PREMIERE PARTIE. i
rappelé. Mais quel fut mon effroi quand je te vis dégoûtée de vivre, et si près de la njort ! N'accuse ni ton amant ni toi d'une faute dont je suis la plus coupable, puisque je l'ai prévue sans la prévenir.
Il est vrai que je partis malgré moi ; tu le vis , il fallut obéir; si je t'avois crue si près de ta perte , on m'auroit plutôt mise en pièces que de m'arracber à toi. Je m'abusai sur le moment du péril. Foible et languivssante encore, tu me parus en sûreté contre une si courte absence : je ne prévis pas la dangereuse alternative où tu t'allois trouver; j'oubliai que ta propre foiblesse laissoit ce cœur abattu moins en état de se défendre contre lui-même. J'en demande pardon au mien; j'ai peine à me repentir d'une erreur qui t'a sauvé la vie ; je n'ai pas ce dur courage qui te faisoit renoncer à moi; je n'aurois pu te perdre sans un mortel désespoir, et j'aime encore mieux que tu vives et que tu pleure».
M.'ïis pourquoi tant de pleurs , chère et douce amie i* Pourquoi ces regrets plus grands que ta faute, et ce mépris de toi-même que tu n'as pas mérité ? Une foiblesse effacera-t-elle tant de sacrifices.** et le danger mt^'me dont tu sors n'est-il pas une preuve de ta vertu? Tu ne penses (ju'à ta défaite, et oublies tous les triomphes pénibles qui l'ont précédée. Si tu as plus combattu que celles qui résistent , n'astu p;«.s plus fait pour l'houn^ur qu'elles.'' Si ricii ne peut te justifier, songe au moins à ce qui t'excuse. Je connois â-peu-près ce qu'on appelle amour; je saurai toujours râsistcr aux transports qu'il inspire:
NOUV. BKLOÏ8E. I . I a
i34 LA NOUVELLE HÉLOISE.
mais j'auTois fait moins de ré.sislance à un amoar pareilau lien; etsans avoirété vaincue, je saismoin» chaste que toi.
Ce laugage te choquera ; mais ton plus grand malheur est de l'avoir rendu nécessaire: je donnerois ma vie pour qu'il ne te fût pas propre ; car je hais les mauvaises maximes encore plus que les mauvaises actions (i). Si la faute étoit à commettre, que j'eusse la bassesse de te parler ainsi, et toi celle de m'écouter , nous serions toutes deux les dernière» des créatures. A. présent, ma chère, je dois te parler ainsi , et tu dois m'écouter, ou tu es perdue ; car il reste en toi mille adorables qualités que l'estime de toi-même peut seule conserver , qu'un excès de honte et d'abjection qui le suit détruiroit infailliblement; tt c'est sur ce que tu croiras valoir encore que tu vaudras en effet.
(»ardc-toi donc de tomber dans un abattemenî 'an2;ereux qui t'aviliroit plus que ta foiblesse ; h véritable amour est -il fait pour dégrader l'ame . Qu'une faute que l'amour a commise ne t'ôte poin ce noble enthousiasme de l'honnête et du beau qui t'éleva toujours au-dessus de toi-même.
Une tache paroît-elle au soleil? combien de ver tus re restent pour une qai s'est altérée ! en seras tu moins douce, moins sincère, moins modeste moins bienfaisante? en seras-tu moins digne, ei
(i) Ce sentiment est juste et sain. Les passions dérr
glée-î inspirent les mauvaises actions; mais les maiirai **?s ni.'ixiines corrompent la raison même , et ne laisseï {lin.N Iv ressource pour revenir au î)irii.