PREMIERE PARTIE
ne sont pas même remarqués d'un spectateur vulgaire. Combien de choses qu'on n'appercoit que par sentiment et dout il est impossible de rendre raison ! combien de ces je ne sais quoi qui reviennent si fréquemment, et dont le goût seul décide ! Le ijoût est en quelque manière le microscope du jugement ; c'est lui qui met les petits objets à sa portée , et ses opérations commencent où s'arrêtent celles du dernier. Que faut-il donc pour le cultiver .'' s'exercer à voir ainsi qu'à sentir, et à juger du beau par inspection comme du bon par sentiment. Non , je soutiens qu'il n'appartient pas même à tous les cœurs d'être émus au premier regard de Julie.
Voilà , ma charmante écoliere , pourquoi je borne toutes vos études à des livres de goût et de mœurs ; voilà pourquoi , tournant toute ma méthode en exemples , je ne vous donne point d'autre définition des vertus qu'un tableau des gens vertueux , ni d'antres règles pour bien écrire que les livres qui sont bien écrits. ■
Ne soyez donc pas snrprise des retranchements que je fais à vos précédentes lectures ; je suis convaincu qu'il faut les resserrer pour les rendre utiles, et je vois tous les jours mieux quç tout ce qui ne dit rien à l'ame n'est pas -digne de vous occuper. Nous allons supprimer les langues , hors l'italienne que vous savez et que vous aimez ; nous laisserons là nos éléments d'algèbre et de géométrie ; nous quitterions même la physique si les termes f|u'<'llc vous fournit m'en laissoient le courage : nous renoncerons pour jamais à l'histoire moderne, excepté celle de notre pays , encore n'est-ce que par-
ct'fjue c'est un pays libre et simple, où l'on trouve des bouillies antiques dans les temps modernes : car ne vous laissez pas éblouir par ceux qui disent que riiisloiie la j)lus Intéressante pour chacun est celle de son pays. Cela n'est pas vrai. Il y a des pays dont l'histoire ne peut pas même être lue, à moins qu'on ne soit imbécilleou négociateur. L'histoire la plus intéressante est celle où 1 ou trouve Ie{)lus d'exemples de moeurs, de caractères de toute espèce , en un mot le j)lus d'instruction. Ils vous diront qu'il y a autant de tout cela parmi nous que parmi les anciens. Cela n'est pas vrai. Ouvrez leur histoire et faites-les taire. Il v a des peuples sans physionomie auxquels il ne faut point de peintres ; il y a des gouvernements sans caractère auxquels il ne faut point d'historiens, et où, sitôt qu'on sait quelle placi? un homme occupe, ou sait d'avance tout ce qu'il y fera. Ils diront que ce sont les bous historiens qui nous manquent ; mais demandezleur pourquoi : cela n'est pas vrai. Donnez matière k de bonnes histoires , et les bous historiens se trouveront. Enlin ils diront que les hommes de tous les temps se ressemblent, qu'ils ont les mêmes vertas et les mêmes vices ; qu'an n'admire les anciens que j)arce(ju'ils sont anciens. Cela n'est pas vrai non plus ; car on laisoil autrefois de grandes choses avec de petits moyens , et Tou fait aujourd'hui tout le contraire. Les anciens étoient contemporains de leur.'s lilstoriens , et nous ont pourtant appris à les admirer : assurément si la postérité jamais admire les nôtres, elle ne l'aura pas appris de nous.
J'ai laisse par égard pour votre iuséparable cou-