‹ JulieChapitre 48 sur 200 · PREMIERE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIERE PARTIE

l'amour même, tout parle d'un tou que je ne peux méconnoître. S'il faut choisir entre l'honneur et vous, mon cœur est prêt à vous perdre: il vous aime trop , ô Julie , pour vous conserver à ce prix.

J iA relation de votre voyage est charmante, rHion bon ami ; elle me feroit aimer celui qui l'a écrite , quand bien même j e ne le connoîtrois pas. J'ai pourtant à vous tancer sur un passage dont vous vous doutez bien, quoique je n'aie pu m.' empêcher de rire de la ruse avec laquelle vous vous êtes mis à l'abri du ïaftse, comme derrière nu rempart. Eh! comment ne sentiez-vous point qu'il y a bien de la différence entre écrire au public ou à sa maîtresse ? L'amour, si craintif, «i scrupuleux, n'exige-t-il pas plus d'égards que la bienséance? pouviez-vous ignorer que ce style n'est pas de mon goût, et cherchiezvons à me déplaire? Mais en voilà déjà trop peutêtre sur un sujet qu'il ne falloit point relever. Je suis d'ailleurs trop occupée de votre seconde lettre pour répondre en détail à la première : ainsi , mon ami, laissons le Valais pour une autre fois, et bornons-nous maintenant à nos affaires ; nous serons assez occupes.

Je savois le parti que vous prendriez. Nous nous oonnoissons trop bien pour en être encore a ces cléments. Si jamais la vertu nous abandonne, ce ne ssra pas , croyez-moi , dans les oocasions qui deman-

ii8 LA NOUVELLE HÉLOISE.

dent du courage et des sacrifices (i). Le premier monveinent aux attaques vives est de ré.sister ; et nous vaincrons, je l'espère, tant que l'enneUii nous* avertira de prendre les armes. C'est au milieu du sommeil, c'est dans le sein d'un doux repos, qu'il l'aut se délier des surprises: mais c'est sur-tout la continuité des maux qui rend leur poids insupportable ; et l'ame résiste bien plus aisément aux vives douleurs qu'à la tristesse prolongée. Voilà , mon ami , la dure espèce de combat que nous aurons désormais à soutenir: ce ne sont point des actions héroïques que le devoir nous demande, mais une résistance plus héroïque encore à des peines sans relâche.

Je l'avois trop prévu ; le temps du bonheur est passé comme un éclair; celui des disgrâces commence , sans que rien m'aide à juger quand il finira. Tout m 'alarme et me décourage ; une langueur mortelle s'empare de mon ame ; sans sujet bien précis (le pleurer, des pleurs involontaires s'échappent de mes yeux : je ne lis pas dans l'avenir des maux inévitables; mais je cultivois l'espérante, et la vois flétrir tous les jours. Que sert, hélas 1 d'arroser le feuillage quand l'arbre est coupé par le pied?

Je le sens, mon ami, le poids de l'absence m'accable, le nr puis vivre sans toi, je le sens; c'est ce qui m'effraie le plus, .le parcours cent fois le jour les lieux que nous habitions ensemble, et ne l'y trouve jamais; je t'attends à ton hi^nre ordinaire ,

''I^ On verra l)icnf«St que la prédiction ne tauroit plus mal quadrer avic l'éveut meut.

Page 1