris à la lettre, il ne faut tuer ni les malfaiteurs ni les ennemis ; et Moïse qui fit tant mourir de gens entendoit fort mal son propre précepte. S'il y a quelques exceptions, la première est certainement en faveur de la mort volontaire, parcequ'elle est exemple de violence et d'injustice, les deux seules considérations qui puissent rendre l'homicide criminel, et que la nature y a mis d'ailleurs un suffisant obstacle.

Mais, diseut-ils encore, souflrez patiemment les maux que Dieu vous envoie ; faites- vous un mérite de vos peines. Appliquer ainsi les maximes du christianisme, que c'est mal en saisir l'esprit! L'homme ' est sujet à mille maux, sa vie est un tissa de misères, et il ne semble naître que pour souflrir. De ces maux ceux qu'il peut éviter la raison veut qu'il les évite; et la religion, qui n'est jamais contraire à la raison , l'approuve. Mais que leur somme est petite aupr<:s de ceux (ju'il est forcé lie souffrir malgré lui 1 C'est de ceux-ci (ju'ua Dieu clément permet aux hommes de se laire un mérite; il accepte en lioraliiage volontaire le I ri but forcé qu'il nous imjjose, et marque au profit de l'autre vie la résignation dans celle-ci. La réritable pénitence de l'homme lui est

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imposée par la nature; s'il tfiidure patiemment tout ce qu'il est contraint d'endurer, il a fait à cet égard t(,ut ce que Dieu lui demande ; et si quelqu'un montre assez d'orgueil pour vouloir faire davantage, c'est uu fou qu'il faut enfermer , ou un fourbe qu'il Iftut punir. Fuyons donc saus scrupule tous les maux que nous pouvons fuir, il ne nous en restera que trop à souffrir encore. Délivrons-nous sans remords de la vie même, aussitôt qu'elle est un mal pour nous , puisqu il dépend de nous de le faire , et qu'en cela nous n'offensons ni Dieu ni les hommes. S'il faut un sacrifice à l'Etre suprême, n'est-ce rien que de mourir.'' Offrons à Dieu la mort qu'il nous impose par la voix de la raison, et versons paisiblement dans son sein notre aiue qu'il redemande.

Tels sont les préceptes généraux que le bon sens dicte à tous les hommes, et que la religion autorise (i). Revenons à nous. Vous avez daigné m'ou-

(i) L'étrange lettre pour la délibération dont il s'agit ! Raisomie-t-on si paiMblemeut sur une question pareille qiiaud ou l'exianine pour soi? La lettre est-elle fabriquée;, ou l'auteur ue veut-il qu'être réfuté? Ce qui peut tenir en doute , c'est l'exemple de Robeck qu'il cite , et qui semble autoriser le sien. Robeck délibéra si poséliicnt, qu'il eut la patience de faire un livre, uu gros livre, bien long, bien pesant, bien froid; et quand il eut étaJ)li, selon lui, qu'il étolt permis de se donner la mort , il he la donna aveo la même tranquillité. Déiions-uous des j)réjugé.s de siècle et de nation. Quand ce n'est pas la mode de se tuer, on n'imagine que des <:nragés qui sv- (ueut; tous les actes do courage août autant de chimères pour lésâmes foibles; chacuune jugcdcs aii'res quepar soi . cependiint eombieu n'avons-nous pas d'i xemples attestés d'hommes sages en tout autre point ,

2y6 LA NOUVELLE HÉLOISE.

vrir votre cœur; je connois vos peines, vous ne souffrez pas moins que moi; vos maux sont sans remède ainsi que les miens, et d'autant plus sans remède que les lois de l'honneur sont plus immuables que celles de la fortune. Tous les supportez, je l'avoue, avec fermeté. La vertu vous soutient ; unpas de plus , elle vous dégage. "Vous me pressez de souffrir; mvlord , j'ose vous presser de terminer vos souffrances, et je vous laisse à juger qui de nous est le plus cher à l'autre.

Que tardons -nous à faire un pas qu'il faut toujours faire ? Attendrons-nous que la vieillesse et les ans nous attachent bassement à la vie après nous en avoir ôté les charmes , et que nous traînions avec effort, ignominie, et douleur, un corps infirme et cassé.' Nous sommes dans l'âge où la vigueur de l'ame la dégage aisément de ses entraves , et où l'homme sait encore mourir; plus tard, il se laisse en. gémissant arracher la vie. Profitons d'un temps où l'ennui de vivre nous rend la mort désirable; craignons qu'elle ne vienne avec ses horreurs au moment où nous n'en voudrons plus. Je m'en souviens, il fut un instant or je ne demandois qu'une lienre au ciel , et où je serois mort désespéré si je ne l'eusse obtenue. Ah ! qu'on a de peine à briser les nœuds qui lient nos cœurs à la terre ! et qu'il est sage de la quitter aussitôt qu'ils sont rompus ! Je le sens ,

qui , sans remords, sans fureur, sans désespoir, renoncent à la vie uniquement parccqu'cUe leur est à charge, et meurent plus tranquillement qu'ils n'ont vécu !

TROISIEME PAPvTIE. ai,7

mylord, nous sommes dignes tous deux d'une habitation plus pure : la vertu nous la montre, et le sort nous invite à la cliercher. Que l'amitié qui nous joint nous unisse encore à notre dernière heure. Oh ! quelle volupté pour deux vrais amis de finir leurs jours volontairement dans les bras l'un de l'autre, de confondre leurs derniers soupirs, d'exlialer à la fois les deux moitiés de leur ame ! Quelle douleur, quel regret peut empoisonner leurs derniers instants ? Que quittent-ils en sortant du monde? Ils s'en vont ensemble ; ils ne quittent rien.

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