‹ JulieChapitre 74 sur 200 · PREMIERE PARTIE. loy · texte numérisé non relu

PREMIERE PARTIE. loy

de sentiments nouveaux que je n'aurois pas même imaginés. Quelle soirée inconcevable ! Que de délices inconnues tu lis éprouver à mon cœur ! O tristesse enchanteresse ! o langueur d'une ame attendrie! combien vous surpassez les turbulents plaisirs, et la gaieté folâtre, et la joie emportée, et tous les transports qu'une ardeur sans mesure offre aux désirs effrénés des amants! Paisible et pure jouissance qui n'as rien d'égal dans la volupté des sens, jamais , jamais , ton pénétrant souvenir ne s'effacera di' mon cœur ! Dieux! quel ravissant spectacle, on plutôt quelle extase, de voir deux beautés si touchantes s'embrasser tendrement, le visage de l'une 81' pencher sur le sein de l'autre, leurs douces larmes se confondre, et baigner ce sein charmant comme la rosée du ciel humecte un lis fraîchement éelos ! J'étois jaloux d'une amitié si tendre; je Ini trouvois je ne sais quoi de plus intéressant qu'à 1 amour même, et je me voulois une sorte de mal tic ne pouvoir t'offrir des consolations aussi chères , SUIS les troubler par l'agitation de mes transports. Aon, rien , rien sur la terre n'est capable d'exciter un si voluptueux attendrissement que vos mutuelles caresses ; et le spectacle de deux amants eîit offert à mes yeux une sensation moins délicieuse.

Ah ! qu'en ce moment j'eusse été amoureux de cette aimable cousine, si Julie n'eût pas existé! Mais non, c'étoit .Tnlie elle-même qui répaudoit ton charme invincible sur tout co. qui l'envirounoit. Ta robe , ton ajustement , tes gants , ton éven-

Tf.o LA NOUVELLE HELOISE.

tail, ton ouvrage, tout ce qui frappoit autour de roi mes regards encbantoit mon cœur , et toi seule faisois tout l'enchantement. Arrête, ô ma douce amie ! à force d'augmenter mon ivresse tu m'ôterois le plaisir de la sentir. Ce que tu me fais éprouver approche d'un vrai délire, et je crains d'en perdre enfin la raison. Laisse-moi du moins connoître un égarement qui fait mou bonheur; laisse-njoi goûter ce nouvel enthousiasme, plus sublime . plus vif que toutes les idées que j'avois de l'amour. Quoi'. ^ tu peux te croire avilie.' quoi ! la passion t'ôte t-elle < aussi le sens ? Moi , je te trouve trop parfaite pour une mortelle ; je t'imaginerois d'une espèce plus ; pure , si ce feu dévorant qui pénètre ma substance ne m'unissoit à la tienne, et ne me faisoit sjntir qu'elles sont la même. Non , personne au monde ne te connoit, tu ne te connois pas toi-même ; mon cœur seul te connoit, te sent, et sait té mettre a ta place. Ma Julie! ah! quels hommages te seroient ravis si tu n'étois qu'adorée! Ah !si tu n'étois qu'an ange , combien tu perdrois de ton prix !

Dis-uioi comment il se peut qu'une passion telle que la mienne puisse augmenter : je l'ignore , mais je répi-ouA'c. Quoique tu me sois présente dans tous les temps, il y a quelques jours sur-tout que ton image, plus belle que jamais, me poursuit et me tourmente avec une activité à laquelle ni lieu ni temps ne me dérobe; et je crois que tu me laissas avec elle dans ce chalet que tu quittas en finissant Kl dernière lettre. Depuis qu'il est question de ce rendez-vous champêtre, fe suis trois fois sorti de la ville; chaque fois mes pieds m'ont porté des mêmes

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côtés, et cbaque iois la perspective d'un séjour si ' désiré m'a paru plus af;réable.

Non vide il mondo si leggladri rami , Ne mosse '1 vento mai si verdi frondi (i).

Je trouve la campagne plus riante , la verdure plus fraîche et plus vive, l'air plus pur , le ciel plus serein ; le chant des oiseaux semble avoir plus de tendresse et de volupté; le murmure" des eaux inspire une langueur plus amoureuse , la vigne en fleurs exhale au loin de plus doux parfums ; un < iiarme secret embellit tous les objets ou fascine lises sens, on diroit que la terre se pare pour former à toh heureux amant un lit nuptial digne de la l/cauté qu'il adore et du feu qui le consume. O Julie ! ô chère et précieuse moitié denioname Ihâfonsnoas d'ajouter à ces ornements du printemps la présence de deux amants fidèles. Portons le sentiment du plaisir dans des lieux qui n'en offrent qu'nne vaine image; allons animer toute la nature , elle est morte «ans les feux de l'amour. Quoi ! trois jours d'attente î trois jours encore .' Ivre d'amonr, affamé de transports . j'attends ce moment tardif avec une douloureuse impatience. Ah! qu'on seroit heureux si le ciel otoit de la vie tons les ennuyeux intervalles qui séparent de pareils instants J

(i) Jamais œil d'homme ue vit des bocages aussi cliarmaiite, jamais zéphyr n'agita de plus vcrds feuillages.

Pf.tr A RQ.

i6a LA NOUVELLE HÉLOISE.

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