PREMIERE PARTIE
aux ilesirs ; vous en avez trop fait pour acliever sans vous perdre, et ne pouvez plus combler mon malheur sans faire le vôtre.
Je voudrois que vous pussiez sentir combien il est important pour tous deux que vous vous en remettiez à moi du soin de notre destin commun. Doutez-vous que vous ne me soyez aussi cher ([ue inoi-meme? et pensez- vous qu'il put exister pour moi quelque félicité que vous ne partageriez pas? Non, mon ami; j'ai les mêmes intérêts que vous, et un peu plus de rai;.on pour les conduire, .l'avoue que je suis la plus jeune ; mais n'avez- vous jamais rem.irqué que si la raison d'ordinaire est plus foible et s'éteint plutôt chez les femmes, elle est aussi plutôt formée , corarae un frêle tournesol croît et meurt avant un chêne? Nous nous trouvons dès le pr<'micr âge chargées d'un si dangereux dépôt , que le soin de le conserver nous éveille bientôt le jugement ; et c'est un excellent moyeu de bien voir les conséquences des choses , que de sentir vivement tous les risques qu'elles nous foct courir. Pour moi , plus je m'occupe de notre situation , plus je trouve que la raison vous demande ce que je vous demi-.ude au nom de l'amour. Soyez donc docile à sa douce voix, et laissez-vous conduire , hélas ! par un autre aveugle, mais qui tient au moins un appui.
Je ne sais , mon ami , si nos cœurs auront le bonheur de s'entendre , et si vous partagerez, en lisant celte lettre , la tendre émotion qui l'a dictée ; je ue sais si nous pourrons jamais nous accorder sur la manier? de voir comme sur celle de sentir : mais je
sais bicu (jue l'avis tle celui des deux qui sépare le iiioin*» son l-onljeur dn l)Onheur de l'autre est l'avis qu'il aul préférer.
i\J.A Julie, que la simplicité de votre lettre est touchante! que j'y vois bien la sérénité d'une ame itmocente, et la tendre sollicitude de l'amour î Vos pensées s'exhalent sans art et s.Tns peine; elles portent au cœur une impression délicieuse que ne produit point un style apprêté. Vous donnez des raisons invincibles d'un air si simple (ju'il y faut réfléchir pour en sentir la force ; et les sentiments élevés vous coûtent si j)eu qu'on est tenté de les prendre pour des manières de penser communes. Ah! oui sans doute, c'est à vous de régler nos destins ; ce n'est pas un droit que je vous laisse, c'est un devoir que j'exige de vous, c'est une justice que je vous demande, et votre raison me doit dédommager du mal que vons avez fait à la mienne. Dès cet instant je vous remets pour m;« vie l'empire de mes volontés: disposez de moi comme d'un homme qui n'est plus rien pour lui-même, et dont tout l'être n'a de rapport qu'à vous, .le tiendrai, n en doutez pas, l'engagement que je prends, quoi que vons puissiez me prescrire. Ou j'en vaudrai mieux, ou vous en serez plus heureuse, et je vois par-tout le prix assuré de mon obéissance. Je vous remets donc sans réserve le soin de notre bonheur commun ; faites le
vÀtre, et tout est fait. Pour moi, qui ne puis ni vous oublier un instant ni penser à vous sans des transports qu'il faut -vaincre, je vais ni'occuper uniquement des soins que vous m'avez imposés.
Depuis un an que nous étudions ensemble, nous n'avons guère fait que des lectures sans ordre et presque au hasard, plus pour consulter votre goût que pour l'éclairer : d'ailleurs tant de trouble dans l'ame ne nous laissoit guère de liberté d'esprit. Les yeux étoient mal fixés sur le livre ; la bcucbe en prononçoit les mots ; l'attention manquoit toujours. Votre petite cousine , qui n'étoit pas si préoccupée , nous reprochoit noire peu de conception .et se faisoit un honneur facile de nous devancer. Insensiblement elle est devenue le maître du maître ; et quoique nous ayons quelquefois ri de ses prétentions, elle est au fond la seule des trois qui sait quelque chose de tout ce que nous avons appris.
Pour regagner donc le temps perdu ( ah I Julie , en fut-il jamais de mieux employé?), j'ai imaginé une espèce de plan qui puisse réparer par la méthode le tort que les distractions ont fait au savoir. Je vous l'envoie; nous le lirons tantôt ensemble, et je me contente d'y faire ici quelques légères observations.
Si nous voulions , ma charmante amie , nou$ charger d'un étalage d'érudition , et savoir pour les autres plus «jue pour nous, mon système ne vaudroit rien ; car il tend toujours à tirer peu de beaucoup de choses , et à faire un petit recueil d'une grande bibliothèque. La science est dans la plupart de ceux qui la cultivent une raonnoie dont
NOUV. BÉLoisE. I . 7
on tail j^rand cas, ftiii cf-pcudant ii*ajoate au Lien- «'■Ire fiu'aal.-iiit rju'on la coniniunique , et n'est l»onne que dans le commerce. Otez à nos savants le plaisir de se faire cconter. le savoir ne sera rien ])our eux. Ils n'amassent dans le cabinet que pour lépandre iians le public; ils ne veulent être sa^es qu'aux yeux d'autrui ; et il«ne se soacieroient plus de l'étude s'ils n'avoient plus d'admirateurs (i). Pour nous qui voulons profiter de nos connoissHn- <;es , nous ne les ama?isons point ponr les revendre , mais pour les convertir à notie nsajje ; ni pour nous eu cbargfer , mais pour nous en nourrir. Peu lire, vX beaucoup méditer sur nos lectures, ou, ce qui est la même chose , en causer beaucoup entre nous, est le moyen de les bien digérer: je pense que quand on a une fois l'entendement ouvert par l'habitnde de réfléchir, il vaut toujours mieux trouver <le soi-même les choses (ju'on trouvcroit dans les livres ; c'est le vrai secret de les bien mouler à sa tête, et de se les approprier: au lien qu'en les recevant telles qu'on nous les donne, c'est presque toujours sons nue forme qui n'est pas la nôtre. Nous sommts plus riches que nous ne pensons ; mais , dit Moniaigue , ou nous dresse à l'emprunt et à la quête ; on nous apprend à nous servir du bien d'autrui plutôt que du nôtre; ou plutôt, accumulant sans cesse , nous n'osons toucher à rien : nous sommes comme ces avares qui ne songent qu'à
(l^ (i'cst iiinsi que piiisoit SriitMpie liii-mêiuc. .S/ /'on ■?iie doniioitf dit-il, la science à condition de ne la jtas montrer , je n'en l'outir ois point. Sublime pliilobuphio , voilà doue tou us:i^r !