‹ JulieChapitre 192 sur 200 · TROISIEME PARTIE. 3o · texte numérisé non relu

TROISIEME PARTIE. 3o

iiri moment la douleur présente par l'assurance de la voir finir , comme on scarifie une plaie pour la faire cicatriser ? et quand la douleur auroit un charme qui nous feroit aimer à souffrir , s'en })river en s'ôf ant la Tie, n'est-ce pas faire à l'instant même tout ce qu'on craint de l'avenir?

Pense-5-y bien, jeune homme; que sont dix, vingt , trente ans pour un être immortel? La peine et le plaisir passent comme une ombre ; la vie s'écoule en un instant; elle n'est rien par elle-même, sou prix dépend de son emploi. Le bien seul qu'on a fait demeure, et c'est par lui qu'elle est quelque chose.

Ne dis donc plus que c'est un mal pour toi de vivre, puisqu'il dépend de toi seul que ce soit un bien, et que si c'est un mal d'avoir vécu, c'est une raison de plus pour vivre encore. Ne dis pas non plus qu'il t'est permis de mourir; car autant vaudroit dire qu'il t'est permis de n'être pas homme, qu'rl t'est permis de te révolter contre l'auteur de ton être, et de tromper ta destination. Mais en ajoutant que ta M)Ort ne fait de mal à persoune, songestu que c'est à ton ami que tu l'oses dire?

Ta mort ne fait de mal à personne! J'entends; mourir à nos dépens ne t'importe guère, tu comptes pour rien nos regrets. Je ne te parle plus des droits tloramitic que Ju méjirises: n'en est-il point de plus ehers encore (i) qui t'obligent ù te conserver? S'il

(i) Des droits plus clicrs que ceux do ramitié ! et c'est i\ii s:i{{<; (|ui le dit ! Mais ce préteudu sage étoit amoureux lui-uiciu«'.

3o4 LA NOUVELLE HÉLOISE.

est uuf." personne au monde qui t'ait assez aimé pour ne vouloir pas te survivre, et à qui ton bonheur manque j)Our être heureuse, penses -tu ne lui rien devoir ? Tes funestes projets exécutés ne troubleront-ils point la paix d'une ame rendue avec tant Ue peine à sa première innocence? Ne crains-tu point de rouvrir dans ce cœur trop tendre des blessures mal refermées ? Ne crains-tu point que ta perte n'en entraîne une autre encore plus cruelle , en étant au monde et à la vertu leur plus digne ornement? et si elle te survit, ne crains-tu point d'exciter dans «on sein le remords, plus pesant à supporter que la vie? Ingrat ami, amant sans délicatesse, seras-tu toujours occupé de toi-même? Ne songeras -tu jamais qu'à tes peines ? N'es-tu point sensible an bonbeur de Ce qui te fut cher? et ne saurois-tu vivre pour celle qui voulut mourir avec toi ?

Tu parles des devoirs du magistrat et du père de famille , et parcequ'ils ne te sont pas imposés, tu te crois afiranchi de tout; et la société à qui tu dois ta conservation, tes talents, tes lumières ; la patrie à qui tu appartiens ; les malheureux qui ont besoiti-<le toi, ne leur dois-tu rien? O l'exact dénombrement que tu fais! parmi les devoirs que tu comptes, tu n'oublies que ceux d'homme et de citoyen. Où est ce vertueux patriote qui refuse de vendre son sang^ à un prince étranger parcequ'il ne doit le verser que pour son pays, et qui veut maintenant le répandr en désespéré contre l'expresse défense des lois? Les lois, les lois, jeune homme! le sage les méprise-t-il ? Socrate innocent , par respect pour elles , ne voulut pas sortir de prison : tu ne balances point à les vio

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