PREMIERE PARTIE. i
c'est-à-dire de l'art de parler à l'oreille et au cœur dans une langue sans articuler des mots, je me mis à écouter cette musique enchanteresse , et je sentis bieptot aux émotions qu'elle me causoit que cet art avoit uu pouvoir supérieur à celui que j'avois imaginé. Je ne sais quelle sensation voluptueuse me gagnoit insensiblement. Ce n'étoit plus une vaine suite de sons comme dans nos récits. A chaque phrase quelque image entroit dans mon cerveau ou quelque sentiment dans mon cœur; le plaisir ne s'arrêtoit point à l'oreille , il pénélroit jusqu'à l'ame ; l'exécution couloit sans effort avec une |"acilité charmante ; tous les concertants sembloient animes du même esprit ; le chanteur maître de sa voix en tiroit sans gène tout ce que le chant et les paroles demandoieut de lui ; et je trouvai sui'-tout un grand soulagement à ne sentir ni ces lourdes cadences, ni ces pénibles efforts de voix, ni celte contrainte que donne chez nous au musicien le perpétuel combat lu chant et de la mesure, qui, ne pouvant jamais s accorder, ne lassent guère moins l'auditeur que l'exécutant.
Mais quand après une suite d'airs agréables on vint à ces grands morceaux d'expression qui savent exciter et jiciudre le désordre des passions violentes, je perdoisà chaque instant l'idée de musique, de chauf , d'imitation ; je croyois entendre la voix
Îde la douleur, de l'emportement, du désespoir; j<' croyois voir de» mères éplorées, des amants tra- ^his, des tyrans furieux; et, Uius les agitations que i'élois forcé d'éprouver, j'avois peine a rester en plac;;. Je connus alors pourquoi cette même ma":
iG. .
iSÔ LA NOUVELLE HÉLOISE.
sifjue qui m'avoit autrefois ennuyé mV-cbauffoit maintenant jusqu'au transport ; c'est que j'a\oi8 commencé de la concevoir, et que sitôt q«i'eUe ponvoit agir elle ajjissoit avec toute sa force. Non, Julie, on ne supporte point à demi de pareilles impressions : elles sont excessives on nulles , jamais foiblcs ou médiocres ; il faut rester inseîjsil)'.e, ou se laisser émouvoir outre mesure; ou c'est le vain bruit d'une Ian<];ue qu'on n'entend point, ou c'est une impétuosité de sentiment qui vous entraîne , et à laquelle il est impossible à l'ame de résister.
Je n'avois qu'un regret, mais il ne me f|uittoit point ; c'étoit qu'un autre que toi formât des sons dont j'étois si touché , et de voir sortir de la bouche d'un vil castrato les plus tendres expressions de l'amour. O ma Julie .' n'est-ce pas à nous de revendiquer tout ce qui appartient au sentiment? Qui sentira , qui dira mieux que nous ce que iloit dire et sentir une ame attendrie? Qui saura prononcer d'un ton plus touohant le corniio , fidolo amatof Ah ! que le cœur prêtera d'énergie à l'art si jamais nous chaulons ensemble un de ces duo charmants qui font couler des larmes si délicieuses ! Je te con- I jure premièrement d'entendre un essai d« cette musique, soit chez toi, soit chez l'inséparable. Mylord ' y conduira quand tu voudras tout son monde, et je suis sûr qu'avec un organe aussi sensible que le tien , et j)lus de conuoissance fjiie je n'en avois de !a déclamation italienne . une seule séance suffira pour l'amener au point où je suis, et te faire partager mou enthousiasme. Je te propose et te prie encore