‹ Julie Ou La Nouvelle HéloïseChapitre 101 sur 126 · QUATRIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

QUATRIÈME PARTIE

et ces amis ont des enfants; comment fiilluclLon paleriielle vous seroit-^lle étrangère? Je le regardai, je regai-dai Julie ; tous deux ss regardèrent, et me rendirent un ri^aid si touchant, que, les embrassant l'un après l'oulre, je leur dis avec attendrissement : Ils ma ■ont aussi chers qu'à vous. Je ne sais par quel bizari» eUet un mot peut ainsi changer une àme ; mais, depuis ce moment, M. de Wolmar me pnrolt un autre homme, et je vois moins en lui le mari de celle que j'ai lauL nim^'eque te père de deux enranls pour lesquels je donneroisma vie.

Je voulus Unre le tour du bassin pour aller voir de plus prés ce charmant asile et ses petits liubilanls ; mais madame de Wolmar me relint. Personne, me dil-elle, ne va les troubler dans leur domicile, et vous êtes même le premier de nos bât' s que j'aie amené jusqu'ici. n ï a quatre clefs de ce verger, dont mon père et nous avons chacun une : Fanchon a la qualriémc, comme inspectrice, et pour y mener quelquefois mes enfants; laveur dont on mu ^in en le le prix par l'extrême circonspection qu'on exige d'eux taudis <pi'ils ; sont. Gustin lui-même n'y entre jamais qu'avec un des quatre ; encore, pnssê deux mois de printemps où ses travaux ïonl utiles, n'y enlre-t-il presque plus, et tout le reste se Tait entre nous. Ainsi, lui dis-je, de peur que \-os oiseaux ne soient vos cschvcs, vous vous êtes rendus les leurs. Voih'i bien, reprit-elle, le propos d'un tyran, qui ne croit }Duir de sa liberté qu'autant qu'il trouble celle des autres.

Comme nous partions pour nous en retourner, H. de Wolmur jeta une poignée d'orge dans le bassin, et en y regardant j'aperçus queli{aes pelila poissons. Ah ! ah ! dis-je aussitôt, voici pourtant des pritoaniers ! Oui, dit-il, ce sont des prisonniers de guerre auxquels on

Ibît grice de la vie. Sans doute, ajouta sa femme. Il y a quelque temps que Fanchuu vola dans In cuisine des perclieltes qu'elle ;i[)porta ici à mon insu. Je les y laisse, de peur du la morlifier &i je les TCnroyoîs au lac; car il vaut encore inieu;< loger du poisson un peu i l'étroit que de fâcher une honnête personne. Vous avei raison, réfondis-je ; et celui-ci n'est pas trop â plaindre d'être échappé de la fwéJe A ce prix.

bien ! que vous eu semble? me dit-elle en nous en retournant. Ëles-vous encore au bout du monde? Kon, dis-je, m'en voici lout ;i ~iit dehors, et vous m'avez en eiïet transporté dans l'Elysée. Le nom pompeux qu'elle a donné à ce verger, dit M. de Wolmiir, mérite bien

Ite raillerie. Louez modestement des jeux d'enfauls, et songez qu'ils n'ont jamiiis rien prissur lessoinsdelamérede famille. Jale

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sais, repris-je, j'en suis très-sûr ; et les jeux d*eniluits me plaisent plus en ce genre que les travaux des hommes.

11 y a pourtant ici,* continuai-je, une chose que je ne puis comprendre ; c'est qu'un lieu si différent de ce qu'il étoit ne peut ôtre devenu ce qu'il est qu'avec de la culture et du soin : cependant je ne vois nulle part la moindre trace de culture ; tout est verdoyant, frais, vigoureux, et la main du jardinier ne se montre point ; rien ne dément Tidée d'une Ile déserte qui m'est venue en entrant, et je n'aforçois aucuns pas d'hommes. Ah ! dit BI. de Wolmar, c'est qu'on a ^ris grand soin de les effacer. J'ai été souvent témoin, quelquefois complice de la friponnerie. On fait semer du foin sur tous les endroits iabourés, et l'herbe cache bientôt les vestiges du travail; on fait couvrir l'hiver de quelques couches d'engrais les lieux maigres et arides ; l'engrais mange la mousse, ranime l'herbe et les plantes ; les arbres eux-mêmes ne s'en trouvent pas plus mal, et l'été il n'y paroit plus. A l'égard de la mousse qui couvre quelques allées, c'est mylord Edouard qui nous a envoyé d'Angleterre le secret pour la faire naître. Ces deux côtés, continua-t-il, étoient fermés par des murs ; les murs ont été masqués, non par des espaliers, mais par d'épais arbrisseaux qui font prendre les bornes du lieu pour le commencement d'un bois. Des deux autres côtés régnent de fortes haies vives, bien garnies d'érable, d'aubépine, de houx, de troène, et d'autres arbrisseaux mélangés qui leur ôtent l'apparence de haies et leur donnent celle d'un taillis. Vous ne voyez rien d'aligné, rien de nivelé; jamais le cordeau n'entra dans ce lieu ; la nature ne plante rien au cordeau ; les sinuosités dans leur feinte irrégularité sont ménagées avec art pour prolonger la promenade, cacher les bords de l'île, et en agrandir l'étendue apparente sans faire des détours incommodes et trop fréquents *.

En considérant tout cela, je trouvois assez bizarre qu'on prit tant de peine pour se cacher celle qu'on avoit prise ; n'auroit-il pas mieux valu n'en point prendre? Malgré tout ce qu'on vous a dit, nie répondit Julie, vous jugez du travail par l'elfet, et vous vous trompez. Tout ce que vous voyez sont des plantes sauvages ou robustes qu'il suffit démettre en terre, et qui viennent ensuite d'elles-mêmes. D'ailleurs, la nature semble vouloir dérober aux yeux des hommes ses vrais attraits, auxquels ils sont trop peu sensibles, et qu'ils déligurent quand

* Ainsi ce ne sont pas de ces petits bosquets à la mode, si ridiculement contoum(^s qu'on n'y marche qu'en zigzag, et qu'à chaque pas il faut foire ont pirouette.

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ils sont à leur portée : elle fuit les lieux Tréquenlés; c'est au sommet àcs monlagni!S, au Tond di's ToriMs, dans des lies désertes, qu'elle étale ses chnrmes les plus toucliaiits. Ceux qui raimeiit et ne peuvent l'aller chercher si loin sont réduits i lui faire violence, à la forquetque sorte à venir habiter avec eux ; et tout cela ne peut se Taire sans un peu d illusion.

s mots, il me vint une imagination qui les lit rire. Je me leur dis-je, un homme riche de Paris on de Londres, mailre de celte maison, et amenant avec lui un artliitecle chèrement payé pour gâter lu nature. Avec quel dédain il ealreroit dans ce lieu siio- |ile et mesquin! avec quel mépris il feroit arracher toutes ces guenilles ! les beaux alignements qu'il prendroit ! les belles allées qu'il feroit percer! les belles paltes-d'oie, les beaux arbres en parasol, en éventail I les beaux treillages bien sculptés ! les belles charmilles bien dessinées, bien équarries, bien contournées ! les beaux boulingrins de (in gazon d'Angleterre, ronds, carrés, ccb;iniTés, ovales ! les beaux ifs taillés en dragons, en pagodes, en marmouzets, en toutes sortes de monstres! les beaux vases de bronze, les beaux fruits de pierre dont il ornera son jardin'!... Quand tout cpla^era exécuté, dit M. de Wolmar, il aura fait un trés-bcau lieu, dans lequel on n'ira guère, et dont on sortira toujours a\'ec empressement pour aller chercher campagne; un lieu triste, où l'on ne se ))romÉnera point, mais par où l'on passera pour s'aller promener ; au lieu que dans mes courses champêtres je me hâle souvent de renirer pour venir me promener

Je ne vois dans ces terrains si vastes et si richement ornés que la nnitë du propriétaire et de l'artiste, qui, toujours empressés d'élaler, l'un sa richesse et l'autre son talent, préparent, h grands frais, l'ennui à quiconque voudra jouir de leur ouvrage. Du faux goût '''Ae grandeur qui n'est point fait pour l'homme empoisoime ses plaisirs. L'air grand est toujours Irisle ; il fait songer aux misères de celui qui l'alfecle. Au milieu de ses parterres et de ses grandes allées, ton pelit individu ne s'agrandit point; un arbre de vingt pieds le couvre comme un de soixante': ihi'occupe jamais que ses trois pieds

periTiadè que Le tempE ipprochs où l'oa ne voudra ])lus dans \et I de ce qui se trouie dans la campagne : on n'f souITrira plus ni rbrdseanx; i>n n'y voudra que des Heurs de rorcclalnc, des m^igots, '4ei treillages, du eable de loules couleuis, el de Iieaiii vases pleius de rieii. * " devait bien l'ëlendre un peu fur le maunis goiltd'élaxuer ridlculemenl iTMiponr les âlincer dans loi nue*, en Icurdlant leuri Iwlles têtu, leur i

sa.

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d'espace, et se perd comme un ciron dans ses immenses possessions.

II y a uu autre goût directemenl opposé à celui-là, et plus ridicule encore, en ce qu'il ne laisse pas même jouir de la promenade pour laquelle les jardins sont faits. J'entends, lui dis-je ; c'est celui de ces petits curieux, de ces petits fleuristes qui se pâment à Taspect d'uiie renoncule, et se prosternent devant des tulipes. Là-dessus, je leur racontai, mylord, ce qui m'étoit arrivé autrefois à Londres dans ce jardin de fleurs où nous fûmes introduits avec tant d'appareil, et où nous vîmes briller si pompeusement tous les trésors de la HoUanck sur quatre couches de fumier. Je n'oubliai pas la cérémonie du parasol et de la petite bi-^guette dont on m'honora, moi indigne, ainsi que les autres spectateurs. Jeteur confessai humblement comment, ayant voulu m'évertuer à mon tour, et hasarder de m'extasier à la vue d'une tulipe dont la couleur me parut vive et la forme élégante, je fus moqué, hué, sifflé de tous les savants, et comment le professeur du jardin, passant du mépris de la fleur à celui du panégyriste, ne daigna plus me regarder de toute la séance. Je pense, ajoutai-je, qu'il eut bien du regret à sa baguette et à son parasol profanés.

Ce goût, dit M. de Wolmar, quand il dégénère en manie, a quelque chose de petit et de vain qui le rend puéril et ridiculement coûteux. L'autre, au moins, a de la noblesse, de la grandeur, et quelque sorte de vérité; mais qu'est-ce que la valeur d'une patte ou d'un oignon qu'un insecte ronge ou détruit peut-être au moment qu'on le marchande, ou d'une fleur précieuse à midi et flétrie avant que le soleil soit couché? qu'est-ce qu'une beauté conventionnelle qui n*est sensible qu'aux yeux des curieux, et qui n'est beauté que parce qu'il leur plaît qu'elle le soit? Le temps peut venir qu'on cherchera dans les fleurs tout le contraire de ce qu'on y cherche aujourd'hui, et avec autant de raison; alors vous serez le docte à votre tour, et votre eu rieux l'ignorant. Toutes ces petites observations qui dégénèrent en étude ne conviennent point à l'homme raisonnable qui veut donner à son corps un exercice modéré, ou délasser son esprit à la promenade en s' entretenant avec ses amis. Les fleurs sont faites pour amuser nos regards en passant, et non pour être si curieusement anatomisées '.

ombrages, en épuisant leur sève, et les empêchant de profiter. Cette méthode, il est vrai, donne du bois aux jardiniers; mais elle en ôte au pays, qui n'en a pas déjà trop. On çroiroit que la nature est laite en France autrement que dans tout le reste du monde, tant on y prend soin de la défigurer ! Les parcs n'y sont plantés que de longues perches; ce sont des forêts de mâts ou de mais, et Ton s'y promène au milieu des bois sans trouver d'ombre. * Le sage Wolmar n'y avoit pas bien regardé. Lui qui savoit li tn9m ObêêTHr

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'ôyS'Kr reine briller de toutes parts dans ce verser : elle parrume l'air, elle enchanle les yeux, et ne coùie presque ni soin ni culture. C'est pour cela que les fleuristes la dédaignent : la nature l'a fnilc si belle qu'ils ne lui saïuoieat ajouter des beautés de convealian; et, Be pouvant se tourmenter k la cultiver, il n'y trouvent rien qui les flatte. L'erreui- des prétendus gens de goût est de vouloir de Tari partout, et de n'Stre jamiiis contents que l'art ne paroisse; au lieu que c'est ii le cacbei' que consiste le véritable goût, surtout quand il est question des ouvrages delà nature. Que signifient cesallées si droites, si sablées, qu'on trouve sans cesse, et ces étoiles, par lesquelles, bien loin d'éteudre aux yeux la grandeur d'un parc, comme on l'imagine, on ne fait qu'en montrer maladroitement les bornes 7 Voit-on dans les bois du sable de riviéreï ou le pied se repose-t-il plus doucement sur ce sable que stu' la moussu ou la pelouse? La uature emploie-t-clle sans cesse l'équcrre el la régie? Ont-ils peur qu'on ne la reconnoisse en quelque chose malgré leurs soins pour la défigurer? Enfm n'esl-it pas plaisaol que, comme s'ils éloient déjà las de la promenade en )a commençant, ils atTectent de la faire en ligne droite pour arriver plus vite au terme? Ne diroit-on pas que, prenant le plus court chemia, ils lonl un voyage plutôt qu'une promenade, et se hâtent de Bortir aussitôt qu'ils sont entrée 1

Que fera donc l'homme de ^oût qui vit pour vivre, qui sait jouir de lui-même, qui clierche les plaisirs vrais et simples, et qui veut ïc laire une promenade à la porte de sa maison? Il la fera si commode et si agréable qu'il s'y puisse plaire à toutes les heures de la journée, el pourtant si simple et si naturelle qu'il semble n'avoir rien fait. 11 rassemblera l'eau, la verdure, l'ombre et la fraîcheur ; car la nature aussi rassemble toutes ces choses. 11 ne donnera a rien de la symétrie; elle est ennemie de la nature et de la variété; et toutes les allées d'un jardin ordinaire se ressemblent si fort qu'on croit être toujours dans ta même : il élaguera le terrain pour s'y promener conunodénietit; tnsis tes deux côtés de ses allées ne seront point toujours exactement parallèles; la direction n'en sera pas toujours en ligne droite, elle aura je ne sais quoi de vague comme la démarclie d'un homme oisif qui erre en se promenant. Il ne s'inquiétera point de se pei'cer au loin de belles perspectives : le goût des points de vue et des loiniains Tient du pendiant qu'ont la plupart des hommes à ne se plaire qu'où

gnai «lau Iw giaudu Gliol«t, U Mt trét-gcuid à{

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ils ne sont pas : ils sont tmyoon avides de ce qui est loin d^^x; et Tariiste, qui ne sait pas les rendre assez contents de ce qui les entoure, se donne cette ressource pour les amuser : mais Thomme dont je parie n*a pas cette inquiétude ; et, qdand il est bien où il est, il ne se soucie point d'être ailleurs. Ici, par exemple, on n^a pas de vue hors du lieu, et Ton est très- content de n*en pas avoir. On penseroit volontiers qne tous les charmes de la nature y sont renfermés,* et je craindrois fort que la moindre échappée de vue au dehors n''ôtAt beaucoup d'agrément à cette promenade ^ Certainement tout homme qtii n aimera pas à passer les beaux jours dans un lieu si simple et si agréable n'a pas le goût pur ni Tâme saine. J'avoue qu'il n'y faut pas amener en pompe les étrangers; mais en revanche on s'y peut plaire soimême, sans le montrer à personne.

Monsieur, lui difrje, ces gens si riches qui font de si beaux jardins ont de fort bonnes raisons pour n'aimer guère à se promener tout seuls, ni à se trouver vis-à-vis d'eux-mêmes; ainsi ils fout très-bien de ne songer en celd qu^aux autres. Au reste, j'ai vu à la Chine des jardins tels que vous les demandez, et faits avec tant d^art que l'art n y paroissoit point, mais d'une manière si dispendieuse et entretenus à si grands frais, que cette idée m'ôtoit tout le plaisir que j*auroîs pu goûter à les voir. C'étoient des roches, des grottes, des cascades artificielles, dans des lieux plains et sablonneux où Ton n'a que de l'eau de puits; celoient des fleurs et des plantes rares de tous les climats de la Chine et delà Tartarie rassemblées et cultivées en un même sol. On n'y voyoità la vérité ni belles allées ni compartiments réguliers; mais on y voyoit entassées avec profusion des merveilles qu'on ne trouve qu'éparses et séparées; la nature s'y présenloit sous mille aspects divers, et le tout ensemble n'étoit point naturel . Ici l'on n'a transporté ni terres ni pierres, on n'a fait ni pompes ni réservoirs, on n'a besoin ni deserres, ni de fourreaux, ni de cloches, ni de paillas-

* Je ne sais si l'on a jamais essayé de donner aux longues aUées d'une étoile une courbure légère, en sorte que l'œil ne pût suivre chaque allée tout à (ait jusqu'au bout, et que Textrémité opposée en fût cachée au spectateur. On perdroit, il est vrai, l'agrément des points tle vue; mais on gagneroit ravaniagesi cher aux propriétaires d'agrandir à l'imagination le lieu où Ton est; et, dans le milieu d'une étoile assez bornée, on se croiroit perdu dans un parc immense. Je suis persuadé que la promenade en se.roit aussi moins ennuyeuse, quoique plus solitaire; car tout ce qui donne prise à l'imagination excite les idées et nournt l'esprit. Mais les faiseurs de jardins ne sont pas gens à senUrces chces-là. Combien de fois, dans un lieu rustique, le crayon leur tomberoit des mil AS, comme à Le Nostre dans le parc de Saint-James, s'ils connoissoienL con jme lui ce qui donne de la vie à la nature, et de l'intérêt à son spectacle t

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sona. Un terrain presque uni a re^-u des «rnemenls très-simples; des herbes communes, des arbrii^seaui connnans, qut^lqoes filels d'eau coulant ïans apprêt, sans conirainte. ont sulli pour l'embellir. C'est un jeu sans cfrort, dont la bcililè donne au spectateur un nouveau plaisir, Je sens que te séjour pourroit être encore plus agréable et me plaire inOninienl inuiiis. Tel est, par exemple, le parc célèbre de mjlord Cobham a Staw. C'est un composé de lieux très-beaux cl trèspiltoresqaes dont les aspects ont élè choisis en didèrents pays, et dont tout parott naturel, excepté T assemblage, comme dans les jardins de la Chine dont je viens de vous parler- Le mailre et le créateur 3 superbe solitude y a même fait construire des ruines, des lempjes, d'anciens édiUces; et les temps ainsi que les lieux y sont assemblés avec une magnificence plus qu'humaine. Voilà précisément de quoi je me plains. Je voudrois que les amusements des hony mes eussent toujours un air facile qui ne fit point songer à leur Toiblesse, el qu'en admirant ces merveilles on n'eût point rimagination fatiguée des sommes et des travaux qu'elles ont coûté. Le sort ne nous donne-t-il pas assez de peines sans en mettre jusque dans dos jeuxî

Je n'ai qu'un seul repit^lie à faire à votre Elysée, ajoutaî-je en regardant Julie, mais qui tous parollra grave; c'est d'élre un amusement superGu. A quoi bon vous faire une nouvelle promenade, ayant derautreeôtéde la maison des bosquets si charmanis et sï négligés? Ilest vrai, dit-elle un peu embarrassée; mais j'aime mieux ceci. Si vous aviez bien songé à votre question avant que de la faire, interrompit M. de Wolmar, elle serait plus qu'indiscrète. Jamais ma lemine depuis son mariage n'a mis les pieds dans les bosquets dont TOUS parlez. J'en sais la raison quoiqu'elle me l'ait toujours lue. Vous ^i ne l'igiiorex pas. apprenez à respecter les lit'iix où vous êtes ; ils Mnl plantés par les mains de la vertu.

A peine avois-je reçu cette juste réprimande, que la petite Famille. menée par Fanchon, entra comme nous sortions. Ces irois aimables enfants se jetèrent au cou de monsieur et de madame de Wolm.ir.

I J'eus ma part de leurs pelites caresses. Kous rentrâmes, Julie et moi,

Idansl'Ëlj'sée en faisant quelques pas avec eiix, puis nous allâmes relindre H. de Wolmar, qui purloit à des ouvriers. Chemin faisant, e dit qu'après être devenue mère, il lui étoit venu sur celte

■ promenade une idée qui avoit augmenté son zèle pour l'embellir. J'ai î dit-elle, à l'amusement de mes enfants el à leur sanlé

■quand ils seront plus âgés. L'entretien de ce lieu demande plus de seili

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que de peine; il 8*agit plobftt de donner un certain contour aux rameaux des plantes que de bêcher et labourer la terre : j'en veux faire un jour mes petits jardiniers; ils auront autant d'exercice qu'il leur en faut pour renforcer leur tempérament, et pas assez pour le l'atiguer ; d'ailleurs ils feront faire ce qui sera trop fort pour leur âge, et se borneront au travail qui les amusera. Je ne saurois tous dire, aû<>u^ t-elle, quelle douceur je goûte à me représenter mes enfants occupés à me rendre les petits soins que je prends avec tant de plaisir pour eux, et la joie de leurs tendres cœurs en voyant leur mère se promener avec délices sous des ombrages cultivés de leurs mains. En vérité, mon ami, me dit-elle d^une voix émue, des jours ainsi passés tiennent du bonheur de l'autre vie ; et ce n'est pas sans raison qu'en y pensant j'ai donné d'avance à ce lieu le nom dËlysée. Mylord, cette incomparable femme est mère comme elle est épouse, conune elle est amie, comme elle est fille; et, pour l'éternel supplice de mon cœur, c'est encore ainsi qu'elle fut amante.

Enthousiasme d'un séjour si charmant, je les priai le soir de trouver bon que, durant mon séjour chez eux, la Fanchon me confiât sa clef et le soin de nourrir les oiseaux. Aussitôt Julie envoya le sac au grain dans ma chambre et me donna sa propre clef. Je ne sais pourquoi je la reçus avec une sorte de peine : il me sembla que j'aurois mieux aimé celle de M. de Wolmar.

Ce matin je me suis levé de bonne heure, et avec l'empressement d'un enfant je suis allé m' enfermer dans l'île déserte. Que d'agréables pensées j'espérois porter dans ce lieu solitaire, où le doux aspect de la seule nature devoil chasser de mon souvenir tout cet ordre social et factice qui m'a rendu si malheureux ! Tout ce qui va m'environner est l'ouvrage de celle qui nie fut si chère. Je la contemplerai tout autour de moi; je ne verrai rien que sa main n'ait touché; je baiserai des fleurs que ses pieds auront foulées ; je respirerai avec la rosée un air qu'elle a respiré; son goût dans ses amusements me rendra. présents tous ses charmes, et je la trouverai partout conune elle est au fond de mon cœur.

En entrant dans f Elysée avec ces dispositions, je me suis subitement rappelé le dernier mot que me dit hier M. de Wolmar à peu prés dans la même place. Le souvenir de ce seul mot a changé surle-champ tout l'état de mon âme. J'ai cru voir Timage de la vertu où je cherchois celle du plaisir ; cette image s'est confondue dans mon esprit avec les traits de madame de Wolmar ; et, pour la première foi» depuis mon retour, j'ai vu Julie en son absence, non telle qu'eilt

QDATRIÈME PARTIE.

^^^^Sltr moi et que j'aime encore à me la reprètenler. mais telle qu'elle se montre S mes yeux tous les jours. Mylord, j'ai cru »ûir celle femme si charmante, si diaste et si vertueuse, au niilicu de ce même cortège qui l'enlcuroit hier. Je voyois autour d'elle ses trois aimables enfants, honorable el précieiu gage de l'union conjugale el de la tendre amitié, lui faire et recevoir d'elle mille toucbanleâ caresses. Je Toyois à ses côtés le grave Walmar, cet époux si cliéri, si heureux, si digne de Télre. Je troLoii voir son a'î! pénétrant et judicieux percer au fond de mon cœur et m'en faire rougir encore; je croyois entendre sortir de sa twuche des reproches trop mérités et des leçons trop mal écoutées. Je voyois à sa suite cette même Fanchon Begard, vivante preuve du triomphe des vertus el de l"humair le plus ardent amour. Ah ! quel sentiment coupable eût pénétré jusqu'à elle à travers cette inviolable escorte? Avec quelle indignation j'eusse étouffé les vils transporta d'une passion criminelle et mal éteinte ! et que je me serois méprisé de souiller d'un seul séupir un aussi ravissant tableau d'innocence et d'honnêteté ! Je repatsois dans ma mémoire les discours qu'elle m'avoil tenus en sortant; puis, remontant avec elle dans un avenir qu'elle contemple avec tant de charmes, je voyob cette tendre mère eâ^uyer la sueur du front de •es enfants, baiser leurs joues enflammées, et livrer ce cœur fait pour aimer au plus doux sentiment de la nalure. Il n'y avoit pas jus- ■' ysée qui ne rectiliàl en moi les écarts de l'imaginalion. et ne portât dans mon âme un calme préférable au trouble des passions les plus séduisantes. Il me peignait en quelque sorte l'inléir descelle qui l'avoit trouvé; je penEois qu'avec une conscience agiléeon n'auroit jamais choisi ce nom-là. Je me disois : La paix régne au fond de son cœur comme dans l'asile qu'elle a nonuaé.

m'élois promis une rêverie agréable ; j'ai rêvé plus agréablement que je ne m'y éloi s attendu. J'ai passé dans r£lyséedeux heures auxquelles je ne préfère aucun temps de ma vie. lin voyant avec quel charme et quelle rapidité elles s'étoient écoulées, j'ai trouvé qu'il y a dans la méditatiun des pensées honnêtes une sorte de Itien-étre que les mècluuits n'ont jamais connu ; c'est celui de se jAain avec soi-

i. Si l'on y songeoit sans prévention, je ne suis quel autre plaisir on pourroil égaler à celui-là. Je sens au moins que quiconque aime

it que moi la solitude doit craindre de s'y prép;irer des tourments, feut'être tireroit-on des mêmes principes la clef des faux ju- . gemanl* dw lummes sur les avantages du vice et sur ceux de la W'tu: car lajouissanc«da la vertu «I lout« intérieure, et naa'Bptf-

411 U NOUTELLE HÈLOlSE.

çoit que par celui qui la sent : mais tous les avantages du yice frappent les yeux d^autrui, el il n'y a que celui qui les a qui sache ce qu'ils lui coûtent.

Se a ciascun Tintemo afTanno Si leggesse in fronts scritto, Quanti mai, che invidia fanno, Ci farebbero pietà ^

Gomme il se faisoit tard sans que j'y songeasse, H. de Wolmar est Tenu me joindre et m'avertir que Julie et le thé m'attendoient. C'est vous, leur ai-je dit en m'excusant, qui m'empêchiez d'être avec vous: je fus si charmé de ma soirée d'hier que j'en suis retourné jouir ce matin : et, puisque vous m'avez attendu, ma matinée n'est pas perdue.

C'est fort bien dit, a répondu madame de Wolmar; il vaudroit mieux s'attendre jusqu'à midi que de perdre le plaisir de déjeuner ensemble. Les étrangers ne sont jamais admis le matin dans ma chambre, et déjeunent dans la leur. Le déjeuner est le repas des amis; les valets en sont exclus, les importuns ne s'y montrent point; on y dit tout ce qu'on pense, on y révèle tous ses secrets ; on n'y contraint aucun de ses sentiments ; on peut s'y livrer sans imprudence aux douceurs de la confiance et de la familiarité. C'est presque le seul moment où il soit permis d'être ce qu'on est : que ne dure-t-il toute la journée! Ah! Julie, ai-je été prêt à dire, voilà un vœu bien intéressé ! mais je me suis tu. La première chose que j'ai retranchée avec l'amour a été la louange. Louer quelqu'un en face, à moins que ce ne soit sa maîtresse, qu'est-ce faire autre chDse sinon le taxer de vanité? Vous savez, mylord, si c'est à madame de Wolmar qu'on peut faire ce reproche. Non, non ; je l'honore trop pour ne pas l'honorer en silence. La voir, l'entendre, observer sa conduite, n'estce pas assez la louer?

* Oh! si les tourments secrets qui rongoit les cœurs se Usoient sur les tîsages, combien de gens qui font envie t'eroient pitié Ij 11 auroit pu i^outer la suite, qui est très-belle, et ne conTient pas moins au

sujet :

Si vedria che i lor nemid Hanno in seno, e si riduea Nel parère a noi felid.

Ogni lor feUciti.

On verroit que l'ennemi qui les déTore est caché dans leur pvopra siin, et ftts tout leur prétendu bonheur se réduit à paroitre heurauxi

QUATltlËHE PAnilB.

Il est écrit, chère amie, que lu dais être dsm tous les temps ma sauvegarde «inlre moi-même, et qu'après m'avoir délivrée avec tant de peine des pièges de mon cœur tu me garantiras encore de ceux de ma raison. Après tant d'épreuves cruelles, j'apprends à me détler des erreurs comme des passions dont elles sont si souvent l'ouvrage. Que ti*ai'je eu toujours la même précaution ! Si dans les temps passés j'avois moins compté sur mes lumières, j'aurob eu moins à rougir de mes sentiments.

Que ce préambule ne t'alarme pas. Je serots indigne de ton ami> tié, si j'avois encore à la consulter sur des sujets graves. Le crimefut toujours étranger à mon cœur, et j'ose l'en croire plus éloigné que jamais. Écoule-moi donc paisiblement, ma cousine, et crois que je n'aurai j:imais besoin de conseil sur des doutes que la seule honnêteté peut résoudre.

Depuis six ans que je vis avec M. de Wolmar dans la plus parfaite union qui puisse régner entre deux époux, tu sais qu'il ne m'a jamais parlé ni de sa famille ni de sa personne, et que, l'ayant reçu d'im père aussi jaloui du bonheur de sa fille que de l'honneur de sa maison, je n'ai point marqué d'empressement pour en savoir sur son compte plus qu'il ne jugeoit à propos de m'en dire. Contente de lui devoir, avec la vie de celui qui me l'a donnée, mon honneur, moji re~ pos, ma raison, mes enfants, et tout ce qui peut me rendre quelque prix à mes propres jeux, j'étais bien assurée que ce que j'igiioroisde lui ne démenloit point ce qui m'étoit connu ; et je n'avois pas besoin ci'en savoir davantage pour l'aimer, l'estimer, l'honorer autant qu'il étoit possible.

Ce matin, en déjeunant, 0 nous a proposé un tour de promenade avant la clialeur; puis, sous prétexte de :<e pas courir, disoil-il, la campagne en robe de chambre, il nous a menés dans les bosquets, et précisément, ma chère, dans ce même bosquet où commencèrent tous les midheurs de ma vie. En approchant de ce lieu fatal, je me suis senti un affreux baltemaiit de cœur; et j'aurais refusé d'entrer a la honte us m'eût retenue, et si le souvenir d'un mot qui lut dit

414 LA NOUYELLE HÉLOlSE.

Tautre jour dans TÉlysée ne m*eùt fail craindre les interprétations. Je ne sais si le philosophe étoit plus tranquille ; mais quelque temps après, ayant par hasard tourné les yeux sur lui, je Tai trouvé pâle, changé, et je ne puis te dire quelle peine tout cela m'a fait.

En entrant dans le bosquet j'ai vu mon mari me jeter un coup d'œil et sourire. 11 s'est assis entre nous ; et, après un moment de silence, nous prenant tous deux par la main : Mes enfants, nous at-il dit, je commence à voir que mes projets ne seront point vains, et que nous pouvons être unis tous trois d'un attachement durable, propre à faire notre bonheur commun et ma consolation dans les ennuis d'une vieillesse qui s'approche : mais je vous connois tous deux mieux que vous ne me connoissez : il est juste de rendre les choses égales ; et quoique je n'aie rien de fort intéressant à vous apprendre, puisque vous n'avez plus de secret pour moi, je n'en veux plus avoir pour vous.

Alors il nous a révélé le mystère de sa naissance, qui jusqu'ici n'avoit été connu que de mon père. Quand tu le sauras, tu concevras jusqu'où vont le sang-froid et la modération dun homme capatde de taire six ans un pareil secret à sa femme : mais ce secret n'est rien pour lui, et il y pense trop peu pour se faire un grand effort de n'en pas parler.

Je ne vous arrêterai point, nous a-t-il dit, sur les événements de ma vie : ce qui peut vous importer est moins de connoitre mes aventures que mon caractère. Elles sont simples comme lui; et sachant bien ce que je suis, vous comprendrez aisément ce que j'ai pu faire. J'ai naturellement l'âme tranquille et le cœur froid. Je suis de ces hommes qu on croit bien injurier en disant qu'ils ne sentent ricD, c'est-à-dire qu'ils n'ont point de passion qui les détourne de suivre le vrai guide de l'homme. Peu sensible au plaisir et à la douleur, je n'éprouve même que très-foiblement ce sentiment d'intérêt et d humanité qui nous approprie les affections d'autrui. Si j'ai de la peine à voir souffrir les gens de bien, la pitié n'y entre pour rien, car \e n'en ai point à voir souffrir les méchants. Mon seul principe act.i est le goût naturel de l'ordre ; et le concours bien combiné du /eu de la fortune et des actions des hommes me plaît exactement cof mne une belle symétrie dans un tableau, ou comme une pièce bien a ^duite au théâtre. Si j'ai quelque passion dominante, c'est celle de Tobsenation. J'aime à lire dans les cœurs des hommes; comme /e mien me fait peu d'illusion, que j'observe de sang-froid et sans intérêt, et qu'une longue expérience m'a donné de la sagacité, je ne me trompe

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