PREMIERE PARTIE
Ayant tai:it d'autres choses à te dire , comment au- 'rois-je pensé, raa Julie, à te parler de lui? Quand oa se suffit l'un à l'autre, s'avise-t-on de songer à nn tiers? Je vais te rendre compte de ce «pie jeu sais, maintenant que tu parois le désirer.
Ayant passé le Semplon , il étoit venu jusqu'à Siou au-devaiit d'uiic chaise qu'on devoit lui amener de Genève à Brigue ; et, le désœuvremeut rendant les hommes assez liants, il me rechercha. Nous fîmes une counoissance aussi intime qu'un Anglois naturellement peu prévenant peut la faire avec un homme fort préoccupé qui cherche la solitude. Cepeadant nous sentîmes que nous nous convenions ; il y a un certain unisson d'ames qni s'appercoit au premier instant ; et nous fûmes familiers au hout de huit jours, mais pour toute la vie, comme deux François l'auroient été au bout de huit heures pour tout le temps qu'ils ne se seroient pas quittés. Il menlretint de ses voyages, et, le «achant Anglois , je^crus qu'il m'alloit parler d'édifices et de peintures. Bientôt je vis avec plaisir que les 'tableaux' et l<s monuments ne lui avoient point fait négliger l'étude des mœurs et i\es hommes : il me parla cepent'ant des beaux arts avec beaucoup de discernement, mais modérément et Mns prétention. .l'estimai qu'il en jngeoit avec pins >de seàtiuient que d*- science , et j)ar les cfîcts plus que par les règles , ce qui me confirma qu'il avoit •li'ame sensible. Pour la musique italienne , il m'en parut enthousiaste comme à loi ; il m'en Tit même entendre, car il mené nn virtuose avec lai; son <valet>de-chambre jonc fojt bien dn violon , et lui-
même j-iassablement du violoncelle. Il me choisit plusieurs morceaux très pathétiques , à ce qu'il prétendoit : mais , soit qu'un accent si nouveau pour moi demandât une oreille plus exerc^^e , soit que le charme de la musique , si doux dans la mélancolie , s'efface dans une profonde tristf'sse , ces morceaux me firent peu de plaisir ; et j'en trouvai le chant agréable, à la vérité, mais bizarre et sans expression.
Il fut aussi question de moi, et mylord s'informa avec intérêt de ma situation ; je lui en dis tout ce qu'il en devoit savoir: il me proposa un voyage ea Angleterre, avec des projets de fortune iuipossiblea dans un pays où Julie n'étoit pas. Il me dit qu'il alloit passer l'hiver à Genève , l'été suivant à Lausanne, et qu'il viendroit à Vevai avant de retourner en Italie : il m'a tenu parole , et nous uons sommes revus avec un nouveau plaisir.
Quant à son caractère, je le crois vif et emporté , mais vertueux et ferme ; il se pique de philosophie, et de ces principes dont nous avons autrefois parlé. Mais au fond je le crois par tempérament ce qu'il pense être par méthode ; et le vernis stoique qu'il met à ses actions ne consiste qn'à parer de beaux raisonnements le parti que son cœur lui a .fait prendre. J'ai cependant appris avec un pen de peine qu'il avoil ru (juelques affaires en Italie, et qu'il s'y doit battu plusieurs lois.
Je ne sais ce que tu trouves de rêche dans ses manières ; véritablement elles ne sont pas prévenantes , mais je n y sens rien de repoussiint : quoique son abord ne «oit pas au^si oavert que son