CINQUIÈME PARTIE- tS
rhuraanité. Mais Taspcd de celle maison et de la vie unirorme et i|ile de SCS habitants répanil dans l'âme des spectateurs un cliarme Becret qui ne fnit qu'augmenler sans cesse. Un pcitt nombre de gens doux et paisibles, unis par des besoins rouliiels et par une rÉeiproque illance, y concourt par divers soins à une fin cummime : cliacun trouvant dans son étal tout ce qu'il faul pour en être conleut point désirer d'en sortir, on s'y allaclie comme j devant rester 'toute la lie; et la seule ambition (]u'on gurdc est celle d'en bien inpiir les devoirs. Il y a lant de modération dans ceux qui comffiandent et tant de zèle dans ceux qui obélssenl, que des égaux eussent (m distribuer entre eux les mûmes emplois sans qu'aucun se fut plaint de son partage. Ainsi nul ji'i'nyie celui d'un autre ; nul ne croit pou- .TCJr augmenter sa Tortune que par l'augmentation du bien commun ; "très mêmes ne jugent de leur bonheur que par celui des gens environnent. On ne fauroit qu'ajouter ni que relranclier ici, Marce qu'on n'y trouve que les clioses utiles et qu'elles y sont toutes; f» sorte qu'on n'y souhaite rien de ce qu'on n'y voit pas, et qu'il ja'y a rien de ce qu'on y voit dont on puisse dire ; Pourquoi n'y en )4-il pas davantage? .Ajoutoz-y du galon, des tableaux, un luslre, de li dorure, à l'instant vous appauvrirez loul. En voyant tant d'abonbncâ dans le nécessaire, et nulle trace de superflii, on est porté à
re que, s'il n'y est pas, c'est qu'on n'a pas voulu qu'il y fût, et si on le voulolt, il y régn croit avec la même profusion : en Oyanl continuellement les biens rclluer au-dehors par l'assistance du nivre, on est porté à dire : Cette maison ne peut contenir toutes ses ichesses. Voilà, ce me semble, la véritable magnificence. Cet air d'opulence m'efTraya moi-même quand je fus instruit de ce u servoil à l'entretenir. Vous vous ruinez, dis-je h monsieur et matnie de Wolmar; il n'est pas possible qu'un si modique revenu ^se à tant de dépenses. Ils se mirent â rire, et me firent voirque, ns rien retrancher dans leur maison, il netiendroit qu'à eux d'épari^r beaucoup et d'augmenter leur revenu pluiôl que de se miner. ire grand secret pour être riches, me dirent-ils, est d'avoir peu largent, et d'éviter, autant qu'il se peut, dans l'usage de nos biens, échanges inlerniédiaires entre le produit et l'emploi. Aucun de ces langea ne se fait sans perle, et ces pertes multipliées réduisent ■esque à rien d'assez grands moyens, comme à force d'être brocantée belle boite d'or devient un mince colifichet. Le transport de nos 'évite en les employant sur le lieu, l'édiange s'en évite en les consommant en nature; et dans l'ind'ispensable conver-
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sioii de ce que nous avons de trop en ce qui nous manque, au lieu des ventes et des achats pécuniaires qui doublent le préjudice, nous dierchons des échanges réels où la commodité de chaque contractant tienne lieu de profit à tous deux.
Je conr/y\s, leur dis-je, les avantages de cette méthode ; mais elle ne me paroit pas sans inconvénient. Outre les soins importuns auxquels elle assujettit, le profit doit èlre plus apparent que réel ; et ce que vous perdez dans le détail de la régie de vos biens remporte probablement sur le gain que feroicnt avec vous vos fermiers ; car le travail se fera toujours avec plus d'économie et la récolte avec plus de soin par un paysan que par vous. C'est une erreur, me répondit Wolmar; le paysan se soucie moins d^augmenter le produit que d'épargner sur les frais, parce que les avances lui sont plus pénibles que les |irofits ne lui sont utiles : comme son objet n'est pas tant de mettre un fonds en valeur que d'y faire peu de dépense, s'il s'assure un gain actuel, c'est bien moins en améliorant la terre qu'en l'épuisant, et le mieux qui puisse arriver est qu'au lieu de l'épuiser il la néglige. Ainsi, pour un peu d'argertt comptant recueilli sans embariiis, un propriétaire oisif prépare à lui ou ù ses enfants de grandes pertes, de grands travaux, et quelquefois la ruine de son patrimoine.
D'ailleurs, poursuivit M. de W'olmar, je ne disconviens pas que je ne fasse la culture de mes terres à plus grands frais que ne feroitun lerniier : mais aussi le profit du fermier c'est moi qui le fais; et, cette culture étant beaucoup meilleure, le produit est beaucoup plus grand ; de sorte qu'en dépensant davantage je ne laisse pas de gagner encore. 11 y a plus; cet excès de dépense n'est qu'apparent, et produit réellement une très-grande économie : car si d'autres cultivoient nos terres nous serions oisifs; il faudroit demeurer à la ville; la vie y seroit plus chère; il nous faudroit des amusements qui nous coûleroient beaucoup plus que ceux que nous trouvons ici, et nous seroient moins sensibles. Ces soins que vous appelez importuns fout à la fois nos devoirs et nos plaisirs : grâces à la prévoyance avec laquelle on les ordonne, ils ne sont jamais pénibles ; ils nous tiennent lieu d'une foule de fantaisies ruineuses dont la vie chanipèlre prénent ou détruit le goût, et tout ce qui contribue à notre bien-être devient pour nous un amusement.
Jetez les yeux tout autour de vous, ajouloit ce judicieux père de lunille, vous n'y verrez que des choses utiles, qui ne nous coulent presque rien, et nous épargnent mille vaines dépenses. Les seules
CIMJUIEME PALTIB.
denrées du cru couvrenl noire tible, les seules étolTcs du pays cornposent pri'sque nos meubles et nos habits : rien n'est méprisé parce qu'il est commun, rien n'esl esllmé parce qu'il est rare. Comme tout ce qui vient de loin est sujet à être déguisé ou lalsifié, nous nous bornons, pnr délitulessc autant i]ue par niodéralion, au clioix de ce qu'il ;a de meilTeurauprésdenous ctdoiilhqualilé n'est pas suspecte. Kos mets sont simples, mais choisis. Il ne manque à notre table pour ëlre somptueuse que d'être servie loin d'ici; car loiil y est bon, tout y seroit rare; et tel gourmand trouverait les truites du lac bien I taeilleures s'il les mangeoit à l'aris.
La même régie a lieu dans le choix de la parure, qui, comme vous voyez, n'est pas négligée; ^ais l'élégance y préside seule, la richesse 'y montre jamais, encore moins la mode. II y a une grande dif- Jce enlre le pfu que l'opinion donne aux choses et celui qu'elles 'iiont réellement. C'est a ce dernier seul que Julie s'attache; et quand 'il est question d'une éloITe, elle ne cherche pas tant si elle est ancienne ou nouvelle que si elle est bonne el si elle lui sied. Souvent même iveaulé seule est pour elle un motif d'exclusion, quand celle Oouvcuulé donne aux choses un prix qu'elles n'ont pas, ou qu'elles ne sauroient garder.
Considéi'Cï encore qu'ici l'elTet de chaque chose vient moins d'elleinéme que de son usage et de son accord uvl'c le reste ; de sorte j)u'uvei: des parlics de peu de valeur Julie a fait un tout d'un grand jbrix. Le goût aime il créer, à donner seul la valeur aux choses. jutant la loi de la mode est inconslanle el ruineuse, aubnt la sienne fjsl économe et durable. Ce que te bon goût approuve une fois est
Kioiùours bien ; s'il est rarement h la mode, en revanclie il n'est jabiais ridicule; et, dans sa modeste simplicité, il tire de la convenance fies choses des régies inaltérables et sûres, qui restent quand les inodesnesont plus.
I Ajoutez enlin que l'abondance du seul nécessaire ne peut dégénérer en abus, parce que le nécessaire a sa mesure naturelle, et que Jes ymm besoins n'ont jamais d'excès. On peut mellro la déiiense de ,»ingt habits en un seul, et munger en un repas le revenu d'une an- ,Ilêe; roais on ne sauroil porter deux habits en même temps, ni dljier deux fois en un jour. Ainsi l'opinion est illimitée, au lieu que la nature nous arrête de tous côtés ; et celui qui, dans un état nié- .jUorre. se borne au bien-êlre ne risque point de se ruiner.
Toili, mon cher, conlinuoil le sage Wolmar, comment avec de J'écflnomîe rt des soins on peul se mettre au-dessus de sa forlont. Il
408 LA NOUVELLE HËLOiSB.
De tioiidroit qu'à nous d'augmenter la nôtre sans changm* notre manière de vivre ; car il ne se fait ici presque aucune avance qui n'ait un produit pour objet, et tout ce que nous dépensons nous rend de quoi dépenser beaucoup plus.
Eh bien ! mylord, rien de tout cda ne paroît au premier coup d*œil. Partout un air de profusion couvre Tordre qui le donne. U faut du temps pour apercevoir des lois somptuaires qui mènent à Taisance et au phûsir, et Ton a d*abord peine à comprendre comment on jouit de ce qu*on épargne. En y réfléchissant le contentement augmente, parce qu'on voit que la source en est intarissable, et que Tart de goûter le bonheur de la vie sert encore à le prolonger. Comment se asseroit-on d'mi état si conforme à la nature? Comment épuiseroiton son héritage en Taméliorant tous les jours? Comment ruineroit-on sa fortune en ne consommant que ses revenus? Quand chaque année on est sûr de la suivante, qui peut troubler la paix de celle qui œurt? Ici le fruit du labeur passé soutient labondance présente, et le fruit du labeur présent annonce Tabondance à venir ; on jouit à la fois de ce qu'on dépense et de ce qu'on recueille, et les divers temps se rassemblent pour affermir la sécurité du présent.
Je suis entré dans tous les détaUs du ménage, et j'ai partout vu régner le même esprit. Toute la broderie et la dentelle sortent d»j gynécée ; toute la toile est filée dans la basse-cour ou par de pauvres femmes que l'on nourrit. La laine s'envoie à des manufactures dont on tire en échange des draps pour habiller les gens ; le vin, l'huile et le pain se font dans la maison ; on a des bois en coupe réglée autant qu on en peut consommer : le boucher se paye en bétail; Tépicier reçoit du blé pour ses fournitures ; le salaire des ouvriers et des domestiques se prend sur le produit des terres qu'ils font valoir; le loyer des maisons delà ville suffit pour l'ameublement de celles qu'on habite ; les rentes sur les fonds publics fournissent à l'entretien des maîtres et au peu de vaisselle qu'on se permet ; la vente des vins et des blés qui restent donne un fonds qu'on laisse en réserve pour les dépenses extraordinaires ; fonds que la prudence de Julie ne laisse jamais tarir, et que sa charité laisse encore moins augmenter. Elle n'accorde aux choses de pur agrément que le profit du trav-aîl qui se fait dans sa maison, celui des terres qu'ils ont défrichées, celui des arbres qu'ils ont fait planter, etc. Ainsi, le produit et l'emploi se trouvant toujours compensée par la nature des choses, la balance ne peut être rompue, et il est impossible de se déranger.
Bien plus ; les privations qu'elle s'impose par cette volupté tempe-
~ ^ CISQIIIÈIIE PARTIE. «0
ranle ijmt j'n parlé sont à la îoh de nouTeaui moyens de plaisir et de nouvelles ressources d'économie. Par exemple, elle aime beaucoup le café ; chez sa mère elle en prenoit lous les jouis ; elle en a quilû rhabilude pour en augmenter legoùt :dle s'est bomceii n'en prendre qne quand elle a des liâtes, et d»ns le salon d'ApulIon, afin d'ajouter cet sir de fûte â tous les autres. C'est une peiitH sensu;ililë qui la flatte plus, qui lui coûte moins, et pnr laqudle elle aiguise et r^le i la fois sa gourmandise. Au contrai l'e, elle met à dcvijii;r et à Siilisbire les godls de son père et de son mari une attention sans reldt^lie, une prodigalilé naturelle et pleine de grâces, qui leur fail mieux goùlerce qu'elle leur oITre par le plaisir qu'elle trouve à le teur oftir- Ils aiment tous deux à prolonger an peu la Gn du repas, à la suisse : elle ne manque jamais, après le souper, de faire servir une bouteille de Tin plus délirât, plus neui que celui de l'ordinaire. Je {usd'abord ladupc des noms pompeux qu'ondonnoit àces vins, qu'en ^et je Irauve excellents ; et, les buvnnl comme étant des lieux dont W portoient les noms, je Ils la guerre à Julie d'une infraction si BDinifesleà sesmaiimes: mais elle me rappeh en riant un passage Ép Plularqiie, où Flaminius compare les troupes asiatiques d'Aiilioâuis, sous mille noms barbares, aux ragoûts divers sous lesquels un Imi lui avoit déguisé la mèrue viande. Il en est de mCme, dit-elle, de BHrins étrangers que vous me reprocliez. Le Rancio, le Ctierez, le fealaga, le Ch.-issaignc, le Syracuse, dont vous buvez avec laiit de plai- Epr, ne sont en effet que des vins de Lavaux diversement préparés, et naus pouvez voir d'ict le vignoble qui produit toutes ces boissons ij^taines. Si elles sont inférieures en qualilè aux vins fameux dont ,^es portent les noms, elles n'en ont pas les inconvénients; et, rÇDimne on est sûr de ce qui les compose, on peut au moins les boire jjbns risque. J'ai lieu de croire, coitliiiua-t'elle, que manpi?reet mon UBari les aiment autant que les vins les plus rares. Les siens, me dit Uors U. de Welmar, ont pour nous un goût diint manquent tous les Ëtfres : c'est le plaisir qu'elle a pris a les préparer. Ali! reprit-elle, m seront toujours exquis.
Tous jugez bien qu'au milieu de tant de soins divert.- le désœliTre- Inent et l'oisiveté qui rendent nécessaires la compai;nle, les visites et les sociétés extérieures, ne trouvent guère ici de place. On frL'ijuente Us Toiwns .isseï pour entretenir un commerce agréable, trop peu pour s'y assujettir. Les bôles sont toujours bien venus et ne sont jaluais d^irés. On ne voit précisément qu'autant de monde qu'il faut le goût de la ret''aite; tes occupations cham-
i70 LA NOUVELLE HÈLOlSE.
pètres tiennent ]ieu d'amusements ; et pour qui trouve an sein de sa famille une douce société, toutes les autres sont bien insipides. La manière dont on passe ici le temps est trop simple et trop uniforme pour tenter beaucoup de gens * ; mais c'est par la disposition du cœur de ceux qui lont adoptée qu'elle leur est intéressante. Avec une âme saine f eut-on s'ennuyer à remplir les plus chers et les plus charmants devoirs de l'humanité, et à se rendre mutuellement la vie heureuse? Tous les soirs, Julie, contente de sa journée, n'en désire point vinc différente pour le lendemain, et tous les matins elle demande au ciel un jour semblable à celui de la veille ; elle fait toujours les mêmes dioses parce qu'elles sont bien, et qu'elle ne connoît rien de mieux à faire. Sans doute elle jouit ainsi de toute la félicité permise h l'homme. Se plaire dans la durée de son état, n'est-ce pas un signe assuré qu'on y vil heureux ?
Si l'on voit rarement ici de ces tas de désœuvrés qu'on appelle bonne compagnie, tout ce qui s'y rassemble intéresse le cœur par quelque endroit avantageux et rachète quelques ridicules par mille Te^ tus. De paisibles campagnards, sans monde et sans politesse, mais bons, îsimples, honnêtes et contents de leurs sort; d'anciens officiers retirés c!u service ; des commerçants ennuyés de s'enrichir ; de sages mères de famille qui amènent leurs filles à l'école de la modestie et des lionnes mœurs : voilà le cortège que Julie aime à rassembler autour d'elle. Son mari n'est pas fâché d'y joindre quelquefois de ces aventuriers corriges par l'âge et l'expérience, qui, devenus sages à leurs dépens, reviennent sans chagrin cultiver le champ de leur père qu'ils voudroient n'avoir point quitté. Si quelqu'un récite à table les événements de sa vie, ce ne sont, point les aventures merveilleuses du riche Sindbad racontant au sein de la mollesse orientale comment il a gagné ses trésors : ce sont les relations plus simples de gens sensés que les caprices du sort et les injustices des hommes ont rebutés des faux biens vainement poursuivis, pour leur rendre le goût des véritables.
Croiriez-vous que l'entretien même des paysans a des charmes pour ces âmes élevées avec qui le sage aimeroit à s'instruire? Le judicieux Woîmar trouve dans la naïveté villageoise des caractères plus mar-
* Je crois qu'un de nos beaux esprits voyageant dans ce pays-là, reçu et caressé dans cette maison à son passage, feruit ensuite à ses amis une relation bien plaisante de la vie de manants qu'on y mène. Au •reste, je vois par les lettres d« mylady Catesby que ce goût n'est pas particulier à la France, et que c'est apparemment aussi l'usage en Angleterre de tourner se& hôtes en ridicule pour prix de leur hospitalité.
Iplf
phis d'hommes pensant par eux-mêrnes, que soua le masque liforniedes liabilaiils des villes, oit chacun semonlre comnie snnl >s autres plulûl que comme il est [m-mtata. Ln.leciJnt Julie trouve en Hix des cœurs sfnsibies aux moindres ca^e^se.'^, et qui s'eslimenl ï de ri n té rÈl qu'elle prend â leur bonheur. Leur cœur ni leur Eprit ne sont point façonnés par l'urt; ils n'ouï point appi'b a se r sur nos modèles, el Ton n'a pas peur de trouver en eui me de l'homtne au lieu rie celui éa la nature. Souvent dans ses loumées M. de Wolmar rencontre quelque bon ieillard dont le sens et la raison le frn|ipenl, et qu'il se platt à Taire :r. Il l'amène h sa femme ; elle lui fait un accueil ch:irmant, qui terque non la politesse et les airs de son état, mais la bienveillance t riiumanilé de son caractère. On retient le bonhomme à dîner : tllic le place à côté d'elle, le sert, le careâse, lui parie avec intérêt, ImTorme de sa famille, de ses aU'aires, ne sourit point de son em- RiTas, ne donne point une attention ){ènanle a ses manières nijti- Bes, mais le met à sou aise par la facilité des siennes, et ne sort t avec lui de ce tendre et louchanl respect dû à la lieillesse ine qu'honore une longue vie passée sans reproclie. Le vieillard enhanté se livre à l'épanehement de son cœur ; il semble reprendre D moment la vivacilé de sa jeunesse. Le vin Liu à la santé il'une hme dame en réchaufTe mieui son sang à demi glacé. 11 se ranime parler de son ancien temps, de ses amours, de ses campagnes, des ibats où il s'est trouvé, du courage de ses i:»mpalrio!es, de son itour au piiys, de sa femme, de ses enlants, des travaux champêtres, s abus qu'il a remiirqués, des remèdes qu'il imagine. Souvent des ngs discours de son âge sortent d'excellents préceptes moraux, I des leçons d'agriculture ; et quand il n'y aurait dans les clioses l'il dit que le plaisir qu'il prend à les dire, Julie en prendrait à les nuler.
Klle passe après le dîner dans sa chambre et en rapporte un petit résent de quelque nippe convenable à la femme ou aux tilles ilu [ bonhomme. Elle le lui fait offrir par 1m enfants, el réiiproneinent il rend aux enf^mts quelque don simple et de leur goût dont e l'a secrètement cliargé pour eux. Ainsi se forme de bonne heure kroile et douce bienveillance qui fait la liaison des étals divers. Les ifants s'accoutument i\ honorer !a vieillesse, à estimer la simplicité, ; â disliiiguer le mérite dans tous les rangs. Les piiysans, voyant s vieux pères fêtés dans une maison respectable et admis à la ble des nisilres, ne se tiennent point AQensée d'en être exclus; ils
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ne s*en prennent point à leur rang, mais à leur âge ; ils ne disent point : Nous sommes trop pauvres, mais : Nous sommes trop jeunes pour être ain^^i traités ; l'honneur qu'on rend à leurs vieillards et l'espoir de le partager un jour les consolent d'en être privés et les excitent à s'en rendre dignes.
Cependant le vieux bonhomme, encore attendri des caresses qu'il a reçues, revient dans sa cliaumière, empressé de montrer à sa femme et à ses enfants les dons qu'il leur apporte. Ces bagatelles répandent la joie dans toute une famille qui voit qu'on a daigné s'occuper d'elle. Il leur raconte avec emphase la réception qu'on lui a faite, les mets dont on l'a servi, les vins dont il a goûté, les discours obligeants qu'on lui a tenus, combien on s'est informé d'eux, raffabilité des maîtres, l'attention des serviteurs, et généralement ce qui peut donner du prix aux marques d'estime et de bonté qu^il a reçues : en le racontant il en jouit une seconde fois, et toute la maison .croit jouir aussi des hormeurs rendus à son chef. Tous bénissent de concert cette famille illustre et généreuse qui donne exemple aux grands et refuge aux petits, qui ne dédaigne point le pauvre, et rend honneur aux cheveux blancs. Voilà l'encens qui plait aux âmes bienfaisantes. S'il est des bénédictions humaines que le ciel daigne exaucer, ce ne sont point celles qu'arrachent la flatterie et la bassesse en présence des gens qu'on loue, mais celles que dicte en secret un cœur simple et reconnoissant au coin d'un foyer rustique.
C'est ainsi qu'un sentiment agréable et doux peut couvrir de sou charme une vie insipide à des cœurs indifférents ; c'est ainsi que les soins, les travaux, la retraite, peuvent devenir des amusements par Part de les diriger. Une âme saine peut donner du goût à des occupalions communes, comme la santé du corps fait trouver bons les ailmenis les plus simples. Tous ces gens ennuyés qu'on amuse avec tant de peine doivent leur dégoût à leurs vices, et ne perdent le sentiment du plaisir qu'avec celui du devoir. Pour Julie, il lui est arrivé pncisémcnt le contraire , et des soins qu'une certaine langueur d'âme lui eût laissé négliger autrefois lui deviennent intéressants par le molil qui les inspire. H faudroit cire insensible pour être toujours sans vivacité. La sienne s'est développée par les mêmes causes qui la réprimoient aulrefois. Son cœur cherchoil la retraite et la solitude pour se livrer en paix aux affections dont il éloit pénétré ; maintenant elle a pris une activité nouvelle en formant de nouveaux liens. Elle n'est point de ces indolentes mères de famille, contentes d'étudier quand il faut agir, qui perdent à s'instruire des devoirs d'autnii le ,
CIKQl'IËME PAUTIE. fil
s qu'dles devraient meltre à remiilir les leurs. Elle pratique pi^ourd'liui ce qu'dle appreiioit autrefois. Elle n'éLudie plus, elle ne k plus : elk- agit. Comme elle si: lève une heure plus Urd que son II; couctie aussi plus lard d'une lieure. Celt<^ heure est le êul te-.np). quelle doiiuâ encore à l'étude, et la journée ne lui rolt jamais assez longue pour tous les soins dont elle aime à la
Voilà, mylord, ce que j'nvois à vous dire sur l'économie de celte anison et sur la vie privce des m;illres qui la gouvernent. Contents • leur sort, ils en jouissent paisiblement: contenls de leur forlunei I ne Iravaîtlent pas à l'auginenler pour leurs enfants, mais è ur laisser, avec l'hérilage qu'ils ont reçu, des terres en bon état, « domestiques uffeclionnés, le goût du travail, de l'ordre, de la mo: iration, et tout ce qui peut rendre doucu et cti.ii mainte â des gens usés h( jouissance d'un bien mùdiocre, aussi sagement conserfé s'il fut liouuËIeuenl acquis.
Koiis avons eu des liôles ces jours derniers : ils sont repartis hier;
noui recominejiçuns entre nous trois une société d'aulant plus arnianle qu'il n'est rien resté dans le fond des ceeurs qu'on vi^uiUe icaclier l'un âTaulre. Quel plaisir je goûte ù reprendre un nouvel li me rend digue de voire conliance ! Je ne reçois pas une arque d''estime de Julie et de son inaiî que je ne me dise avec une Maine fierté d'âme : Enfin j'oserai me montrer à lui. C'est par yos "na, c'est sous vos yeuï. que j' espère lionorei' mon état présent de
» fautes pBSfées. Si l'amour éteint jette l'âmp, dans l'épuisement, itRour subjugué lui donne, avec la conscience de sa victoire, une élé-
> Dsux lellrei ictixei en d i tth
i oocitionooil hlm dei rôpéL ,
I deui leUreB en une teuLe. Au rs&te, aans prflejidre jusUllcr l'eiceiâive iDneui' de |ilu>ieur» (Ici lellrei <lonL ce recueil at comptée, je remai^iuergi qua I Icllrei des solitaires sont iongues et ranu, celles dei kehs du monde frèmlei et counei. Il ne dut qu'uliuiiu' ceUe ditférence poiu an umlir i l'iu-
474 LA NOUVELLE HËLOiSB.
vation nouvelle et un «nttrait plus vif pour tout ce qui est grand et beau. Vou(lroit>on perdre le fruit d^un sacrifice qui nous a coûté si cher ? Non, mylord ; je sens qu'à votre exemple m(^n cœur va mettre à profit tous les ardents sentiments qu'il a vaincus ; je sens qu'il faut avoir été ce que je fus pour devenir ce que je veux être.
Après six jours perdus aux entretiens frivoles des gens indiflêrenls, nous avons i nssé aujourd'hui une matinée à Tangloise, réunis etdans le silence, goûLint à la fois le plaisir d'être ensemble et la douceur du recueilleiuenl. Que les délices de cet état sont connues de peu de gens ! Je n'ai vu personne en France en avoir la moindre idée. La conversation des amis ne tarit jamais, disent-ils. Il est vrai, la langue fournit un babil facile aux attachements médiocres , mais ràmitié, mylord, Tamitiél Sentiment vif et céleste, quels discours sont dignes de loi? quelle langue ose être ton interprète? Jamais ce qu'on dit à son ami peut>il valoir ce qu'on sent à ses côtés ? Mon Dieu ! qu'une main serrée, qu'un regard animé, qu'une "étreinte contre la poitrine, que le soupir qui la suit, disent de choses ! et que le premier mot qu'on prononce est froid après tout cela ! 0 veillées de Besançon! moments consacrés au silence et recueillis par l'amitié! 0 Bomston, âme grande, ami sublime ! non, je n'ai point avili ce que tu fis pour moi, et ma bouche ne t'en a jamais rien dit.
Il est sûr que cet état de contemplation fait un des grands charmes des hommes sensibles. Mais j'ai toujours trouvé que les importuns empêchoient de le goûter, et que les amis ont besoin d'être ^ans témoin pour pouvoir ne se rien dire qu'à leur aise. On veut être recueillis, pour ainsi dire, l'un dans l'aulre : les moindres distractions sont désolantes, la moindre contrainte est insupportable. Si quelquelois le cœur porte un mol à la bouche, il est si doux de pouvoir le prononcer sans gêne! 11 semble qu'on n'ose penser Ubrement ce qu'on n'ose dire de même ; il semble que la présence d'un seul étranger retienne le sentiment et comprime des âmes qui s'entendroient si bien sans lui.
Deux heures se sont ainsi écoulées entre nous dans celle immobi* hté d'extase, plus douce mille fois que le froid repos des dieux d'Épicure. Après le déjeuner, les enfants sont entrés comme à l'ordinaire dans la chambre de leur mère ; mais au lieu d'aller ensuite s'enCcrmer avec eux dans le gynécée selon sa coutume, pour nous dédommager en quelque sorte du temps perdu sans nous voir, elle les a fait rester avec elle, et nous ne nous sommes point quittés jusqu'au diner. Henriette, qui commence à savoir tenir l'aiguille, travaiiloit
devant la Fanchon, qui Ikisoit de la dentelle, et dont l'oreiller posoitsur ledossierde sa pelite chaise. Les deux garçons feuilletnient sur une table un recueil d'images dont l'aiiic expliquoit les sujets au cadet. Quand il se Irompoil, Henriette attentive, cl qui sait le recueil par cœur, avoit soin de le corriger. Souvent, (feignant d'ignorer à quelle eslampe ils étoienl, elle en liroit un prétexte de se lever, d'aller et venir de sa chaise à la table et de la table à sa chaise. Ces promenades ne lui déplaisaient pas, el lui atlii'oient toi|jaurs quelque agacerie de la part du petit mali ; quelquefois m^iae il s'f joignait un baiser que sa bouche enranline sait mal appliquer encore, mais dont .Henriette, déjà plus savante, lui épargne volontiers la Taçon. Pendant ces petites leçons, qui se prenaient el se donnoicnt sans beaucoup de toJD, mais aussi sans la moindre gène, le cadet coniptoit Turtiveinent dès onchels de buis qu'il avoit cachée sous le livre.
Hadame de Walmar brodoit près de la fenêtre vis-à-vis des enfants ; sous étions, son mari et moi, encore autour de la table à thé, lisant la gazette, ^laquelle elle prèloit assez peu d'utlenlion. Maisàl'arlicledela Bialadiedu roi de France et derattacliemenl singulier de son peuple, ^i n'eut jamais d'égal que celui des Romains pour Germanicus, elle t fuit quelques réOexions :sur le bon naturel de cette nation douce et bienveillante, que toutes haïssent et qui n'en hait aucune, ajoutant qu'elle n'envioit du rang suprême que le plaisir de s'y faire aimer. "'entieï rien, lui a dit son mari d'un lou qu'il m'eût dû laisser pren. il y a longtemps que nous sommes tous vos sujets. A cemolson ivrage est tombé de ses mains; ellea tounié la t&te, et jeté sur sou i^jigne époux un regard si louchant, si tendre, que j'en ai tressailli -même. Elle n'a rien dit : qu'eâl-elle dit qui valût ce regard? yeuK se sont aussi rencontrés. J'ai senti, â la manière dont son i m'a serré la main, que la même émotion nous g»gnoil tous s, et que la douce influence de cette âme expanshe agissoitau- '|Dur d'elle et triomphoit de l' in sensibilité même.
Cest dans ces dispositions qu'a commencé le silence dont je vous fiÇarlois; vous pouvez juger qu'il n'^oit pps de froideur et d'ennui. 11 'i'ëlDÏt iuterrompu que par le petit man^'ge des enfants; encore, is^tôtque nous avonscessÉ de parler, ont-ils modéré par imitation ir caquet, comme ci'aignant de troubler le recueillement universel. |esl la petite surintendoute qui la première s'est mise à baisser la à r^rc signe aux autres, à courir sur la pointe du pieJ; et iTS jeux sont devenus d'auLmt plus amusants (|Ue cette légère conintey ajiutoit un nouvel ititcrët. Ce spectacle, qui semble it être
4W LA NOUYBLLS HÂLOlSE.
mis i^uuI nos yeux pour prolonger notre attendrissement, a produit son eriet naturel.
Ammutiscon le lingue, e parlan Talme ^.
Que de choses se sont dites sans ouvrir la bouche ! que d'ardents seotimenls se sont communiqués sans la froide entremise de la parole! insensiblement Julie s'est laissé absorber à celui qui dominoit tous les autres. Ses yeux se sont tout à fait fixés sur ses trois enfants; et sou cœur, ravi dans une si délicieuse extase, animoit son charmant visage de tout ce que la tendresse maternelle eut jamais de plus touchant.
Livrés nous-mêmes à cette double contemplation, nous nous laissions cntrain«>r,Wolmar et moi, à nos rêveries, quand les enfants qui les causoient les ont fait fmir. L'aîné, qui s'amusoit aux images, voyant que les onchets empèchoient son frère d'être attentif, a pris lu temps qu'il les avoit rassemblés» et, lui donnant un coup sur la main, les a fait sauter par la chambre. Bfarcellin s'est mis à pleurer; et, sans s'agiter pour le faire taire, madame de Wolmar a ditàFanchon d'emporter les onchets. L'enfant s'est tu sur-le-champ, mais les onchets n'ont pas moins été emportés sans qu'il ait recommencé de pleurer, comme je m'y étois attendu. Cette circonstance, qui n'étoit rien, m'en a rappelé beaucoup d'autres auxquelles je n'avois fait nulle attention; et je ne me souviens pas, en y pensant, d avoir vu d'enfanls à qui Ton parlât si peu et qui fussent moins incommodes. Ils ne quittent presque jamais leur mère, et à peine s'aperçoil-on quils soient là. Ils sont vifs, étourdis, sémillants, comme il convient à leur âge, jamais importuns ni criards, et Ton voit qu'ils sont discrets avant de savoir ce que c'est- que discrétion. Ce qui m'élonnoit le plus dans les réflexions où ce sujet m'a conduit, c'étoit que cela se lit comme de soi-même, et qu'avec une si vive tendresse pour ses enfants Julie se tourmentât si peu autour d'eux. En effet, on ne la voit jamais s'empresser à les faire parler ou taire, ni à leur prescrire ou défendre ceci ou cela. Elle ne dispute point avec eux, elle ne les contrarie point dans leurs amusements; on diroit qu'elle se contente de les voir et de les aimer, et que, quand ils ont passé leur journée avec elle, tout son devoir de mère est rempli.
Quoique cette paisible tranquillité me parût plus douce à considérer que l'inquiète sollicitude des autres mères, je n'en étois pas
' Les langues se taisent, mais les rœiirs parlent. MâRim.
CINQITIËME PAItTlE. 177
S tnppé d'une iniloletice qui ^'accordoit mal avec mes idùes. rois vouluqu'ellen'KÙlpaà enwire 4lé cunlenleaiecbntde sujets de l'Èlre : une adirilé superflue sied si bien à i'amour oialernel! foui ce que je voyois de bon ditiis ses enfaols, j'atirois voulu l'alLi'i- 'feuer à ses soins ; j'aurois Youtu qu'ils dussenl moins à h nature et avantage ù leur mûre ; je leur aurois presque déliré des dérauts, twur la voir plus empressée à les cm ri^^er.
Après m'ëtre occupé longtemps de ces réflexions en silence, je l'ai
rompu peur Ira lui communiquer. Je vois, lui ai-;c dit, que le ciel
récompense la vertu des mères par le Lou naturel des curaiils ; mais
|ee bon naturel veut être cultivé. C'est dès leur naissance que doit
L commencer leur éducation. E^l-il un temps plus propre à ks former
que celui oii ils n^onl encore aucune forme à détruire? Si vous les
évra à eux-m^mes dés leur enlance, à quel âge altendrei-vous d'euï
■de la docilité'/ Quand vous n'aïuiez rien à leur apprendre, il faudroit
leur apprendre à vous obéir. Vous apercevez-vous, a-t-elle répondu,
qu'ils me désobéissant? Cela seroit dilllcile, ai-je dit, quand vous ne
feor commandez rien. Elle s'est mise i sourire en regardaut son
e prenant par la main, elle m'a mené dans le cabinet, où
is pouvions causer Ions trois sans être entendus des enfants.
C'est là que, m'expliquant à loisir ses mavimes, elle m'a Tait voir
~r de négllii'eoce la plus vigilante attention qu'ait jamais
uinée la tendresse maternelle. Longtemps, m'a-t-elle dit, j'ai pensé
les instructions prématurées; et durant ma pre-
nière grossesse, elTrayée de tous mes devoirs et des soins que j'au-
itms bientôt i remplir, j'en parlois souvent à H. de Wolmar avec
tlaquiélude. Quel meilleur guide pouvois-je prendre en cela, qu'un
btbeervateur éclairé qui joignoit à l'intérêt d'un père le sang-rroid
ffun philosoplie ? Il remplit et passa mon atlenle ; il dissipa mes pré-
|i^és, et m'apprit à m'assurer avec 'moins de peine un succès beau-
feop plus étendu. Il me flt sentir que la première et plus importante
tducation, celle précisément que tout le monde oublie', est de
îrendre im enfant propre ft être élevé. Une erreur commune i, tous
tes parents qui se piquent de lumières est de supposer leurs enfants
raisojinables dés leur naissance, et de leur parler commeà des bom-
U mes avant même qu'ils sachent parler. La raison est riiulruinent
\ ^'on pense employer à les instruire; au lieu que les autres instiu-
11 ' LockB 1uI-id£idp. le iiEH Locke, l'a oubliée; 11 dit bien plui Ce qu'on duU
«78 Ll NOUVELLE HÊLOlSE.
ments doivent servir à former celui-là, et que de toutes les instructions propres à Fliomme, celle qu'il acquiert le plus tard et le plus diftjcilement est la raison même. En leur parlant dès leur bas âge une langue qu'ils n'entendent point, on les accoutume à se payer de mots, à en payer les autres, à contrôler tout ce qu'on leur dit, à se croire aussi sages que leurs maîtres, à devenir disputeurs et mutins; et tout ce qu'on pense obtenir d'eux par des motifs raisonnables, on ne l'obtient en effet que par ceux de crainte ou de vanité qu'on est toujours forcé d'y joindre.
U n'y a point de patience que ne lasse enfin l'enfant qu'on veut élever ainsi ; et voilà comment, ennuyés, rebutés, excédés de Téternelle importunité dont ils leur ont donné l'habitude eux-mêmes, les parents, ne pouvant plus supporter le tracas des enfants, sont forcés de les éloigner d'eux en les livrant à des maîtres ; comme si l'on pouvoit jamais espérer d'un précepteur plus de patience et de douceur que n'en peut avoir un père !
La nature, a continué Julie, veut que les enfants soient enfants avant que d'être hommes. Si nous voulons pervertir cet ordre, nous produirons des fruits précoces qui n^auront ni maturité ni saveur, et ne larderont pas à se corrompre ; nous aurons de jeunes docteurs et de vieux enfants. L'enfance a des manières de voir, de penser, de sentir, qui lui sont propres. Rien n'est moins sensé que d'y vouloir substituer les nôtres; et j'aimerois autant exiger qu'un ôifanteût cinq pieds de haut que du jugement à dix ans.
La raison ne commence à se former qu'au bout de plusieurs années, et quand le corps a pris une certaine consistance. L'intention de la nature est donc que le corps se lortifie avant que l'esprit s'e.xcrce. Les enfants sont toujours en mouvement ; le repos et la réflexion sont l'aversion de leur âge ; une vie appliquée et sédentaire les empêche de croître et de profiter ; leur esprit ni leur corps ne peuvent supporter la contrainte. Sans cesse enfermés dans une chambre avec des livres, ils perdent toute leur vigueur ; ils deviennent délicats, foiblos, malsains, plutôt hébétés que raisonnables; et l'âme se sent toute la vie du dépérissement du corps.
Quand toutes ces instructions prématurées profiteroient à leur jugement autant qu'elles y nuisent, encore y auroit-il un très-grand inconvénient à les leur donner indistinctement et sans égard à celles qui conviennent par préférence au génie de chaque enfant. Outre la constitution commune à l'espèce, chacun apporte en naissant un tempérament particulier qui détermine son génie et son caractère, et
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' qu'û ne s'ngit ni de changer ni de contraindre, mais de former et de pi'rfeclioniiei'. Tous les caracl^res sonl bons et sains en euï-mêmes, selon M. de Wolmar. Il n'y a poinl, dil-il, d'erreurs dans la nature ■; tous les vices qu'on impute au naturel sont l'effet des mauvaises formes qu'ila reçues. Il n'y apoint de scélérat dont les penchantsmteiit dirigés n'eussent produit de grandes vertus, 11 n'y a point d'esprit taux dont on n'eût tiré des talents utiles en le prenant d'un certain ibiais, comme ses figures difformes et monstrueuses qu'on rend belles et bien propoi-lionnées en les mettant à leur point de vue. Tout concourt au bien commun dans le système universel. Tout tioiome a sa ^lace assignée dans le meilleur ordre des dioses; il s'agit de trouver cette place et de ne pas pervertir cet ordre. Qu 'arrive- 1 -il d'une édu-
I cation commencée dés le berceau et toujours sous une même formule.
II Bans égard à la prodigieuse diversité des esprits? Qu'on donne à la plupart des instructions nuisibles ou déplacées, qu'on les prive de celles qui leur couviendroieiil, qu'on gêne de toutes parts la nature,
n efface les grandes qualités de l'âme pour en substituer de petites et d'apparentes qui n'ont aucune réalité; qu'en eierçant indis- (inclemenl aux mêmes choses tant de talents divers, on eiïace les uns par les autres, on les coufond tous ; qu'après biens des soins perdus i gâter dans les enfants les vrais dons de la nature, on voit bientôt
eir cet éclat passager et frivole qu'on leur préfère, ssns que le na- L-lcloull'é revienne jamais; qu'on perd à la fois ce qu'on a détruit ft ce qu'on a fait ; qu'enfin, pour le prix de tant de peine indiscrèteit prise, tous ces petits prodiges deviennent des esprits sans force et des hommes sans mérite, uniquement remarquables par leur foiblesse et par leur inutilité.
J'entends ces maximes, ai-je dit à Julie ; mais j'ai peine à les accor- ^j|er avec vos propres sentiments sur le peu d'avantage qu'il y a de divelopper le génie et !es talents naturels de chaque individu, soit pour son propre bonheur, soit pour le vrai bien de la société. Ne jraut-i'l pas iuliniment mieux former un parfait modèle de l'homme raisonnable et de l'honnête homme, puis rapprocher chaque enlant |de ce modèle par la force de l'éducation, en excitant l'un, en retenant fsalre, en réprimant les passions, en perfectionnant la raison, en 'corrigeant la nature?.. Corriger la nature 1 a dit Wolmar en m'iiilcrrompant; ce mol est beau; mais, avant que de l'employer, il falloil I répondre à ce que Julie vient de vous dire.
' Celle do :liia« *i vraia me «ir^rcnd du» M. de Wolmir i M verra bien-
480 LA NOUVELLE HËLOiSB.
Une réponse très-péreniptoire, à ce qu^il me sembloit, étoit de nier le principe; c'est ce que j'ai fait. Vous supposez toujours que celte diversité d'esprits et de génies qui distingue les individus est l'oavragede la nature; et cela n'est rien moins qu'éndent. Car enfin, si les esprits sont différcnls, ils sont inégaux ; et si la nature les a rendus inégaux, c'est en douant les uns préfcrâblement aux autres d'un peu plus de fniesse de sens, d'étendue de mémoire, ou de capacité d'ultenlion. Or, quant aux sens et à la mémoire, il est prouvé par l'expérience que leurs divers degrés d'étendue et de perfection ne sont point la mesure de l'esprit des hommes; et quant à la capacité d'attention, elle dépend uniquement de la force des passions qui nous animent ; et il est encore prouvé que tous les liommes sont, par leur nature, susceptibles de passions assez fortes pour les douer du degré d'attention auquel est attachée la supériorité de l'esprit.
Que si la diversité des esprits, au lieu de venir de la nature, étoit un effet de l'éducation, c'est-à-dire des diverses idées, des divers sentiments qu'excitent en nous dès l'enfance les objets qui nous frappent, les circonstances où nous nous trouvons, et toutes les impressions que nous recevons; bien loin d'attendre pour élever les enfants qu'on connût le caractère de leur esprit, il faudroit au contraire se hâler de déterminer convenablement ce caractère par une éducation propre à celui qu'on veut leur donner.
A cela il m'a réjwndu que ce n'éloit pas sa méthode de nier ce qu'il voyoit, lorsqu'il ne pouvoit l'expliquer. Regardez, m'a-t-il dit, ces deux chiens qui sont dans la cour ; ils sont de la même portée, ils ont été nourris et traites de même, ils ne se sont jamais quittés : cependant Tun des deux est vif, gai, caressant, plein d'intelligence ; l'autre, lourd, pesant, liargneux, et jamais on n'a pu lui rien apprendre. La seule dilférence des tempéraments a produit en eux celle des caractères, comme la seule diflérence de l'organisation intérieure produit en nous celle des esprits; tout le reste a été semblable... Semblable? ai-je interrompu; quelle différence! Combien de petits objots ont agi sur l'un et non pas sur l'autre ! combien de petites circonstances les ont frappés diversement sans que vous vous en soyez aperçu! Bon! a-lil repris, vous voilà raisonnant conmie les aslrolo^'ucs. Quand on leur opposoit que deux hommes nés sous le même aspect avoient des fortunes si di\ erses, ils rejcloient bien loin cette identité. Ils soutenoient que, vu la rapidité des cieux, il y avoit une distance immense du thème de l'un de ces hommes à celui de l'autre, et que, si l'on eût pu remarquer les deux instants