PREMIERE PARTIE
liumbles adorateurs , tu me reproches d'avoir été de mon sexe une fois en ma vie ; comme si jamais une femme devoit cesser d'en être! Te souvient-il qu'en lisant ta république de Platon nous avons autrefois disputé sur ce point de la différence morale des sexes ; je persiste dans l'avis dont j'étois alors , et ne saurois imaginer un modèle commun de perfection pour deux êtres si différents. L'attaque et la défense , l'audace des hommes , la pudeur des femmes , ne sont point des conventions , comme le pensent tes philosophes , mais des institutions naturelles dont il est facile de rendre raison , et dont se déduisent aisément toutes les autres distinctions morales. D'ailleurs , la destination de la nature n'étant pas la même , les inclinations , les manières de voir et de sentir , doivent être dirigée» de chaque coté selon ses vues. Il ne faut point les mêmes goiits ni la même constitution pour labourer la terre et pour allaiter des enfants : une taille plus-haute, une voix plus forte , et des traits plus marqués , semblent n'avoir aucun rapport nécessaire au sexe ; mais les modifications extérieures annoncent l'intention de l'ouvrier dans les modifications de l'esprit. Une femme parfaite et un homme parfait ne doivent pas plus se ressembler d'ame que de visage : ces vaines imitations de sexe sont le comble de la déraison ; elles /ont rire le sage et fuir les amours. Enfin , je trouve qu'à moins d'avoir cirif( pieds et demi de haut , une voix de basse , et de la barbe au menton, l'on ne doit point se mêler d'être homme.
Vois combien les amants sont mal-adroits en iu*
i^S LA NOUVELLE IIELOISE.
jures! Tu me reproches une faute que je u\\i pas commise, ou que tu commets aussi Ijicn «jue moi , et l'attribues à un défaut dont je m'houore. Veuxtu que, te rendant sincéritii pour sincérité, je te dise naïvement ce que je pense de la tienne? Je n'y trouve qu'un raflîneuient de flatterie , pour tu justifier à loi-mrme, par cette franchise ap^parentc , les éloges enthousiastes dont tu m'accables à tout propos. Mes prétendues perfections t'aveuglent au point que, pour démentir les reproches que tu te fais en secret de ta prévention , tu n'as pas l'esj)! il d'en trouver nn solide à me faire.
Crois-moi , ne te charge point de me dire mes vérités , tu t'en ac<|uitterois trop mal : les yeux de l'amour, tout perçants qu'ils sont, savent-ils voir des défauts ? C'est à l'intègre amitié que ces soin» appartiennent , et là-dessus ta disciple Claire est cent fois plus savante que toi. Oui , mon ami , louemoi , admire-moi, trouve-moi belle , charmante j parfaite; tes éloges me plaisent sans me séduire, parceque je vois qu'ils sont le langage de l'erreur et non de la fausseté, et que tu te trompes toimême , mais que tu ne veux pas me tromper. O que les illusions de l'amour sont aimables ! ses flatteries sont en un sens des vérités; le jugement se lait, mais le ccrur parle : l'amant qui loue en nous de5 jierfections que nous n'avons p:is les voit en effet telles qu'il les représente ; il ne ment point en disant des menson<Tes ; il flatte snns s'avilir, et l'on jicut au moins l'estimer sans le croire.
.('ai entendu, non sans quelque battement de cœur , proposer d'avoir demain deux philosopUef