‹ JulieChapitre 46 sur 200 · PREMIERE PARTIE. n · texte numérisé non relu

PREMIERE PARTIE. n

penser et sentir ensemble feroit succéder à leurs transports une amitié non moins tendre. Tous les sentiments honnêtes , nourris dans la jeunesse avec ceux de l'amour , en rempliroient un jour le vuide immense ; nous pratiquerions au sein de cet heurenx peuple , et à son exemple , tous les devoirs de l'humanité : sans cesse nous noas unirions pour bien faire , et nous ne mourrions point sans avoir vécu.

La poste arrive; il faut finir ma lettre, et courir recevoir la vôtre. Que le cœur me bat jusqu'à ce moment ! Hélas ! j 'étois heureux dans mes cbimeres : mon bonheur fuit avec elles; que vais -je êire en réalité.'

Jk réponds sur-le-champ à l'article de votre lettre qui regarde le paiement , et n'ai. Dieu merci, nul besoin d'y réfléchir. "Voici , ma Julie, quel est mon sentiment sur ce point.

.Te distingue dans ce qu'on appelle honneur celui qui se tire de l'opinion publique, et celui qui dérive de l'estime de soi-même. Le premier consiste en vains préjugés plus mobiles qu'une onde agitée; le second a sa base dans le» vérités éternelles «le la morale. L'honneur du monde peut ^tre avant.igcnx h la fortune; mais il ne pénètre point dans l'anie, et n'inllue en rien sur le vrai bonheur. I/honneur véritable au contraire en form; l'rsscnrr , pnrcequ'on ne trouve qu'eu lui ce suniirncut ptuiitauout

lU LA ÎSOIJ ^ELLE HÉLOISE, de satisfaction intérieure qui peut rendre heureux un être pensant. Appliquons, ma Julie, ces principes à Totre question : elle sera bientôt résolue.

Que je m'érige en maître de philosophie, et prenne, comme ce fou de la fable, de l'argent pour enseigner la sagesse; cet emploi paroltra bas aux yeux du morjde, et j'avoue qu il a quelque chose de ridicule ea soi : cependant , comme aucun homme ne peut tirer sa suhsistanceabsolument de lui-même, et qu'on ne sauroit l'en tirer de plus près que par son travail, nous mettrons ce mépris au rang des plus dangereux préjugés ; nous n'aurons point la sottise de sacrifier la félicité à cette opinion insensée ; TOUS ne m'en estimerez pas moins, et je n'en serai pas plus à plaindre quand je vivrai des talents que j'ai cultivés.

Mais ici, ma Julie, nous avons d'autres considérations à faire. Laissons la multitude, et regardons en nous-mêmes. Que seral-je réellement à votre père en recevant de lui le salaire des leçons que je vous aurai données, et lui veildant une partie de mon temps ^ c'est-à-dire de ma personne .•* un mercenaire , nn honme k ses gages, une espèce de valet; et il «lira de ma part , pour garant de sa confiance et pour «ûreté de ce qui lui appartient , ma foi tacite , comme celle du dernier de ses gens.

Or quf 1 bien plus précieux peut avoir un père que sa iille unique, fût-ce même une autre que Julie? Que fera donc celui qui lui vend ses services.** fera-t-il taire ses sentiments pour elle.** Ah ! tu sais ♦i cela se peut! Ou bien, se livrant sans scrupule aa penchant d« son coeur, offensera-t-il dans la par-

Page 1