‹ Julie Ou La Nouvelle HéloïseChapitre 102 sur 126 · QUATRIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

QUATRIÈME PARTIE

guère dans mes jugements ; aussi c'est là toute la récompense de Tamour-propre dans mes études continuelles ; car je n- aime point à faire un rôle, mais seulement à voir jouer les autres : la société m'est agréable pour la contempler, non pour en faire partie. Si je pouvois changer la nature de mon être et devenir un œil vivant, je ferois volontiers cet échange. Ainsi mon indifférence pour les hommes ne me rend point indépendant d'eux ; sans me soucier d'en être \u, j'ai besoin de les voir, et sans m'être chers, ils me sont nécessaires.

Les deux premiers états de la société que j'eus occasion d'observer furent les courtisans et les valets ; deux ordœs d'hommes moins différents en effet qu'en apparence, et si peu dignes d'être étudiés, si faciles à connoître, que je m'ennuyai d'eux au premier regard. En quittant la cour, où tout est sitôt vu, je me dérobai sans le savoir au péril qui m'y menaçoit et dont je n'aurois point échappé. Je changeai de nom ; et, voulant conno'lre les mililaires, j'allai chercher du service chez un prince étranger ; c'est là que j'eus le bonheur d'être utile à votre père, que le désespoir d'avoir tué son ami forçoit à s'exposer témérairement et contre son devoir. Le cœur sensible et reconnoissant de ce brave offider commença dès lors à me donner meilleure opinion de Thumanité. 11 s'unit à moi d'une amitié à laquelle il m'étoit impossible de refuser la miemie ; et nous ne cessâmes d'entretenir depuis ce temps-là des liaisons qui devinrent plus étroites de jour en jour. J'appris dans ma nouvelle condition que l'intérêt n'est pas, comme je l'avois cru, le seul mobile des actions humaines, et que parmi les foules de préjugés qui combattent la vertu il en est aussi qui la favorisent. Je conçus ((ue le caractère général de l'homme est un amour-propre indifférent par lui-même, bon ou mauvais par les accidents qui le modifient, et qui dépendent des coutumes, des lois, des rangs, de la fortune, et de toute notre police humaine. Je me livrai donc à mon penchant; et, méprisant la vaine opinion des conditions, je me jetai successivement dans les divers états qui pouvoient m'aider à les compare!* tous et à connoitre les uns par les autres. Je sentis, comme vous l'avez remarqué dans quelque lettre, dit-il à Saint-Preux, qu'on ne voit rien quand on se contente de regarder, qu'il faut agir soi-même pour voir agir les hommes ; et je me fis acteur pour être spectateur. 11 est toujours aisé de descendre : j'essayai d^une multitude de conditions dont jamais homme de la mienne ne s'étoit avisé. Je devins nième paysan ; et quand Julie m'a fait garçon jardinier, elle ne m'a point trouvé si novice au métier qu^elle auroit pu croire:

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Avec la véritable connoissance des hommes, dont Toisive philosophie ne donne que Tapparence, je trouvai un autre avantage auquel je me m^élois point attendu ; ce fut d^aiguiser par une vie active cet amour de Tordre que j'ai reçu de la nature, et de prendre un nouveau goût pour le bien par le plaisir d'y contribuer. Ce sentiment me rendit un peu moins contemplatif, m*unit un peu plus à moi-même; et, par une suite assez naturelle de ce progrès, je m'aperçus que j'étois seul. La solitude qui m'ennuya toujours me devenoit affreuse, el je ne pouvois plus espérer de l'éviter longtemps. Sans avoir ^erdu ma froideur, j^avois besoin d'un attachement; l'image jde la caducité sans consolation m'affligeoit avant le temps, et, pour la première fois de ma vie, je connus 1 inquiétude et la tristesse. Je parlai de ma peine au baron d'Étange. 11 ne faut point, me dit-il, vieillir garçon. Moimême, après avoir vécu presque indépendant dans les liens du mariage, je sens que j'ai besoin de redevenir époux et père, et je vais me retirer dans le sein de ma famille. U ne tiendra qu'à vous d'en Osdre la vôtre et de me rendre le fils que j'ai perdu. J'ai une fille unique à marier : elle n'est pas sans mérite ; elle a le cœur sensible, et lamour de son devoir lui fait aimer tout ce qui s'y rapporte. Ce n'est ni une beauté ni un prodige d'esprit; mais venez la voir, et croyez que, si vous ne sentez rien pour elle, vous ne sentirez jamais rien pour personne au monde. Je vins, je vous vis, Julie, et je trouvai que votre père m'avoit parlé modestement de vous. Vos transports, vos larmes de joie en Tembrassant, me donnèrent la première ou plutôt la seule émotion que j'aie éprouvée de ma vie. Si cette impression fut légère, elle étoit unique ; et les sentiments n'ont besoin de force pour agir qu'en proportion de ceux qui leur résistent. Trois ans d'absence ne changèrent point Tétat de mon cœur. L'état du vôtre ne m'échappa pas à mon retour ; et c'est ici qu'il faut que je vous venge d'un aveu qui vous a tant coûté. Juge, ma chère, avec quelle étrange surprise j'appris alors que tous mes secrets lui avoient été révélés avant mon mariage, et qu'il m'avoit épousée sans ignorer que j'appar lenois à un autre.

Cette conduite étoit hiexcusable, a continué M. de Wolmar. J'ofleosois la délicatesse ; je péchois contre la prudence ; j'exposois votre honneur et le mien ; je devois craindre de nous précipiter tous deux dans des malheurs sans ressource: mais je vous aimois, et n'aimois que vous; tout le reste m'étoit indifférent. Gomment réprimer la passion même la plus foible, quand elle est sans contre-poids? Yoili l'inconvénient des caractères froids et tranquilles : tout va bien tant

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qneleur Iraideur les garaiitil des tcnlalions ; mais, s'il en sunient une qu; les atteigne, ils sont nussitfil \-i)rnciis qu'oltaqucs ; et la rai- , son, qui gouverne lundis qu'elle est seule, n'a jamais de Torce pourj . i résister au moindre efrort. Je ii'id été lente qu'une fois, elj'ai suc-j ^ combé- Si l'ivresse de quelque autre passion m'eut fait raciUer en-' core, j'aurois Tait autant de chulcs que de faux pas. Il n'y a que des âmes de teuqui sai^lient cntuiiallrcct vaincre ; lous lesgrands elTorls, toutes les actions sublimes sont leur ou^Tage : la Troide raisau n'a jamais rien fait d'illustre, et l'on ne triomptie des pasiiions qu'en les opposant l'une à l'autre. Quand celle de la vertu vient à s'élever, elle domine seule et tient tout en équilibre. Voilà comment se forme le Trai sage, qui n'est pas plus qu'un autre à l'abri des passions, mais qui seul sait les vaincre par elle-même, comme un pilote fait roule par les mauvais venls.

Vous voyei que je ne prétends pas eïlénuer ma faute : si c'en eût étéuTic, jel'aurois raiteinfailliblement;mais, Julie, je vous connoissois, et n'en Gs point en vous épousant. Je Ecntis que de vous seule dépcn> doit tout le bonheur dont je pouvois jouir, et que si quelqu'un êloit capable de vous rendre heureuse, c'étolt moi. Je savois que l'innocence et la paix étaient nécessaires à votre cœur, que l'amour dout il étoit préoccupé ne les lui donncroit jamais, et qu'il n'j avoil que l'hor- ' reur du crime qui pût en chasser l'amour. Je vis que votre âme étoit dans un accablement dont elle ne sorliroit que par un nouveau combat, et que ce scroit en sentant combien vous pouviez encore èlre estimable que vous apprendriez à le devenir.

Votre cœur éloil usé pour l'amour : je comptai donc pour rien une disproportion d'âge qui m'ûloil le droit de prétendre à un sentunent dont celui qui en étoit l'objet ne pouvoit jouir, et impossible à obtenir pour tout autre. Au contraire, voyant dans une vie plus d'à moitié écoulée qu'un seul goût s'étoit fait sentir â moi, je jugeai qu'il seroit durable, el je me plus à lui conserver le reste de me jours. Dana mes longues reclierches, je n'agis rien trouvé qui vous valûti je pensai que ce quu vous ne feriez pas, nulle autre au monde no pourroit le faire ; j'usai croire a la vertu, et vous épousai. Le mystère que voua me faisiez ne me surprit point ; j'en savois les raisons, et je vis dans votre sage coiuluite celle de sa durée. Par égard pour vous j'itnitai votre réserve, el ne voulus point vous ûter l'honneur de me faire un jour de vous-même un aveu que je ïoyois à chaque instant sur le bord de vos libres. Je ne me suis trompé en rien ; tous avez tenu tout ce que jo ui'ttois promis de vous. Quand je

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Toulus me choisir une épouse, je désirai d'avoir en die une compagne aimable, sage, heureuse. Les deux premières conditions sont remplies : mon enfant, j*espère que la troisième ne nous manquera pas.

A ces mots, malgré tous mes efforts pour ne Tinterrompre que par mes pleurs, je n'ai pu m^empècher delui sauter au cou en m'écriant : Mon clier mari ! ô le meilleur et le plus aimé des hommes ! apprenezmoi ce qui manque à mon bonheur, si ce n'est le vôtre, et d'être mieux mérité... Vous êtes heureuse autant qu'il se peut, a-t-il dit en m'interrompant ; vous méritez de l'être ; mais il est temps de jouir en paix d'un bonheur qui vous a jusqu'ici coûté bien des soins. Si votre ildélité m'eût suiïi, tout éloit fait du moment que vous me la promites; j'ai voulu de plus qu'elle vous fût facile et douce, et c^est à la rendre telle que nous nous sommes tous deux occupés de concert sans nous en parler. Julie, nous avons réussi mieux que vous ne pensez peut-être. Le seul tort que je vous trouve est de n'avoir pu reprendre en vous la confiance que vous vous devez, et de vous estimer moins que votre prix. La modestie extrême a ses dangers ainsi que l'orgueil. Comme une témérité qui nous porte audelà de nos forces les rend impuissantes, un eHroi qui nous empêché d'y compter les rend inutiles. La véritable prudence consiste à les bien connoître et à s'y tenir. Vous en avez acquis de nouvelles en changeant d'état. Vous n'êtes plus cette fille infortunée qui déploroit sa foiblesse en s'y livrant; vous êtes la plus vertueuse des femmes, qui ne connoît d'autres lois que celles du devoir et de l'honneur, et à qui le trop vif souvenir de ses fautes est la seule faute qui reste à reprocher. Loin de prendre encore contre vous-même des précautions mjurieuses, apprenez donc à compter sur vous pour pouvoir y compter davantage. Écartez d'injustes défiances capables de réveiller quelquefois les sentiments qui les ont produites. Félicitez-vous plutôt d'avoir su choisir un honnête homme dans un âge où il est si facile de s'y tromper, et d'avoir pris autrefois un amant que vous pouvez avoir aujourd'hui pour ami sous les yeux de votre mari même. A peine vos liaisons me furent-elles connues, que je vous estimai l'un par l'autre. Je vis quel trompeur enthousiasme vous avoit tous deux égarés : il n'agit que sur les belles âmes ; il les perd quelquefois, miiis c'est par un attrait qui ne séduit qu'elles. Je jugeai que le même goût qui avoit formé votre union la relàcheroit sitôt qu'elle deviendroit criminelle, cl que le vice pouvoit entrer dans des cœurs comme les vôtres, mais non pas y prendre racine.

OUATHIËHE PARTIC;. 41!)

Dès tors je compris qu'il règnoit entre tous des liens qu'il ne l'alloit point rompre ; que Totre muliiel allachcmeut tenoil à tant de choses louables, qu'il failoil plulûl le régler que l'auéHnlir, et qu'aucun des deux ne pouToit oublier l'autre sans perdre beaucoup de son prix. Je savois que les gi^nds combats ne font qu'irriter les grandes passions, et que si les violents elTorts exercent l'âme, ils lui coûtent des tourments dont la durée est capable de l'abattre. ''J'employai ta dou-~ ceur de Julie pour tempérer sa sévérité. Je nourris son amitié pour TOUS, dit-il â Saint-Preux; j'en iAai ce qui pouroit ; rester de trop; et je crois tous avoir conservé de son propre cœur plus peut-êlrs qu'elle ne vous en eût laissé, si je l'eusse abandonné à lui-même.

Mes succès m'encouragèrent, et je voulus tenler votre guérisoa comme i'atois oblenu la sienne : car je vous eslimois; et, malgré les préjugés du vice, j'ai toujours reconnu qu'il n'y avoit rien de liîen n'obtint des belles âmes rtoc de la confiance et de la franchise. Je vous ai vu, vous ne m'aïez point trompé, vous ne me tromperez point ; et quoique vous ne soyez pas encore ce que vous devez être, je vous vois mieux que vous ne pensez, et suis plus content de vous que vous ne l'èles vous-même. Je sais bien que ma conduite a l'air bizarre, et cboque toutes les maximes communes ; mais les maximes deviennent moins générales à mesure qu'on lit mieux dans les cœurs ; et le mari de Julie ne doit point se conduire comme un , autre homme. Hes enfants, nous dit-il dun ton d'autant plus toucliant qu'il partoit d'un homme tranquille, soyez ce que vous êtes, et nous serons tous contents. Le danger n'est que dans l'opinion : n'ayei pas peur de vous, el vous n'aurez rien a craindre ; ne songez qu'au présent, et je vous réponds de l'avenir. Je ne puis vous en dire aujourd'hui daïantage: mais si mes projets s'accomplissent, et que mon espoir ne m'abuse pas, nos destinées seront mieux remplies, is serez tous deux plus heureux que si tous aviez été l'un â l'autre.

En se levant il nous embrassa, et voulut que nous nous embrassassions aussi, dans ce lieu... dans ce lieu même où jadis.., Claire, à , bonne Claire, combien tu m'as toujours aimée ! Je n'en lis aucune dilBcullé : hélas ! que j'aurois eu torl d'en faire ! ce baiser n'eut rien de celui qui m'avoit rendu le bosquet redoutable : je m'en félicitai tristement, el je connus que mou cœur éloit plus changé que jusque-là je n'avois osé le croire.

Comme nous reprenions le chemin du 1(^, mon mari m'arrêta par la main, et, me montrant ce bosquet dont nous sortions, il me

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dit en riant : Julie, ne craignei plus cet asile, il vient d^CIre profané. Tu ne veux pas me croire, cousine, mais je te jure qu^il a quelque don surnaturel pour lire au fond des cœurs : que le ciel le lui laisse toujours ! Avec tant de sujet de me mépriser, c'est sans doute à cet art que je dois son indulgence.

Tu ne vois point encore ici de conseil à donner : patience, mon ange, nous y voici ; mais la conversation que je viens de te rendre étoit nécessaire à réclaircissemcnt du reste.

En nous en retournant, mon mari, qui depuis longtemps est attendu à Étange, m'a dit qu'il comptoit partir demain pour s'y rendre, qu'il te verroit en passant, et qu'il y resteroit cinq ou six jours. Sans dire tout ce que je pensois d'un départ aussi déplacé, j'ai représenté qu'il ne me paroissoit pas assez indispensable pour obliger M. de Wolmar à quitter un hôte qu'il avoit lui-même appelé dans sa maison. Voulez-vous, a^-il répliqué, que je lui fasse mes honneurs pour l'avertir qu'il n'est pas chez lui ? Je suis pour l'hospitalité des Valaisans. J'espère qu'il trouve ici leur franchise et qu'il nous laisse leur liberté. Voyant qu'il ne vouloit pas m'entendre, j'ai pris un autre tour et tâché d'engager notre hôte à faire ce voyage avec lui. Vous trouverez, lui ai-je dit, un séjour qui a ses beautés, et même de celles que vous aimez; vous visiterez le patrimoine de mes pères et le mien : rintérêt que vous prenez à moi ne me permet pas de croire que cette vue vous soit indifférente. J'avois la bouche ouverte pour ajouter que ce château ressembloit a celui de mylord Edouard, qui... mais heureusement j'ai eu le temps de me mordre la langue, il m'a répondu tout simplement que j'avois raison et qu'il feroit ce qu'il me plairoit. Mais H. de Wolmar, qui sembloit vouloir me pousser à bout, a répliqué qu'il devoit faire ce qui lui plaisoit à lui-même. Lequel aimez-vous mieux, venir ou rester ? Rester, a-t-il dit sans balancer. Eh bien! restez, a repris mon mari en lui serrant la main. Homme honnête et vrai! je suis très-content de ce mot-là. Il n'y avoit pas moyen d'alterquer beaucoup là-dessus devant le tiers qui nous écoutoit. J'ai gardé le silence, et n'ai pu cacher si bien mon chagrin que mon mari ne s'en soit aperçu. Quoi donc! a-t-il repris d'un air m^ content dans un moment où Saint-Preux étoit loin de nous, aurois-je inutilement plaidé votre cause contre vous-même? et madame de Wolmar se contenteroit-elle d'une vertu qui eût besoin de choisir ses occasions? Pour moi, je suis plus difficile; je veux devoir la fidéhté de ma femme à son cœur et non pas au hasard ; et il ne me suffit pas qu'elle garde sa foi, je suis offensé qu'elle en doute.

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il nous a nnenêsdans son cabinet, où j'ai fRilti tombtir de mon haut en lui voyant sortir d'un lirair. atec les copies de quelques relations de notre ami que Je lui arois données, les originaux mêmes de loules les lettres que je croyois aroir tu brûler autrefois par Babi dans la chambre de ma mère. Voiln, m'a-t-il dit en nous les montrant, les fondements de ma sccurilé : s'ils me Irompoient, ce seroit une folie de compter sur rien de ce que respeclent les hommes, Je remets ma femme et mon lioimeur en dépôt ï celle qui. fdle el séduite, préftToil un acle de bienfaisance à un rendeï-Tous unique et sur : je confie Julie épouse et mère à celui qui, mailre de conlenter ses désirs, sut respecter Julie amante et fille. 0»e celui de tous demi qui se méprise assez pour penser que j'ai tort le dise, el je me rétracte à l'instant. Cousine, croîs-tu qu'il fût aisé d'oser répondre à ce langage?

J'ai pourtant cherché un moment dans l'après-midi pour prendre en particulier mon mari, et, sans entrer dans des raisonnements qu'il ne m'était pas permis de pousser fort loin, je me suis bornée à lui demander deux jours de. délai : ils m'ont élé accordés sur-lechamp. Je les emploie à l'envoyer cet exprès el & attendre ta réponse pour savoir ce que je dois faire.

Je sais bien que je n'ai qu'à prier mon ni,iri de ne point parlir du tout, et celui qui ne me refusa jamais rien ne me refusera pas une si légère grice. Hais, ma chère, je vois qu'il prend plaisir à la conli.ince qu'il me témoigne; et je crains de perdre une partie de son estime, s'il croit que j'aie besoin de plus de réserve qu'ilne m'en permet. Je sais bien encore que je n'ai qu'à dire un mot à SainliTeui, et qu'il n'hésllera pas à l'accompagner ; mais mon mari prendra-t-il ainsi le change? et puis-je faire celte démarche sans conserver sur Saint-Preux un air d'autorité qui semblerait lui laisser à son tour quelque sorte de droits ? Je crains d'ailleurs qu'il n'infère de celte précaution que je la sens nécessaire; et ce moyen, qui semble d'abord le plus facile, est peut-être au lond le plus dangereui. Enfin, je n'ignore pas que nulle considération ne peut être mise en balance avec un danger réel ; mais ce danger existe- t-il en effet ? Voilà prèciiémenl le doute que lu dois résoudre.

Plus je veux sonder l'élat présent de mon âme, plus j'y trouve de

quoi tue rassurer. Uon cceur est pur, ma conscience est tranquilli^

je ne sens ni trouble ni crainte ; et, dans tout ce qui se passe en moi.

la sincérité vîs-à-vis de mon mari ne me coûte aucun elTorl. Ce n'est

1 pas que cerlains souvenirs involontaires ne me donnent quelquefois

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un attendrissement dont il vaudroit mieux être exem^fte ; mais bien loin que œs souvenirs soient produits par la vue de celui qui les a causés, ils me semblent plus rares depuis son retour, et quelque doux qu'il me soit de le voir, je ne sais par quelle bizarrerie il m'est plus doux de penser à lui : en un mot, je trouve que je n'ai pas même besoin du secours de la vertu pour être paisible en sa présence, et que, quand Thorreur du crime n existeroit pas, les sentiments qu*elle a détruits auroient bien de la peine à rensdtre.

Mais, mon ange, est-ce assez que mon cœur me rassure quand la raison doit m'alarmer ? J'ai perdu le droit de compter sur moi. Qui me répondra que ma confiance n'est pas encore une illusion du vice? Comment me fier à des sentiments qui m'ont tant de fois abusée? Le crime ne commence-t-il pas toujours par l'orgueil qui fait mépriser la tentation ? et braver des périls où l'on a succombé n'est-ce pas vouloir succomber encore.

Pèse toutes ces considérations, ma cousine ; tu verras que quand elles seroient vaines par elles-mêmes, elles sont assez graves par leur objet pour mériter qu'on y songe. Tire-moi donc de l'incertitude où elles m'ont mise. Marque-moi comment je dois me comporter dans cette occasion délicate ; car mes erreurs passées ont altéré mon jugement et me rendent timide à me déterminer sur toutes choses. Quoi que tu penses de toi-même, ton âme est calme et tranquille, j'en suis sûre; les objets s'y peignent tels qu'ils sont : mais la mienne, toujours émue comme une onde agitée, les confond et les défigure. Je n'ose plus me fier à rien de ce que je vois ni de ce que je sens ; et, malgré de si longs repentirs, j'éprouve avec douleur que le poids d'une ancienne faute est un fardeau qu'il faut porter toute sa vie.

LETTRE XIIL RÉPONSE DE MADAME d'oRBE A MADAME DE WOLMAR.

Pauvre cousine, que de tourments tu te donnes sans cesse avec tan de sujets de vivre en paix ! Tout ton mal vient de toi, ô Israël ! Si tu suivois tes propres règles, que dans les choses de sentiment lu nécoûtasses que la voix intérieure, et que ton cœur fit laire la raison, tu te hvrerois sans scrupule à la sécurité qu'il t'inspire, et tu ne l'offorcerois point, contre son témoignage, de craindre un péril qui d« peut venir que de lui.

QUATRIËHË PARTIE. HZ

Je L' entends, je L'enlends bien, ma Julie : plus sûre de Loi que tu ne feins de l'être, tu veux tliumilier de tes Taules passées sous prétexte lïe.n prévenii' de nouvelles, el tes scrupules sont bien moins des précautions pour l'avenir qu'une peine imposée à la lémérité qui l'a perdue aulr^ois. Tu compares les temps ! y penses-tu ? Compare aussi ies conditions, et souviens-toi que je le reprodiois alors la confiance comme je le reproche aujourd'hui la frayeur.

Tu l'abuses, ma diére eufani : on ne se donne poinl ain^i le change à sui-méiiie; si l'on peut s'étourdir sur son état en n'y pensant poinl, on le voit tel qu'il est silût qu'on vent s'en occuper, et l'on ne se déguise pas plus ses vertus que ses vices. Ta douceur, ta dévotion, t'ont donné du penctisnt à l'humilité. Délie-loi de cette dangereuse vertu qui ne fait qu'animer l'amour-propre en le concentrant, et crois que la noble franchise d'une âme droite est préférable a l'orgueil des humbles. S'il faut de la tempéjunce dans la sagesse, il en faut aussi dans les précaulions qu'elle inspire, de peur que des soins ignominieuii à la vertu n'avilissent ràrne. et n'y réalisent un (langer chimérique à force de nous en alarmer. Ne vois-lu pas qu'après s'Être relevé d'une cliule il faut se lenir deboul, et que s'incliner du côté opposé h celui où l'on esl tombé c'est le moyen de tomber encore ^ Cousine, lu fus amante comme Iléloïse, te voilà dévote comme elle 1 plaise à Dieu que ce soit avec plus de succès 1 En vérité, si je connoissois moins la liniiklilé naturelle, tes erreurs seroient capables de ra'ellrayer à mon tour ; et si j'èlois aussi scrupuleuse, à force de tfaindre pour loi, tu me ferois trembler pour moi-même.

Penses-y mieux, mon aimable amie : loi dont la morale est aussi facile et douce qu'elle est honnête et pure, ne mets4u point une ipreté trop rude, et qui sort de Ion caractère, dans tes maximes sur h séparation des sexes? Je conviens avec loi qu'ils ne doivent pas vivre ensemble ni d'une même manière : mais regarde si cette importante régie n'auroit pas besoin de plusieurs distinctions dans la pratique ; s'il faut l'appliquer indifTéremunent et sans eïceplion aux femmes et aui filles, ù 1» société générale et aux eutreliens piirticuliers, aux sQ'aires et aux amusements, et si lu décence et l'honoètelé qui llnspireiit ne la doivent pas quelquefois tempérer. Tu Teux qu'eu un pays de bojines mœurs, où l'ou cherdie dans le mariage des convenances naturelles, il y ait des assemblées où les jeunes gens des deux sexes puissent se voir, se connoitre, et s'assortir ; niais tu leur interdis avec ^yrandc raison toute entrevue particulière. Ke aeroit-ce pas tout le contraire pour les femmes et les mères da

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famille, qui ne peuvent avoir aucun intérêt légitime à se montrer en public, que les soins domestiques retiennent dans Tintérieur de leur maison, et qui ne doivent s'y refuser à riea de convenable à la maltresse du logis ? Je n'aimerois pas à te voir dans tes caves aller faire goûter les vins aux mardiands, ni quitter tes enfants pour aller ré* gler des comptes avec un banquier ; mais, s'il survient un honnête homme qui vienne voir ton mari, ou traiter avec lui de quelque affaire, refuseras-tu de recevoir son hôte en son absence et de lui faire les honneurs de ta maison, de peur de te trouver tête-à-téle avec lui? Remonte au principe, et toutes les régies s'expliqueront. Pourquoi pensons-nous que les femmes doivent vivre retirées et séparées des hommes ? Ferons-nous cette injure à notre sexe de croire que ce soit par des raisons tirées de sa foiblesse, et seulement pour éviter le danger des tentations? Non, ma chère, ces indignes craintes ne conviennent point à une femme de bien, à une mère de famille sans cesse environnée d'objets qui nourrissent en elle des sentiments d*honneur, et livrée aux plus respectables devoirs de la nature. Ce qui nous sépare des hommes, cest la nature elle-même, qui nous prescrit des occupations différentes ; c'est cette douce et timide modestie qui, sans songer prédsément à la chasteté, en est la plus sûre gardienne ; c'est cette réserve attentive et piquante qui, nourrissant à la fois dans les cœurs des hommes et les désirs et le respect, sert pour ainsi dire de coquetterie à la vertu. Voilà pourquoi les époux mêmes ne sont pas exceptés de la règle; voilà pourquoi les femmes les plus honnêtes conservent en général le plus d'ascendant sur leurs maris, parce qu*& l'aide de cette sage et discrète réserve, sans caprice et sans refus, elles savent au sein de Tunion la plus tendre les mainterâr à une certaine distance, et les empêchent de jamais se rassasier d'elles. Ta conviendras avec moi que ton précepte est trop général pour ne pas comporter des exceptions, et que, n'étant point fondé sur un devoir rigoureux, la même bienséance qui l'établit peut quelquefois eu dispenser.

La circonspection que tu fondes sur tes fautes passées est injurieuse à ton état présent : je ne la pardonnerois jamais à ton cœur, et j'ai bien de la peine à la pardonner à ta raison. Comment le rempart qui défend ta personne n'a-t-il pu te garantir d'une crainte ignominieuse? Comment se peut-il que ma cousine, ma sœur, mon amie, ma Julie, confonde les foiblesses d'une fille trop sensible avec les infidélités d'une femme coupable? Regarde tout autour de toi, tu n'y verras rien qui ne doive élever et soutenir ton âme. Ton mari, qui eo

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' présume tnnt, et dont t)i as l'cstiine à juatiller; tes enfanls, que lu Tciix rormer au bien, et qui s'honoreront un jour de l'avoir eu pour mère ; loii vénérable pi'i'e. qui l'esl si cher, qui jouit de ton bonheur, Bl ï'iiiusti'e de sa lilte (ilus mênie que de ses Hïeux; Ion amie, dont le iov[ dégiend du tien, et à qui tu dois compte d'un retour auquel elji; a uontribué ; sa fille, à qui tu dois l'exemple des vertus que tu lui veux inspirer; ton ami, cent fois plus idolâtre des tiennes que de tu persouiie, et qui te respecte encore plus que lu ne le redoutes; loi-rnême enhn, qui trouves dans ta sagesse le prix des erPorts qu'elle t'a coûté, et qui ne voudras jamais perdre en un nioinent le fruit de tant de peines ; combien de motifs capables d'animer ton courage te fotit honte de t'oser déDer de toi? Mais, pour répondre de ma Julie, qu'ai-je besoin de considérer ce qu'elle est7 II me suflit de savoir ce qu'elle lut durant les erreurs qu'elle déplore. Ah ! si jamais Ion cœur ei'it été capable d'inlidélilé, je te permetirois de la craindre toujours ; mais, dans l'instant même où tu croyols l'envisager dans l'éloignemenl, conçois l'horreur qu'elle t'eût faite présente, par celle qu'elle l'inspira dès qu'y penser eût été la commettre.

Je me souviens de l'élonnfment avec lequel nous apprenions autrefois qu'il y a des pays où la foiblesse d'une jeune amante est un crime irrémissible, quoique l'adultère d'une femme y porte le doui liom de galanterie, et où l'on se dédommage ouvertement étant mariée de la courte gène où l'on vivoit étant lille. Je sais qnelles maximes r^enl là-dessus dans le grand mon<)e, où la vertu n'est rien, où tout n'est que vaine apparence, où les crimes s'effacent par la dif- Bculté de les prouver, où la preuve même en est ridicule contre l'u- EDge qui les autorise. Mais loi, Julie, ûloi qui, brûlant d'une flamme pure et Ddéle, n'élois coupable qu'aux yeux de^ hommes. Et n'avois rien a le reproclier entre le ciel et loi ; toi qui te faisois respecter au tnilleu de tes fautes ; toi qui, livrée à d'impuissants regrets, nous forïois d'adorer encore les vertus que tu n'aïois plus; toiquî t'indigiiois de supporter ton propre mépris quand tout sembloit te rendre excusable, oses-tu redouter le crime après avoir payé si cher ta foi- Liesse? oses-tu craindre de valoir moins aujourd'hui que dans les temps qui l'ont tant coûté de larmes? Non, ma chère; loin que tes anciens égarements doivent t'aUrmer, ils doivent animer ton cout'aye : un repentir si cuisant ne mène point au remords ; et quiconque est si sensible à la honte ne sait point braver rinfamie.

Si jamais une âme foible eut des souliens contre sa foiblesse. ce ■ont ceiuquî s'ofirent à toi; eijamaisimelmeforte a pu se soutenir

42G LA NOUVELLE UËLOlSE.

elle-niAnii, la tienne a-t-elle besoin d^appui? Dis-moi donc quels sont les raisonnables motifs de crainte. Toute ta vie n^a été qu'uu combat continuel, où, même après ta défaite, Thonneur, le devoir, n'ont cessé de résister, et ont iîni par vaincre. Âh ! Julie, croirai-je qu*après tant de lourmeîits et de peines, douze ans de pleurs et six ans de gloire te laissent redouter une ^[kreuve de huit jours ?£n deux mots, sois sincère avec toi-même : n le péril existe, sauve ta personne et rougis de ton cœur ; s'il n'existe pas, c*est outrager ta raison, c'est flétrir ta vertu, que de craindre un danger qui ne peut Tatteindre. ignores-tu qu'il est des tentations déshonorantes qui n approcliérent jamais d'une âme honnête, qu'il est même honteux de les vaincre, et que se précautionner contre elles est moins s'humilier que s'aviUr?

Je ne prétends pas te donner mes raisons pour invincibles, mais te montrer seulement qu'il y en a qui combattent les tiennes; et cela tuIGt pour autoriser mon avis. Ne t'en rapporte ni à toi qui ne sais pas te rendre justice, ni à moi qui dans tes défauts n'ai jamais su voir que ton cœur, et t'ai toujours adorée, mais à ton mari, qui te voit telle que tu es, et te juge exactement selon ton mérite. Prompte comme tous les gens sensibles à mal juger de ceux qui ne le sont pas, je me dcfiois de sa pénétration dans les secrets des cœurs tendres ; mais, depuis Tarrivée de notre voyageur, je vois par ce qu'il m'écrit qu'il lit très-bien dans les vôtres, et que pas un des mouvements qui s'y passent n'échappe à ses observations : je les trouve môme si fines et si justes, que j'ai rebroussé presque à l'autre extré* mité de mon premier sentiment; et je croirois volontiers que les hommes froids, qui consultent plus leurs yeux que leur cœur, jugent mieux des passions d'autrui que les gens turbulents et vifs, ou vaiiis comme moi, qui commencent toujours par se mettre à la place des autres, et ne savent jamais voir que ce qu'ils sentent. Quoi qu'il en soit, M. deWolmar te connoit bien ; il t'estime, il t'aime, et son sort est lié au tien : que lui manque-t-il pour que tu lui laisses -l'entière direction de ta conduite sur laquelle tu crains de t'abuser? Peut-être, sentant approcher la vieillesse, veut-il par des épreuves propres »i le rassurer prévenir les inquiétudes jalouses qu'une jemie femme inspire ordinairement à un vieux mari; peut-être le dessein qu'il a demandet-il que tu puisses vivre familièrement avec ton ami sans alarmer ui ton époux ni toi-même ; peut-^tre veut-il seulement te donner un témoignage de confiance el d'estime digne de celle qu'il a pour toi. U ne fiiul amais se refuser à de pareils seulin^ents, comme si Ton n'en

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