‹ Julie Ou La Nouvelle HéloïseChapitre 103 sur 126 · QUATRIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

QUATRIÈME PARTIE

pouvoit soutenir le poids ; et pour moi, je pense en un mot que tu ne peux mieux satisfaire à h prudence et à la modestie qu'en te rapportant de tout à sa tendresse et à ses lumières.

Veux-lu, sans désobliger M. de Wolmar, te punir d'un orgueil que tu n'eus jamais, et prévenir un danger qui n'existe plus ? Restée seule avec le philosophe, prends contre lui toutes les précautions superflues qui t'auroient été jadis si nécessaires ; impose-toi la même réserve que si avec ta vertu tu pouvois te défier encore de ton cœur et du sien : évite les conversations trop affectueuses, les tendres souvenirs du passé ; interromps ou préviens les trop longs tête-à-tête ; entoure-toi sans cesse de tes enfants ; reste peu seule avec lui dans la chambre, dans TËlysée, dans le bosquet, malgré la profanation. Surtout prends ces mesures d'une manière si naturelle qu'elles semblent un effet du hasard, et qu'il ne puisse imaginer un moment que tu le redoutes. Tu aimes les promenades en baleau ; tu t'en prives pour ton mari qui craint l'eau, pour tes enfants que tu n'y veux pas exposer : prends le temps de cette absence pour te donner cet amusement en laissant tes enfants sous la garde de la Fanchon. C'est le moyen de te tirer sans risque aux doux épanchements de l'amitié, et de jouir paisiblement d'un long téte-à-tête sous la protection des bateliers, qui voient sans entendre, et dont on ne peut s'éloigner avant de penser à ce quon fait.

n me vient encore une idée qui feroit rire beaucoup de gens, mais qui te plaira, j'en suis sûre : c'est de faire en l'absence de ton mari un journal fidèle pour lui être montré à son retour, et de songer au journal dans tous les entretiens qui doivent y entrer. A la vérité, je ne crois pas qu'un pareil expédient fût utile à beaucoup de femmes, mais une âme franche et incapable de mauvaise foi a contre le vice bien des ressources qui manqueront toujours aux autres. Rien n'est méprisable de ce qui tend îi garder la pureté ; et ce sont les petites précautions (|ui conservent les grandes vertus.

Au Veste, puisque ton mari doit me voir en passant, il me dira, j'espère, les véritables raisçns de son voyage ; et si je ne les trouve pas solides, ou je le détournerai de Tachever, ou, quoi qu'il arrive, je ferai ce (juïl n*aura pas voulu faire ; c'est sur quoi tu peux compter. En attendant, en voilà, je pense, plus qu'il n'en faut pour te rassurer contre une épreuve de huit jours. Ya« ma Julie, je te connois trop bien pour ne pas répondre de loi autant et plus que de moi-même. Tu seras toujoui*s ce que lu dois et que tu veux être. Quand tu te iivrerois à la seule honnêteté de ton âme, tu ne risque-

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rois rien encore ; car je n^ai point de foi aux défailes Imprévues : on a beau couvrir du vain nom de foiblesscs des fautes toujours volontaires, jamais femme re succombe qu^elte n^.iit voulu succomber ; et si je pensois qu'un pareil sort pût f allendre, crois-moi, crois-cn ma tendre amité, crois-cn tous les sentiments qui peuvent naître dans le cœur de ta pauvre Claire, j'nurois un intérêt trop sensible à f en garantir pour ^abandonner îi toi seule.

Ce que M. de ^Volmur t'a déclaré des connoissances qu'il avoit avant ton mariage me surprend peu ; tu sais que je n'en suis toujours doutée; et je te dirai de plus que mes soupçons ne se sont pas bttTDés aux indiscrétions de Babi. Je n^ai jamais pu croire qu'im bomme droit et vrai comme ton père, et qui avoit tout au moins des soupçons lui-même, pût se résoudre t tromper son gendre et son ami; que s'il t'engageoit si fortement au secret, c'est que la manière de le révéler devenoit fort diflerente de sa part ou de la tienne, et qpulï vouloit sans doute y donner un tour moins propre à rebuter M. de Wolmar, que celui qu'il savoit bien que tu ne manquerois pas d'y donner toi-même. Mais il faut te renvoyer ton exprès ; nous causerons de tout cela plus à loisir dans un mois d'ici.

Adieu, petite cx>usine, c'est assez prêcher la prêcheuse : reprends ton ancien métier, et pour cause. Je me sens tout inquiète de n'èlre pas encore avec loi. Je brouille toutes mes affaires en me hâtant de les finir, et ne sais guère ce que je fais. Ah! Chaillot, Chaillot !... si j'étois moins folle!... mais j'espère de l'être toujours.

P. S. A propos, j'oubliois de faire compliment à ton altesse. Dismoi, je t'en prie, monseigneur ton mari est-il Atteman, Knès ou Boyard? Pour moi, je croirai jurer s'il faut l'appeler madame la Boyarde ^ 0 pauvre enfant! toi qui as tant gémi d'être née demoiselle, te voilà bien chanceuse d'être la femme d'un prince ! Entre nous cependant, pour une dame de si grande qualité, je te trouve des frayeurs un peu roturières. Ne sais-tu pas que les petits scrupules ne con\iennent qu'aux petites gens, et qu'on rit d'un enfant de bonne maison qui prétend être fils de son père ^

* Madame d'Orbe ignoroit apparemment que les deux premiers noms soot m effet des titres distingués, mais qu'un boyard n'est qu'un simple gentilhomme.

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LETTriE IIV.

Je prs pour Lt^nge, pelJle cousine: je m'éloîs proposé de vous Toir eu allant; mais un relard dont vous êtes cause me force à plus Je diligence, elj'aime mieux coucher à Lausnnne en revenant, pour j passer quelques heures de plus avec vous. Aussi bien j'ai à vout consulter sur plusieurs choses dont il est bon de vouaptirlerd'avaDce, alin que vous ayez te temps d'yréfiéchir avant de m'en dire voire avis.

Je n'ai point voulu vous expliquer mon projet au sujet du jeune homme, avant que sa présence eût cuntirmé la bonne opinion que j'en avais conçue. Je crois déjà m'ètre assez assuré de lui pour vous cootier entre nous que ce projet est de le charger de l'éducation de mes enfants. Je n'ignore pas que ces soins importants sont le principal devoir d'un père : mais quand il sera temps de les prendre je serai trop âgé pour l,es remplir ; et, tranquille et contemplalir par tempérament. J'eus toujours trop peu d'activité pour pouvoir régler celle de la jeunesse. D'ailleurs, par la raison qui vous esl connue', Juliene me verroit point sans inquiétude prendre une fonction dont j'aurois peine i m'acquitter à son gré. Comme par mille autres raisons votre sexen'est pas propre h ces mêmes soins, leur mère s'occupera tout l-£ntiére à bien élever son Henriette : je vous destine pour votre part le gouvernement du ménage sur le plan que vous trouverez établi et que vous avez approuvé ; la mienne sera de voir trois honnêtes gens concourir au bonheur de la maison, et de goûter dans ma vieillesse vu repos qui ^era leur ouvrage.

J'ai toujours vu que ma femme auroit une e\trème répujcnance à cotilipTËes enfants à des mains mercenaires, et je n'ai pu blâmer ses fcrupules. Le respectable Ëlat de pj'ccepteur exige tant de talents qu'on ne sauroil payer, tant de vertus qui ne sont point ii prix, qu'il est inutile d'en chercher un avec de l'argent. Il n'y a qu'un homme de génie en qui l'on puisse espérer de trouver les lumières d'un ■naître; il n'y a qu'un ami très- tendre h qui son cœur puisse inspirer

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le zèle d'un père ; et le génie n'est guère à vendre, encore moins rattachement.

Votre ami m'a paru réunir en lui toutes les qualités convenables; et, si j'ai bien connu son âme, je n'imagine pas pour lui de plus grande félicité que de faire dans ces enfants chéris celle de leur mère. Le seul obstacle que je puisse prévoir est dans son afTection pour mylord Edouard, qui lui permettra difficilement de se détacher d'un ami si cher et auquel il a de si grandes obligations, à moins qu'Edouard ne l'exige lui-même. Nous attendons bientôt cet homme extraordinaire; et comme vous avez beaucoup d'empire sur son esprit, s'il ne dément pas l'idée que vous m'en avez donnée, je-pourrois bien vous charger de cette négociation près de lui.

Vous avez à présent, petite cousine, la clef de toute ma conduite, qui ne peut que paroitre fort bizarre sans cette explication, et qui, i'cspèrc, aura désormais l'approbation de Julie et la vôtre. L'avantage d'avoir une femme comme la mienne m'a fait tenter des moyens qui seroicnt impraticables avec une autre. Si je la laisse en toute confiance avec son ancien amant sous la seule garde de sa vertu, je serois insensé d'établir dans ma maison cet amant avant de m'assurer qu il eût pour jamais cessé de l'être : et comment pouvoir m'en assurer, si j'avois une épouse sur laquelle je comptasse moins?

Je vous ai vue quelquefois sourire âmes observations sur l'amour: mais pour le coup je tiens de quoi vous humilier. J'ai fait une découverte que ni vous ni femnie au monde, avec toute la subtilité qu'on prête à votre sexe, n'eussiez jamais faite, dont pourtant vous sentirez peut-être l'évidence au premier instant, et que vous tiendrez au moins pour démontrée quand j'aurai pu vous expliquer sur quoi je la fonde. Devons dire que mes jeunes gens sont plus amoureux que jamais, ce n'est pas sans doute une merveille à vous apprendre. De vous assurer au contraire qu'ils sont parfaitement guéris, vous savez ce que peuvent la raison, la vertu; ce n'est pas là non plus leur plus grand muscle. Mais que ces deux opposés soient vrais en même temps ; qu'ils brûlent plus ardemment que jamais l'un pour l'autre, et qu'il ne règne plus entre eux qu'un honnête attachement; qu'ils soient toujours amants et ne soient plus qu'amis; c'est, je pense, à quoi vous vous attendez moins, ce que vous aurez plus de peine à comprendre, et ce qui est pourtant selon l'exacte vérité.

Telle est l'énigme que forment les contradictions fréquentes que vous avez dû remarquer en eux, soit dans leurs discours, soit dans leurs lettres. Ce que vous avez écrit à Julie au sujet du portrait a

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