‹ Julie Ou La Nouvelle HéloïseChapitre 11 sur 126 · LETTRE VL DE JULIE A CLAIRK · texte numérisé non relu

LETTRE VL DE JULIE A CLAIRK

Veux-tu, ma cousine, passer ta vie à pleurer celte pauvre Chaillot, et faut-il que les morts te fassent oublier les vivants? Tes regrets sont justes, cl je les partage; mais doivent-ils être étemels? Depuis la perte de la mère, elle t'avoit élevée avec le plus grand soin : elle étoit plutôt ton amie que la gouvernante ; elle Taimoîl tendrement, et m*aimoit parce que tu m'aimes ; elle ne nous inspira jamais que des principes de sagesse et d'honneur. Je sais tout cela, ma chère, et j'en conviens avec plaisir. Mais conviens aussi que la bonne femme étoit peu prudente avec nous ; qu'elle nous faisoit sans nécessité les confidences les plus indiscrètes ; qu elle nous entretenoit sans cesse des maximes de la galanterie, des aventures de sa jeunesse, du manège des amants; et que, pour nous garantir des pièges des hommes, si elle ne nous apprenoit pas à leur en tendre, elle nous instruisoit au moins de mille choses que de jeunes filles se passeroient bien de savoirs Console-toi donc de sa perte comme d'uii mal qui n'est pas sans quelque dédommagement : à l'âge où nous sommes, ses leçons commençoient à devenir dangereuses, et le ciel nous l'a peut être ôtée au moment où il n'éloit pas bon qu'elle nous restât plus longtemps. Souviens-toi de tout ce que tu me disois quand je perdis le meilleur des frères. La Chaillot t'est-elle plus chère? as-tu plus de raison de la regretter?

Reviens, ma chère, elle n'a plus besoin de toi. Hélas i tandis que tu perds ton temps en regrets superflus, comment ne crains-tu point de t'en attirer d'autres ? comment ne crnins-tu point, toi qui connois l'état de mon cœur, d'abandonner ton amie à des périls que ta pré> sence auroit prévenus? Oh! qu'il s'est passé de choses depuis ton départ! Tu frémiras en apprenant quels dangers j'ai courus par mon imprudence. J'espère en être délivrée ; mais je me vois, pour ainsi dire, à la discrétion d'autrui : c'est à toi de me rendre à moi-même. Hâte-toi donc de revenir. Je n'ai rien dît tant que tes soins éloient utiles à ta pauvre bonne; j'eusse été la première à t'èxhorter à les lui rendre. Depuis qu'elle n'^St dIus. c'est à sa famille que tu les dois .:

raBMlÈRE PARTIE. 13

nous les remplirons mieux ici de concert que tu ne ferois seule à la campagne» et tu t'acquitteras des devoirs de la reconnoissance sans rien ôter à ceux de Tamitié.

Depuis le départ de mon père nous avons repris notre ancienne manière de vivre, et ma mère me quitte moins ; mais c'est par habiiude plus que par défiance. Ses sociétés lui prennent encore bien des moments qu'elle ne veut pas dérober à mes petites études, el Babi remplit alors sa place assez négligemment. Quoique je trcMne à cetle bonne mère beaucoup trop de sécurité, je ne puis me résoudre à Ten avertir ; je voudrois bien pourvoir à ma sûreté sans perdre son estime, et c'est toi seule qui peux concilier tout cela. Reviens, ma Uaire, reviens sans tai-der. J'ai regret aux leçohs que je prends sans toi, et j'ai peur de devenir trop savante : notre maître n'est pas seulement un bomme de mérile; il est vertueux, et n'en est que plus à craindre. Je suis trop contente de lui pour l'être de moi : à son âge et au nôtre, avec l'homme le plus vertueux, quand il est aimable,Kil vaut mieux être deux filles qu'une.

LETTRE YIl.

RÉPOWSB.

Je t'entends, et lu me fais trembler, non que je croie le danger aussi pressant que tu l'imagines. Ta crainte modère la miemie sur le présent, mais l'avenir m'épouvante ; et, si tu ne peux te vaincre, je ne vois plus que des malheurs. Hélas ! combien de fois la pauvre Cliaillot m'a-t-elle prédit que le premier soupir de ton cœur feroit le destin de ta vie ! ah ! cousine, si jeune encore, faut-il voir déjà ton sort s'accomplir ! Qu'elle va nous manquer, cette femme habile que tu nous crois avantageux de perdre ! il l'eût été peut-être de tomber d'abord en de plus sûres mains ; mais nous sommes trop instruites en sortant des siennes pour nous laisser gouverner par d'autres, et pas assez poiu* nous gouverner nous-mêmes : elle seule pouvoit nous garantir des dangers auxquels elle nous ^^t exposées. Elle nous a beaucoup appris ; et nous avons, ce me semble, beaucoup pensé pour notre âge. La vive et tendre amitié qui nous unit presque dès le berceau nous a, pour ainsi dire, éclairé le cœur de bonne heure sur toutes les passions : nous connoissons assez bien leurs signes et leurs ' cflets; il n'y a que l'art de les réprimer qui nous manque. Dieu

14 LA NOUVELLE HËLOlSE.

veuille que ton jeune philosophe connoisse mieux que nous cet art-là !

Quand je dis nous, tu m'entends ; c'est surtout de toi que je parle: car, pour moi, la i^onne m'a toujours dit que mon étourderie me tiendroit lieu de raison, que je n'aurois jamais l'esprit de savoir aimer, et que j'étois trop folle pour faire un jour des folies. Ma Julie, prends garde à toi ; mieux elle auguroit de ta raison, plus elle craignoit pour ton cœur. Aie bon courage cependant; tout ce que la sagesse et l'honneur pourront faire, je sais que ton àme le fera; et la mienne fera, n'en doute pas, tout ce que l'amitié peut faire à son tour. Si nous en savons trop pour notre âge, au moins cette étude n'a rien coûté à nos mœurs. Crois, ma chère, qu'il y a bien, des filles plus simples qui sont moins honnêtes que nous: nous le sommes parce que nous voulons l'êti^e ; et, quoi qu'on en puisse dire, c'est le moyen de l'être plus sûrement.

Cependant, sur ce que tu me marques, je n'aurai pas un moment de repos que je ne sois auprès de toi ; car, si tu crains le danger, il n'est pas tout à fait chimérique. Il est vrai que le préservatif est facile : deux mots à ta mère, et tout est fini ; mais je te comprends, tu ne veux point d'un expédient qui finit toul : tu veux bien t'ôter le pouvoir de succomber, mais non pas l'honneur de combattre. 0 pauvre cousine !... encore si la moindre lueur... Le baron d'Étange consentir adonner sa fille, son enfant unique, à un petit bourgeois sans fortune ! L'espères-tu ? . . . Qu'espères-tu donc ? que veux-tu ?. . . Pauvre, pauvre cousine!... Ne crains rien toutefois de ma part; ton secret sera gardé par ton amie. Bien des gens trouveroient plus honnête de le révéler; peut-être auroient-ils raison. Pour moi, qui ne suis pas une grande raisonneuse, je ne veux point d'une honnêteté qui trahit Tamitié, la foi, la confiance ; j'imagine que chaque relation, chaque âge a ses maximes, ses devoirs, ses vertus ; que ce qui seroit prudence à d'autres,, à moi seroit perfidie, et qu'au lieu de nous rendre sages, on nous rend méchants en confondant tout cela. Si ton amour est foible, nous le vaincrons ; s'il est extrême, c'est l'exposer à des tragédies que de l'attaquer par des moyens violents ; et il ne convient à l'amitié de tenter que ceux dont elle peut répondre. Mais, en revanche, tu n'as qu'à marcher droit quand tu seras sous ma garde : tu verras, tu verras ce que c'est qu'une duègne de dix-huit ans.

Je ne suis pas, comme tu sais, loin de toi pour mon plaisir ; et le printemps n'est pas si^ agréable en campagne que tu penses ; on y souffre à la fois le froid et le chaud ; on n'a point d'ombre à la promenade, et il faut se chauffer dans la maison. Mon père, de son côté, ne

PBIVIËRE PARTIE. 15

laisse pas, au milieu de ses bâtiments, de s'apercevoir qu'on a la gazette ici plus tard qu'à la ville. Ainsi tout le monde ne demande pas mieux que d'y retourner, et tu m'embrasseras, j'espère, dans quatre ou cinq jours. Mais ce qui m'inquiète est que quatre ou cinq jours font je ne sais combien d'heures, dont plusieurs sont destinées an philosophe. Au philosophe, entends-tu, cousine? Pense que toutes ces heures-là ne doivent sonner que pour lui.

Ne Ta pas ici rougir et baisser les yeux : prendre un air grave, il t'est impossible ; cela pe peut aller à tes traits. Tu sais bien que je ne saurois pleurer saas rire, et que je n'en suis pas pour cela moine sensible ; je n'en ai pas moins de chagrin d'être loin de toi ; je n'en regrette pas moins la bonne Ghaiilot. Je te sais un gré infmi de vouloir partager avec moi le soin de sa famille, je ne l'abandonnerai de mes jours ; mais tu ne serois plus toi-même si tu perdois quelque occasion de faire du bien. Je conviens que la pauvre mie étoit babiliarde, assez libre dans ses propos familiers, peu discrète avec de jeunes filles, et qu'elle aimoit à parler de son vieux temps. Auèsi ne sont-ce pas tant les qualités de son esprit que je regrette, bien qu'elle en eût d'excellentes parmi de mauvaises : la perte que je pleure en elle, c'est son bon cœur, son parfait attachement, qui lui donnoit à la foi» pour moi la tendresse d'une mère et la confiance d'une sœur. Elle metenoit lieu de toute ma famille. Apeineai-je connu ma mère! mon père m'aime autant qu'il peut aimer; nous avons perdu ton aimable frère, je ne vois presque jamais les miens : me voilà comme une orpheline délaissée. Mon enfant, tu me restes seule; car ta bonne mère, c'est moi : tu as raison pourtant; tu .me restes. Je pleurois ! j'étois donc folle ; qu'avois-je à pleurer ?

P. S. De peur d'accident, j'adresse cette lettre à notre maître, afin qu'elle te parvienne plus sûrement.

LETTRE VHP.

DE SAINT-PREUX A JULIE

Quels sont, belle Julie, les bizarres caprices de l'amour ! mon cœur a phis qu'il n'espéroit, et n'est pas content ! Vous m'aimez, vous me ladites, et je soupire! Ce cœur injuste ose désirer encore, quand il

* On sent qu'il y a ici une lacune, et l'on en trouvera souvent dans la suite et eelte eomtpondance. Plusieurs lettres se sont perdues, d'autres ont été sui>

16 LA ROUYBILE HÉlOlSB.

n'a plus rien à désirer s il me punit de ses fantaisies, et nie rend inquiet au sein du bonheur. Ne croyez pas que j*aie oublié les lois qui me sont imposées, ni perdu la volonté de les observer ; non : mais un secret dépit m'agite en foyant que ces lois ne coulent qu'à moi, que vous qui vous prétendiex si foible êtes si forte à présent, et que j'ai si peu de combats à rendre contre moi-même, tant je vous trouve atten. tive à les prévenir.

Que vous êtes changée depuis deux mois, sans que rien ait changé que vous! Vos langueurs ont disparu: il n'est plus question de dégoût ni d'abattement ; toutes les grâces sont venues reprendre leure postes ; tous vos charmes se sont ranimés ; la rose qui vient d'éclore n'est i>as plus fraîche que vous; les saillies ont recommencé; vous avez de l'esprit avec tout le monde ; vous folâtrez, même avec moi, comme auparavant; et, ce qui m'irrite plus que tout le reste, vous me jurez un amour étemel d'un air aussi gai que si vous disiez la chose du monde la plus plaisante.

Dites, dites, volage, est-ce là le caractère d'une passion violente réduite à se combattre elle-*même ? et si vous aviez le moindre désir à vaincre, la contrainte n'étoufferoit-elle pas au moins l'enjouement? Oh ! que vous étiez bien plus aimable quand vous étiez moins belle ! que je regrette cette pâleur touchante, précieux gage du bonheur d'un amant! et que je hais lindiscrète santé que vous avez recouvrée aux dépens de mon repos ! Oui, j'aimerois mieux vous voir noalade encore que cet air content, ces yeux brillants, ce teint fleuri, qui m'outragent. Avez-vous oublié sitôt que vous n'étiez pas ainsi quand Vous imploriez ma clémence? Julie, Julie, que cet amour si vif est devenu tranquille en peu de temps !

Mais ce qui m'offense plus encore, c'est qu'après vous être remise à ma discrétion, vous paroissez vous en défier, et que vous fuyez les dangers comme s'il vous en restoit à craindre. Est-ce ainsi que vous honorez ma retenue? et mon inviolable respect méritoit-il cet affront de votre part? Bien loin que le départ de votre père nous ait laissé plus de liberté, à peine peut-on vous voir seule. Votre inséparable cousine ne vous quitte plus. Insensiblement nous allons reprendre nos premières manières de vivre et notre ancienne circonspection, avec cette unique différence qu*alors elle vous étoit à charge, et qu'elle vous plaît maintenant.

primées, d'autres ont souffert des retranchements ; mais il ne manque rien d'essentliA <Iu'on ne puisse aisément suppléer à l'aide de ce qui reste.

PKEHIËRE PARTIB. Il

Qm] sera donc le pr« d'un si pur liommage, si rolre estime ne fest pas ? el de quoi me sert Tabslinence éternelle e1 volontaire de ce qu'il y a lie plus doux au monde, à celle qui l'exige ne m'en sait n gré? Certes, je suis las de soufSrir inutilement et de me coni damner aux plus dures privations sans en avoir même le mérite, : r»ut-il que vous embellissiez impunémeul, tandis que vous me mépriseï? Faut-il qu'incessamment mes yeux dévoi-ent des chaimes dont jamais ma bouche n'ose approcher? Faut-il enfin que je m'Aie i moi-même toute espérance, sans pouvoir au moins m'Iionorer d'un sacrifice aussi rigoureux ? Non ; puisque voue ne vous fiez pas à ma ti», je ne veux plus la laisser vainement engagée : c'est une sûreté injuste que celle que vous tirei k la fois de ma parole et de vos précautions ; vous êtes trop ingrate, ou je suis trop scrupuleux, et je tie veux plus refuser de la fortune les occasions que vous n'aurez pu lui Aler. Enfin, quoi qu'il en soit de mon sort, je sens que j'ai pris une charge au-dessus de mes forces. Julie, reprenez la garde de vous-même, je vous rend.s un dépAt trop dangereux pour la lidélilé du dépositaire , et dont la défense coûtera moins ï votre cœur que Vous n'avez feint de le craindre.

s sérieusement : comptez sur vous, ou di assez-moi, c'est-â-dire ûtez-moi la vie. J'ai pris un engagement téméraire. J'adtnïre comment je l'ai pu tenir si longtemps ; je sais que je le dois ppUÏours ; mais je sens qu'U m'est impossible. On mérite de succomber quand on s'impose de si pêrillem devoirs. Cri>vez-moi, chère et tendre Julie, croyez-en ce cœur sensible qui ne vit que pour vous ; s serez toujours respectée : mais je puis un instant manquer de on, et l'ivresse des sens peut dicter un crime dont on auroit horreur de sang-froid. Heureux de n'avoir point trompé votre espoir, u deux mois, et vous me devez le prii de deux siècles de soutTrances.

LETTRE tX.

J'entends ; les plaisirs du vice et l'honneur de la vertu i roieut un sort agréable. Est-ce là voire morale?... Eh; mon bon ami, vous vous lasseï bien vite d'être généreux '. Ne réilcz-vous donc que pu arliUce? La singulière marque d'al lâchement que de vous

18 LA NOUVELLE HËLOlSE.

plaindre de ma santé! Seroit«ce qaé vous espériex voir mon fol amour achever de la détruire, et que vous m'attendiez au moment de vous demander la vie? ou bien, oomptiez-vous de me respecter aussi longtemps que je ferois peur, et de vous rétracter quand je deviendrois supportable? Je ne fois pas dans de pareils sacrifices un mérite à tant faire valoir.

Vous me reprochez avec la même équité le soin que je prends de vous sauver des combats pénibles avec vous-même, comme si vous ne deviez pas plutôt m'en remercier. Puis vous vous rétractez de rengagement que vous avez pris comme d'un devoir trop à charge ; en sorte que, dans la même lettre, vous vous plaignez de ce que vous avez trop de peine, et de ce que vous n'en avez pas assez. Pensez-y mieux, et tâchez d'être d'accord avec vous pour donner à vos prétendus griefs une couleur moins frivole ; ou plutôt, quittez toute cette dissimulation qui n'est pas dans votre caractère. Quoi que vous puissiez dire, votre cœur est plus content du mien qu'il ne feint de l'être : ingrat, vous savez trop qu'il n'aura jamais tort avec vous ! Votre lettre même vous dément par son style enjoué, et vous n'auriez pas tant d'esprit si vous étiez moins tranquille. En voilà trop sur les vains reproches qui vous regardent; passons à ceux qui me regardent moi-même, et qui semblent d'abord mieux fondés.

Je le sens bien, la vie égale et douce que nous menons depuis deux mois ne s'accorde pas avec ma déclaration précédente, et j'avoue que ce n'est pas sans raison que vous êtes surpris de ce contraste. Vous m'avez d'abord vue au désespoir, vous me trouvez à présent trop paisible ; de là vous accusez mes sentiments d'inconstance et mon cœur de caprice. Âh ! mon ami, ne le jugez-vous point trop sévère* ment? 11 faut plus d'un jour pour le connoitre : attendez, et vous trouverez peut-être que ce cœur qui vous aime n'est pas indigne du vôtre.

Si vous pouviez comprendre avec quel effroi j'éprouvai les premières atteintes du sentiment qui m'unit à vous, vous jugeriez du trouble qu'il dut me causer : j'ai été éîevée dans des maximes si sévères, que l'amour le plus pur me paroissoit le comble du déshonneur. Tout m'apprenoit ou me faisoit croire qu'une fille sensible étoit perdue au premier mot tendre échappé de sa bouche ; mon imagination troublée confondoit le crime avec l'aveu de la passion; et j'avois une si affreuse idée de ce premier pas, qu'à peine voyois-je au delà nul intervalle jusqu'au dernier. L'excessive défiance de moi-même augmcpita mes alarmes; les combats de la modestie me parurent ceux

Page 1