PREMIERE PARTIE. Cg
me plîuns point de mon sort; tel qu'il est je n'en, çhangei'ois pas avec les rois de la terre. Cependant uu mal réel me tourmente, je cherclie vainement à le fuir; je ne voudrois point mourir, et toutefois je me meurs; je voudrois vivre pour vous, et c'est vous qui m'ôtez la vie.
"XI, DE JUT. lE.
IVL ON ami, je sens que je m'attacLe à vous chaque jour davantage ; je ne ](uisplus me séparer de vous ; la moindre absence m'est insupportable, et il faut que je vous voie ou que je vous écrive, .ifiii de jn'occuper dt- vons sa:;s cesse.
Ainsi mon amour s'augmente avec le vôtre; car jeconnois à présent combien vous m'aimez par la crainte réelle que vous ave/- de me déplaire, au lieu que vous n'en aviez d'abord qu'une apparente pour mi<'ux venir à vos Cos. Te sais fort bien distinguer en vous l'empire que le cœur a su prendre, du délire d'une ima^j;ination écbaufiée ; et je vois cent fois plus de passion dans la contrainte où vous êtes que dans vos premiers emportements. .Te sais bieu^ussi que votre état, tout gênant qu'il est, n'est [)as sans plaisirs. Il est doux pouTun véritable amant de faire des sacrilîces (|ui lui sont tou5 comptés , et dont aucun n'est perd-u dans le cœur de ce qu'il aime. Qui sait même si, connoissant ma .srnsibilité, vous n'employez pas pour mo séduire^ une adre«se mieux entendue? Mais non, je suis
-o LA N OL VELI.E HÉLOISE.
injuste, el vous ii'rles pas c.ip.'ible d'user d'arMlrcc avec moi. Cependant , si je suis sage, je nie délierai plus encore de la ])itié que de l'amour. Je me sens mille fois plus attendrie par vos respects fjiit- par vos transports, et je crains bien qu'en prenant le parti le plus honnête vous n'ayez pris enfin le plm dani^ereux.
Il faut que je vous dise, dans répanchement de mon cœur , nne vérité qu'il sent fortement, et dont le votre doit vous convaincre : c'esï qu'en dépit tle la fortune, des parents, et de nous- luènies , nos destinées sont à jamais unies, et que nous ne pouvons plus être heureux ou malheureux qu'ensemble. Nos âmes se sont pour ainsi dire touchées | ar tous le.s points, et noos avons par-tout senti la même cohérence. (Corrigez-moi, mon ami , si j'applitjne mal vos leçons de pbvsique.) I,e sort poui ra bini nous séparer, mais non pas nous désunir. Nous n'aurons plus que les mêines plaisirs el les mêmes p!'i:ies; et comme ces aimants dont vous me parliez, qui ont, dit-on, les niâmes mouvements en différents lidix, nous sentirons les mêmes choses aux deux extrémités du monde.
Défaites- vous donc de l'espoir, si vous l'eûtes jamais, de vous faire un bonheur exclusif, et de l'aclit-ler aux dépens du mien. N'espérez pas pouvoir être heureux si j'étois dfsbonorée, ni pouvoir d'un «cil satisfail contempler mon ignominie et iih'» l.irmes. Crovc/.-moi , mon ami, je connois voire C(rnr bien mieux que vous ne le connoisse/.. l^ii amour si teiulro et si vrai doit sivoir commander