‹ JulieChapitre 88 sur 200 · PREMIERE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIERE PARTIE

de profiler du scjourAlu virtuose pour prendre leçon de lui, comme j'ai commencé de faire dès ce malin. Sa manit-re d'enseigner est simple, nette, tt consiste en pratic^ue plus qu'en discours ; il ne dit pas ce qu'il faut faire, il le fait; et en ceci, comme en bien d'autres choses, l'exemple vaut mieux que la règle : je vois déjà qu'il n'est question que de s'asservir à la mesure, de la bien sentir, ilc. phraser et ponctuer avec soin, de soutenir également des sons et non de les renfler, enfin d'ôler <1 ' la voix les éclats et toute la pretintaille /rançaise, j)our la rendre juste, expressive, et flexible; la tienne, naturellement si légère et si douce, prendra fiicilement ce nouveau pli ; tu trouveras bientôt dans ta sensibilité l'énergie et la vivacité de l'aocciit qui anime la musique italienne,

E'I cautar che ncU' anima si sente (i).

Laisse donc pour jamais cet ennuyeux et lamenta b le chant français qui ressemble aux cris delacolif|iu' mieux qu'aux transports des passions. Apprends .1 lOrmer ces sons divins que le sentiment inspire, seuls dignes de ta voi\, seuls dignes de ton cœur, < I qui portent toujours avec eux le charme et le feu <i's caractères sensibles.

^i) Et le chant qui se sent dans l'amc. Pétrarq.

i88 LA NOUVELLE HELOISE.

\ L I y. DE JULIE.

J. u sais bien, mon ami, quf je ne puis t'écriro qu'à la dérobée , et toujours eu danger d élre surprise. Aiusi dans l'impossibilité de laire de lou^ufS lettres je me borne à répondre à ce qu'il y a de plus essentiel clans les tiennes, ou à suppléer à ce (juc je ne t'ai j)u dire dans des conversations non moins furtiv«s de boucbe que par écrit. C'est ce que je ferai sur-tout aujourd'hui, que deux mots au sujet de iii-ylord Edouard me font oublier le reste de ta lettre.

iNloii anu, tu crains de me perdre , et me parles de chanson."- ! belle matière à tracasserie entre am;ints qui s'entendroient moins. Vraiment tu n'es pas jaloux , on le voit bien ; mais pour le coup je ne serai pas jalousf moi-même , car j'ai pénétré dans ton ame , et ne sens que la conlianoe oii d'autres crctiroient sentir ta froideur. O la douce et charmante sécurité que celle qui vient du sentiment d'une union parfaite ! C'est par elle, je le sais, que tu tires de ton j)ropre ccvur le bon témoignage du mien ; c'est par elle aussi que le mien te ju.stiiie; eJ je te croirois bien moins amoureux si je te voyoia plus alarmé.

Je ne sais ni ne veux savt)ir si mylord Edouard a d'autres attentions pour moi que celles qu'oui tous les hommes pour lis pcr.sofines do mon agej ce n'est poim de ses sentiments qu'il s'agit, mais

le ceux de mon père et des miens,; ils sont aussi faccord sur son compte que sur celui des prétenlus prétendants dont tu dis que tu ne dis rien. Si on exclusion et la leur suffisent à ton repos , sois ranquille. Quelque honneur que nous fît la re- 'herclie d'un homme de ce rang, jamais, du concntement du père ni de la fille, Julie d'Etange ne era lady Romston.Yoilà sur quoi tu peux compter. Ne va pas croire qu'il ait été pour cela question le mylord Edouard, je suis sûre que de nous quatre u es le seul qui puisses même lui supposer du goût )Our moi. Quoi qu'il en soit, je sais à cet égard a volonté de mon père sans qu'il en ait parlé ni à noi ni à personne ; et je n'en serois pas mieux intruite quand il me l'auroit positivement déclarée. Sfi voilà assez pour calmer tes craintes, c'est-à-dire lutant que lu en dois savoir. Le reste seroit pour oi de pure curiosité, et tu sais que j'ai résolu de ae lapas satisfaire. Tu as beau me reprocher cette réserve et la prétendre hors de propos dans nos intérêts communs. Si je l'avois toujours eue, elle me seroit moins importante aujourd'liui. Sans le compte iiitliscret que je te rendis d'un discours de mon pcre, tu n'aurois point été te désoler à RIeillerie ; tu ne m'eusses point écrit la lettre qui m'a perdue ; je vivrois innocente, et pourrois encore aspirer au honheur. Juge , par ce ([ue me coûte une seule indiscrétion , de la crainte que je dois avoir d'en commettre d'autres. Tu as trop d'emportement pour avoir de la prudence ; tu pourrois plutôt vaincre les passions «jue les déguiser. La moindri* alarnjc (e meitroit eu fureur; à la moiadre lueur favorabJe tu

igo LA NOUVELLE HÉ LOI SE.

ne dûuterois plus de rien ; on liroit tous nos secrets dans ton ame , et tu détruirois à force de zelo tout le succès de mes soins. Laisse-moi donc lef soucis de l'amour, et n'en garde que les plaisirs} ce partage est-il si pénible .•' et ne sens-tu pas qu« tu ne peux rien à notre bonheur que de n'y point mettre obstacle?

Hélas ! que me serviront désormais ces précautions tardives ? Est-il temps d'affermir ses pas au fond du précipice, et de prévenir les maux dont oi» se sent accable? Ah! misérable iille, c'est bien à toi de parier de bonheur! En peut-il jamais être où régnent la honte et le remords ? Dieu! quel é(at cruel , de ne pouvoir ni supporter sjn crime , ci s'en repentir; d'être assiégé par mille frayeurs, abusé par juille espérances vaines , et de ne jouir pas même de l'horrible tranquillité du désespoir! Je suis désormais à la seule merci du sort. Ce n'esl plus ni de force ni ôc vertu qu'il est question , mais de fortune et de prudence; et il ne saijit pas d éteindre un amour qui doit durer autant que ma vie ^ mais de le rendre innocent ou de mourir coupable. Considère cette situation, mon ami, et vois si ta 2>cax te lier à mon zèle.

Jk n'ai point voulu vous expliquer hier eu vous quittant la cause de l;i tristes>e que vous m'ave/, reprochcti, £)arce^uc vous n'étiez pas en étal de lu'ca- {

PREMIERE PAR.TIE. ipt

onclre. Malgré mon aversion pour les éclaircisseiicnts , je vous dois celui-ci , puisque je l'ai promis , •t je m'en acquitte.

le n» sais si vous vous souvenez des étranges dis-

'iirs que vous me tîntes bier au soir, et des ma-

lu'ies dont vous les accompagnâtes : quant à moi,

(' ne les oublierai jamais assez tôt pour voire boii-

icar et pour mon repos , et malbeurensement j'en

suis trop indignée pour pouvoir les oublier aisé-

urnt. Dépareilles expressions avoient quelquefois

I appé mon oreille en passant auprès du port; mais

f ne croyois pas qu'elles pussent jamais sortir de

;t l)oucbe d'un honnête homme ; je suis très sûre

m moins qu'elles n'entrèrent jamais dans le dio-

ioiinaire des amants, et j'étois bien éloij^née de

() liser qu'elles pussent être d'usage entre vous et

liioi. Eli dieux! quel amour est le votre, s'il as-

.lisonne ainsi ses plaisirs! Vous sortiez, il est vrai,

A un long repas, et je vois ce qu'il faut pardonner

I il ce pays aux excès qu'on y peut faire : c'est aussi

iir cela que je vous eu parle. Soyez certain qu'uu

-à-t«'te ou vous m'auriez traitée ainsi de sau;.;-

u[ eiît été le tlernier de notre vie.

Mais ce qui m'alarn.e sur voire compte , c'est

MU' souvent la conduite d'un bojnme échauilé de

\ i;i n'est (jue l'elfel de ce (jui se passe au iond de

I ra'ur ilans les autres temps. Croirai-je que dans

1 lat où l'on ne déguise rien vous vous montrâtes

f 1 (|ue vous cites.'' (lue deviendrois-je si vous pen-

^1 /, à jeun comme vous parliez hier au soir;' Plutôt

(|ii<' d«' sujiporler un pareil mépris, j'ai m crois mieux

(hiiulreun feu si grossier, et perdre un amant qui,

sachant si mal honorer sa maîtresse, mcritcroit si peu d'en être estimé. Dites-moi, vous qui chérissex les sentiments honnêtes , seriez-vous tombé dans cette erreur cruelle, que l'amour heureux n'a plus lîe inénagement à garder avec la pudeur, et qu'on ne doit plus de respect à celles dont on n'a plus de rigueur à craindre? Ah ! si vous aviez, toujours pensé ainsi, vous auriez été moins à redouter, et je ne serois pas si malheureuse ! Ne vous y trompez pas ^ mon ami ; rien n'est si dangereux pour les vrais amants que les préjugés du monde; tant de gens' parlent d'amour, et si peu savent aimer, que la plupart prennent pour ses pures et douces lois les viles maximes d'un commerce abject, qui, bientôt assouvi, de lui-même a recours aux monstres de l'imagination , et se déprave pour se soutenir.

Je ne sais si je m'abuse; mais il me semble que le véritable amour est le plus chaste de tous les liens. C'est lui , c'est son feu divin qui sait épurer nos penchants naturels, en les concentrant dans un seul objet; c'est lui qui nous dérobe aux tentations,, et qui fait qu'excepté cet objet unique un sexe n'est plus rien pour l'autre. Pour une femme ordinaire, tout homme est toujours un honime ; mais pour celle dont le cœur aime il n'y a point d'homme que son amant. Que dis-je.' Un amant n'est-il qu'un homme."* Ah! qu'il est uu être bien plus sublime ! Il n'y a point d'homme pour celle qui aime : son amant est plus ; tous les autres sont moins; elle et lui sont les seuls de leur espèce. Ill ne désirent pas, ils aiment. Le cœur ne suit point le» sens, il le» guide; il couvre leurs égaremeiUs

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