‹ Julie Ou La Nouvelle HéloïseChapitre 104 sur 126 · QUATRIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

QUATRIÈME PARTIE

servi plus que tout le reste à m'en éclaircir le mystère; et je vois qu'ils sont toujours de bonne foi, même en se démentant sans cesse. Quand je dis eux, c'est surtout le jeune homme que j'entends; car pour votre amie, on n'en peut parler que par conjecture : un voile de sagesse et d'honnêteté fait tant de replis autour de son cœur, qu'il n'est plus possible à Tœil humain .d'y pénétrer, pas même au sien propre. La seule chose qui me fait soupçonner qu'il lui reste quelque défiance à vaincre, est qu'elle ne cesse de chercher en elle-même ce qu'elle feroit si elle étoit tout à fait guérie, et le fait avec tant d'exactitude, que si elle étoit réellement guérie elle ne le feroit pas si bien.

Pour votre ami, qui, bien que vertueux, s'effraye moins des sentiments qui lui restent, je lui vois encore tous ceux qu'il eut dans sa première jeunesse ; mais je les vois sans avoir droit de m'en offenser. Ce n'est pas de Julie de Wolmar qu'il est amoureux, c'est de Julie d'Étange; il ne me hait point comme le possesseur de Ja personne qu'il aime, mais comme le ravisseur de celle qu'il a aimée. La femme d'un autre n'est point sa maîtresse ; la mère de deux enfants n'est plus son ancienne écoîière. Il est vrai qu'elle lui ressemble beaucoup, et qu'elle lui en rappelle souventle souvenir. Il l'aime dans le temps passé ; voilà le vrai mot de l'énigme :ôtez-lui la mémoire, il n'aura plus d'amour. -

Ceci n'est pas une vaine subtilité, petite cousine ; c'est une observation très-solide, qui, étendue à d'autres amours, auroit peut-être une application bien plus générale qu'il ne paroit. Je pense même qu'elle ne seroit pas difficile à expliquer en cette occasion par vos propres idées. Le temps où vous séparâtes ces deux amants fut celui où leur passion étoit à son plus haut point de véhémence. Peut-être s*Us fussent restés plus longtemps ensemble, se seroient-ils peu à peu refroidis; mais leur imagination vivement émue les a sans cesse offerts l'un à l'autre tels qu'ils étoient à l'instant de leur séparation. Le jeune homme, ne voyant point dans sa maîtresse les changements qii'y faisoit le progrès du temps, l'aimoit telle qu'il l'avoitvue, et non plus telle qu'elle étoit ^. Pour le rendre heureux il n'étoit pas question

* Vous êles bien folles, vous autres femmes, de vouloir donner de la consistance à un sentiment aussi frivole et aussi passager que l'amour. Tout change dan.i la nature, tout est dans un flux continuel; et vous voulez inspirer des feux constantsl Et de quel droit prr tendez-vous ôtre aimées aujourd'hui parce que vous l'étiez hier? Gardez donc le même visage, le même âge, la même humeur soyez toujours la même, et l'on vous aimera toujourâ, si l'on peut, ilais changer sans cessf», et vouloir toujours qu'on vous aime, c'est vouloir qu'à chaque instant on cesse de vous aimer ; ce n'est pas chercher des cœurs constants, c'est en cbercb'V d'aussi changeants que vous.

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seulement de la lui donner, mais de la lui rendre au même âge et dans les mêmes circonstances où elle s'étoit trouTée au temps de leurs premières amours ; la moindre altération à tout cela étoit autant d'61é du bonheur qu'il s'étoit promis. Elle est dcTcnue plus belle, mais elle a changé; ce qu'ellea gagné tourne en ce sens à son préjudice; car c>st de Fancienne et non pas d^une autre qu'il est amoureux.

L'erreur qui Tabuse et le trouble est de confondre les temps et de se reprocher souvent comme un sentiment actuel ce qui n'est que rcITct d'un souvenir trop tendre : mais je ne sais s'il ne vaut pas mieux achever de le guérir que le désabuser. On tirera peut-être meilleur parti pour cela de son erreur que de ses liunières. Lui découvrir le vérilable état de son cœur seroit lui apprendre la mort de ce qu'il aime ; ce seroit lui donner une adliction dangereuse en ce que l'élat de tristesse est toujours favorable à l'amour.

Déli\Té des scrupules qui le gênent, il nourriroit peut-être avec plus de complaisance des souvenirs qui doivent s'éteindre; il en parleroit avec moins de résen^e ; et les traits de sa Julie ne sont pas tellement effacés en madame de Wolmar, qu'à force de les y chercher il ne les y pût retrouver encore. J'ai pensé qu'au lieu de lui êter l'opinion des jvogrés qu'il croit avoir faits, et qui sert d'encouragement pour achever, il lalloit lui faire perdre la mémoire des temps qu'il doit oublier, en substituant adroitement d'autres idées à celles qui lui sont si clièrcs. Vous, qui contribuâtes à les faire naître, pouvez contribuer plus que personne à les effacer .\ mais c'est seulement quand vous serez tout à fait avec nous que je veux vous dire à l'oreille ce qu'il faut faire pour cela ; charge qui, si je ne me trompe, ne vous sera pas fort onéreuse. En attendant, je cherche à le familiariser avec les objets qui l'effarouchent, en les lui présentant de manière qu'ils ne soient plus dangereux pour lui. Il est ardent, mais foible et facile à subjuguer. Je profite de cet avantage en donnant le change à son imagination. À la place de sa maîtresse, je le force de voir toujours répouse d'un honnête homme et la mère de mes enfants: j'eflace un tableau par un autre, et couvre le passé du présent. On mène un coursier ombrageux à l'objet qui l'effraye, afin qu'il n'en soit plus effrayé. C'est ainsi qu'il en faut user avec ces jeunes gens dont l'imagination brûle encore, quand leur cœur est déjà refroidi, et leur offre dans 1 éioignement des monstres qui disparoisscnt à leur approche.

Je crois bien connoître les forces de l'un et de l'autre; je ne les expose qu'à des épreuves qu'ils peuvent soutenir : car la sagesse ne

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