‹ Julie Ou La Nouvelle HéloïseChapitre 119 sur 126 · S LES AMOURS · texte numérisé non relu

S LES AMOURS

rien dit & Bomston de son projet, trouimt me sorte de bassesse à en parier ayant Texécution. Quand elle fut dans son asile, elle le lui marqua par un billet, le priant de Ja protéger contre les gens puissants cfui s'intéressoient à son désordre, et que sa retraite alloit offenser. Il courut chez elle assez tôt pour sauver ses eftets. Quoique étranger dans Rome, un grand seigneur considéré, riche, et plaidant atec force la cause de l'honnêteté, y trouva bientôt assez de crédit pour la maintenir dans son couvent, même Ty faire jouir d'une pension que lui avoit laissée le cardinal auquel ses parents Tavoient vendue.

Il fut la voir. Elle étoit belle ; elle aimoit ; elle étoit pénitente ; elle lui devoit tout ce qu^elle alloit être. Que de titres pour toucher uo cœur comme le sien .' U vint plein de tous les sentiments qui peuvent porter au bien les cœurs sensibles ; il n'y manquoit que celui qui pouvoit la rendre heureuse, et qui ne dépendoit pas de lui. Jamais elle n*en avoit tant espéré; elle étoit transportée; elle se sentoitdéjâ dans Tétat auquel on remonte si rarement. Elle disoit : Je suis hoonote; un homme vertueux s'intéresse à moi : amour, je ne regrette plus les pleurs, les soupirs que tu me coûtes, tu m'as déjà payée de tout. Tu fis ma force, et tu fais ma récompense; en me faisant aimer mes devoirs, tu deviens le premier de tous. Quel bonheur n'étoit réservé qu'à moi seule ! C'est l'amour qui m'élève et m'honore; c'est lui qui m'arrache au crime, à ropprobre ; il ne peut plus sortir de mon cœur qu'avec la vertu. 0 Edouard ! quand je redeviendrai méprisable j'aurai cessé de t'aimer.

Celte retraite fit du bruit. Les âmes basses, qui jugent des autres par elles-mêmes, ne purent imaginer qu'Edouard n'eût mis à cette affaire que de Tintérét et de Thonnêteté. Laure étoit trop aimable pour que les soins qu'un homme prenoit d'elle ne fussent pas toujours suspects. La marquise, qui avoit ses espions, fut instruite de tout la première; et ses emportements qu'elle ne put contenir achevèrent de divulguer son intrigue. Le bruit en parvint au marquis jusqu'à Vienne ; et l'hiver suivant il vint à Rome chercher un coup d'épée pour rétablir son honneur, qui n'y gagna rien.

Ainsi commencèrent ces doubles liaisons qui, dans un pays coaust l'Italie, exposèrent Edouard à mille périls de toute espèce; tantôt de la part d'un militaire outragé ; tantôt de la part d'une femuic jalouse et vindicative ; tantôt de la part de ceux qui s'étoient attachés à Laure, et que sa perte mit en fureur. Liaisons bizarres s'il en fut jamais, qui, l'environnant de périls sans utilité, le partageaient entre deux maîtresses passionnées sans en pouvoir posséder

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ancime ; reftlsé de la courtisane qu'il n'nimoit pas. refusant l'honnête femme qu'il adoroit ; toujours vertueui, il est vrai, mais croyaot toujours servir la sagesse en n'écoulant que ses passions.

Il n'est pas aisé de dire quelle espèce de sympathie pouToit unir deux caracléres si opposés que ceui d Edouard et de ta marquise : mais, malgré la diflérence de leurs principes, ils ne purent jamais se délacher parfaitement l'un de l'autre. On peut juger du désespoir de cetle femme emportée quand elle crut s'èlre donné une rivale, et quelle rivale ! par son imprudente générosité. Les reproches, les dédains, les outrages, les menaces, les tendres caresses, tout lut employé tour à tour pour détacher Edouard de cet indigne commerce. où jamais elle ne put croire que son cœur n'eût point départ. 11 demeura ferme; il l'avoit promis. Laure avoit borné son espérance et son bonheur à le voir quelquefois. Sa vertu naissante avoit besoin d'appui ; elle tenoit à celui qui l'avoit lait naître ; c'éloit à lui de la soutenir. Voilà ce qu'il disoit à la marquise, à lui-même, et peut-être ne se disoit'il pas lout. Où est l'iiomme assez sévère pour luir les regards d'un objet charmant qui ne lui demande que de se laisser aimer? où est celui dont les larmes de deux beaux yeux n'ennent pas un peu le cœur honnête? où est l'homme bienfaisant dont l'utile amour-propre n'aime pas à jouir du fruit de ses soins? Il avoit rendu Laure trop estimable pour ne faire que l'estimer.

La marquise, n'ayant pu obtenir qu'il cessât de voir cette infor- Itmée, devint furieuse. Sans avoir le courage de rompre avec lui, elle ]e prit dans une espèce d'horreur. Elle fréinissoit en voyant entrer son carrosse ; le bruit de ses pas, en montant l'escalier, la faisoit palpiter d'eiïroi. Elle éloit prête à se trouver mal à sa vue. Elle avoit le cœur serré lant qu'il resloit auprès d'elle ; quand il parloit. elle l'accabloit d'imprécations ; sitAt qu'elle ne le voyoit plus, elle pieuroit de rage ; elle ne parloit que de vengeance ; son dépit sanguinaire ne lui dictait que des projets dignes d'elle. Elle lit plusieurs fois attaquer Edouard sortant du couvent de Laure ; elle lui lendit des pièges à elle-même pour t'en faire sortir el t'eidever. Tout cela ne put le guérir. Il retournoil le lendemain chez celle qui l'avoit voulu faire assassiner la veille; el toujours avec son chimérique projet de la rendre â la raison, il exposoJt la sienne, et noiu'rissoit sa lolblessa du tète de sa vertu.

Au bout de quelques mois, le marquis, mal guéri de sa blessure, mourut en Ailemagite, peut-être de douleur de la mauvaise conduite (le sa femme. Cet évéïiemenl, qui devoil rap^cocl^ev tOiiïtasi &t\* ^1.

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marqinac, ne servit qu'à l'en éloigner encore plus. H lui trouia tl d'empressement à mettre à profit sa liberié recouvrée, qu'il frémit de s'en prévaloir. Le seul doute si la blessure du marquis n'aïwt point contribué à sa mort eiïraya son cœur et lit taire sea désirs. I' se dtsoit : Les droits d'un époui meurent avec lui pour tout autre;mais pour son meurtrier ils lui survivent et deviennent inviolables. Quand l'humanilé, la vertu, les lois, ne prescriroient rien sur a point, la raison seule ne nous dil-elle pas que les plaisirs attachés i la reproduction des hommes ne doivent point être le prix de laiT sang? sans quoi les moyens destinés à nous donner la vie seroient des sources de mort, et le genre butoain périroil par les souis qù doivent le conserver.

Il passa plusieurs années ainsi partagé entre deux maltresses; nottant sans cesse de l'une ji l'autre ; 'souvent voulant renoncei toutes deui et n'en pouvant quitter aucune; repoussé par cent n sons, rappelé par mille sentinmits, et cliaque jour plus serré dansie liens par ses vains eftorls pour les rompre; cédant tantût au peucliant et lantût au devoir ; alLint de Londres à Rome et de Rome à Londres, sans pouvoir se fixer nulle part ; toujours ardent, nf, liassionné, jamais Tojble ni coupable, et fort de son àme grande et belle quand il pensoit ne l'être que de sa raison ; enfin tous les jours méditant des Tolies, et tous les jours revenant à lui, prêt a indignes fers. C'est dans ces premiers moments de dégoût qu'il railUt s'atlaclier à Julie ; et il parolt sûr qu'il l'eût fait s'il n'eût pas Irouvi la place prise.

Cependant la marquise perdoit toujours du terrain par si Laure en gagnoil par ses vertus. Au surplus, la constance étoit égalff des deuï cûlés ; mais le mérite n'éloit pas le même ; et la marquis^ avilie, dégradée par tant de crimes, finit par donner ; sans espoir les suppléments que n'avoit pu supporter celui de Laurf,. A chaque voyage, Eiomslon Irouvoit à celle-ci de nouvelles peifections : elle avoit appris l'anglois, elle sa>oit par cosur tout ce qn% lui avoit conseillé de lire; elle s'inslruisoîl dans toutes les connut* sances qu'il paroissoit aimer ; elle cherchoit à mouler son âme si la sienne, et ce qu'il y restoit de son fonds ne la déparoit pas. Vit était encore dans l'ége où la beauté croit avec les années. La mar* quise étoit dans celui où elle ne fait plus que décliner ; et qudb qu'elle eât ce ton du sentiment qui plaît et qui touche, qu'elle parllt d'humanité, de fidélité, de vertus, avec grâce, tout cela devenait ridicule par sa conduite, et sa réputation démentoit tous ces l

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