‹ Julie Ou La Nouvelle HéloïseChapitre 22 sur 126 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

où Ton eût cm qu'ils n'avoient jamais pénétré : à côté d'une caverne on trouvoit des maisons ; on voyoit des pampres secs où Ton n'eût cherché que des ronces, des vignes dans des terres éboulées, d'excellents fruits sur des rochers, et des champs dans des précipic^

^t^ n'étoit pas seulement le travaU des hommes qui rendoit ces pays étranges si bizarrement contrastés : la nature sembloit encore prendre plaisir à s'y mettre en opposition avec elle-même ; tant on la trouvoit diiïérente en un même lieu sous divers aspects ! Au levant les fleurs du printemps, au midi les fruits de l'automne, au nord les glaces de l'hiver : elle réunissoit toutes les saisons dans le même instant, tous les climats dans le même lieii, des terrains contraires sur le même sol, et formoit l'accord inconnu partout ailleurs des productions des plaines et de celles des Alpes. Ajoutez à tout cela les illusions de l'optique, les pointes des monts différemment éclairées, le clair-obscur du soleil et des ombres, et tous les accidents de lumière qui en résultoient le matin et le soir ; vous aurez quelque idée des scènes continuelles qui ne cessèrent d'attirer mon admiration, et qui sembloicnt m'être offertes en un vrai théâtre ; car la perspective des monts, étant verticale, frappe les yeux tout à la fois et bien plus puissamment que celle des plaines, qui ne se voit qu'obliquement, cil fuyant, et dont chaque objet vous en cache un autre.^

J'attribuai, durant la première journée, aux agréments de cette variété le calme que je sentois renaître en moi : j'adinirois l'empire qu'ont sur nos passions les plus vives les ôtres les plus insensibles, et je méprisois la philosophie de ne pouvoir pas môme autant sur Tâme qu'une suite J'objets inanimés. Mais cet état paisible ayant duré la nuit et augmenté le lendemain, je ne tardai pas de juger qu'il avoit encore quelque autre cause qui ne m'étoit pas connue. J'arrivai ce jour-là sur des montagnes les moins élevées ; et, parcourant ensuite leurs inégalités, sur celles des plus hautes qui étoicnt à ma portée. Après m'êlre promené dans les nuages, j'atteignois un séjour plus serein, d'où l'on voit dans la saison le tonnerre et l'orage se former au-dessous de soi; image trop vaine de l'âme du sage, dont l'exemple n'exista jamais, ou n'existe qu'aux mêmes lieux d'où Vhn en a tiré l'emblème.

Ce fut là que je démêlai sensiblement dans la pureté de l'air où je me trouvois la véritable cause du changement de mon humeur, et du retour de cette paix intérieure que j'avois perdue depuis si long-

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temps. En effet, c'est une impression générale qu^éprouvent tous les hommes, quoi(|u'îls ne Tobservent pas tous, que sur les hautes montagnes, où Tair est pur et subtil, on se sent plus de facilité dans la respiration, plus de légèreté dans le corps, plus de sérénité dans Tesprit; les plaisirs y sont moins ardents, les passions plus modérées. L' s méditations y prennent je ne sais quel c<iractére grand et sublimo, proportionné aux objets qui nous frappent, je ne sais quelle •volupté tranquille qui n'a rien d'acre et de sensuel. D semble qu'en s' élevant au-dessus du séjour des hommes on y laisse tous les sentiments, bas et terrestres, et qu'à mesure qu'on approche des régions éthérées, Tâme contracte quelque chose de leur inaltérable pureté. On y est grave sans mélancolie, paisible sans indolence, content d'être et de penser : tous les désirs trop vifs s'émoussent ; ils perdent cette pointe aiguë qui les rend douloureux ; ils ne laissent au fond du cœur qu'une émotion légère et douce; et c'est ainsi qu'un heureux climat fait servir à la félicité de l'homme les passions qui font ailleurs son tourment. Je doute qu'aucune agitation violente, aucune maladie de vapeurs pût tenir contre un pareil séjour prolongé, et je suis surpris que des bains de l'air salutaire et bienfaisant des montagnes ne soient pas un des grands remèdes de la médecine et de la morale.

Qui non paluzzi, non teatro o loggia; Ma'n lor vece un' abcte, un faggio, un pino, Trà l'erba vcrde e'I bel monte vicino Levan di terra al ciel nostr' intellelto *.

Supposez les impressions réunies de ce que je viens de vous décrire, et vous aurez quelque idée de la situation délicieuse où je rae trouvois. Imaginez la variété, la grandeur, la beauté de mille étonnants spectacles ; le plaisir de ne voir autour de soi que des objets tout nouveaux, des oiseaux étranges, des plantes bizarres et inconnues, d'observer en quelque sorte une autre nature, et de se trouver. dans un nouveau monde. Tout cela fait aux yeux un mélange inexprimable, dont le charme augmente encore par la subtilité de l'air qui rend les couleurs plus vives, les traits plus marqués, rapproche tous les points de vue ; les distances paroissant moindres que dans les plaines, où Tépaisseur de l'air couvre la terre d'un voile, l'horizon présente aux yeux plus d'objets qu'il semble n'en pouvoir contenir :

* Au lieu des palais, des pavillons, des théfttrcs; les chênes, les nuirs sapins, les hêtres, s'élancent de l'herbe veite au sommet des monts, et semblent élevw au ciel, avec leurs têtes, les yeux et l'esprit des mortels. Pter.Aa.

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enfin ce spectacle a je ne sais quoi de magique, de sumalurel, qui ravit Tesprit et les sens ; on oublie tout, on s'oublie soi-même, on ne sait plus où Ton est.

J*aurois passé tout le temps de mou voyage dans le sedt enchantement du paysage, si je n*en eusse éprouvé un plus doux encore dans le commerce des habitants. Vous trouverez dans ma description un léger crayon de leurs- mœurs, de leur simplicité, de leur égalité d*âme, et de cette paisible tranquillité qui les rend heureux par lexemption des peines plutôt que par le goût des plaisirs. Mais ce que je n'ai pu vous peindre et qu'on ne peut guère imaginer, c'est leur humanité désintéressée, et leur zèle hospitalier pour les étrangers que le hasard ou la curiosité conduisent chez eux. J'en fis une épreuve surprenante, moi qui n'étois connu de personne, et qui ne marchois qu'à l'aide d'un conducteur. Quand j'arrivois le soir dans un hameau, chacun venoit avec tant d'empressement m'olTrir sa maison, que j'étois embarrassé du choix ; et celui qui obtenoit la préférence en paroissoit si content, que la première fois je pris cette ardeur pour de l'avidité. Mais je fus bien étonné quand, après en avoir usé chez mon hôte à peu prés comme au cabaret, il refusa le lendemain mon argent, s'oifensant même de ma proposition, et il en a partout été de même. Ainsi c'étoit le pur amour cle Thospitalité, communément assez Jtiède, qu'à sa vivacité j'avois pris pour Fâpreté du gain : leur désintéressement fut si complet, que dans tout le voyage je n'ai pu trouver à placer un patagon *. En effet, à quoi dépenser de l'argent dans un pays où les maîtres ne reçoivent point le prix de leurs frais, ni les domestiques celui de leurs soins, et où Ton ne trouve aucun mendiant? Cependant l'argent est fort rare dans le Ilaut-Valais ; mais c'est pour cela que les habitants sont à leur aise : car les denrées y sont abondantes sans aucun débouché au dehors, sans consommation de luxe au dedans ; et sans que le cultivateur montagnard, dont les travaux sont les plaisirs, devienne moins laborieux. Si jamais ils ont plus d'argent, ils seront infailliblement plus pauvres : ils ont la sagesse de le sentir, et il y a dans le pays des mines d'or qu'il n'est pas permis d'exploiter.

J'étois d^abord fort surpris de l'opposition de ces usages avec ceux du BaS'Valais, où, sur la route d'Italie, on rançonne assez durement les passagers ;' et j'avois peine à concilier dans un même peuple des manières si diférentes. Un Valaispn m'en expliqua la raison. Dans

' ECU du pays •

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la vallée» me dit-il, les étrangers qui passent sont des marchands, et d'antres gens uniquement occupés de leur négoce et de leur gain : il est juste qu'ils nous laissent une partie de leur profit, et nous les traitons comme ils traitent les autres. Mais ici, où nulle affaire n'appelle les étrangers, nous sommes sûrs que leur voyage est désintéressé; Taccueil qu'on leur fait Test aussi. Ce sont des hôtes qui nous viennent voir parce qu'ils nous aiment, et nous les recevons avec amitié.

Au reste, ajouta-t-il en souriant, cette hospitalité n'est pas coûteuse, et peu de gens s'avisent d'en profiter. Ah î je le crois, lui répondis-je. Que feroit-on chez un peuple qui vit pour vi\Te, non pour gagner ni pour briller ? Hommes heureux et dignes de l'ètré, j'aime à croire qu'il faut vous ressembler en quelque chose pour se plaire au milieu de vous.

Ce qui me paroissoit le plus agréable dans leur accueil, c'étoit de n'y p?s trouver le moindre vestige de gêne ni pour eux ni pour moi. Ils vivoient dans leur maison comme si je n'y eusse pas été, et il ne tenoit qu'à moi d'y être comme si j'y eusse été seul. Ils ne connoissent point l'incommode vanité d'en faire les honneurs aux étrangers, comme pour les avertir de la présence d'un maître, dont on dépend au moins en cela. Si je ne disois rien, ils supposoient que je voulois vivre à leur manière; je n'avois qu'à dire un mot pour vivre à la mienne, sans éprouver jamais de leur part la moindre marque de répugnance ou d'étonnenient. Le seul compliment qu'ils me firent, après avoir su que j'étois Suisse, fut de me dire que nous étions frères, et que je n'avois qu'à me regarder chez eux comme étant chez moi : puis ils ne s'embarrassèrent plus de ce que je faisois, n'imaginant pas même que je pusse avoir le moindre doute sur la sincérité de leurs offres, ni le moindre scrupule à m'en prévaloir. Ils en usent entre eux avec la même simplicité; les enfants en âge de rabonsont les égaux de leurs pères ; les domestiques s'asseyent à table avec leurs maîtres; la même liberté règne dans les maisons et dans la république, et la famille est l'image de l'État.

La seule chose sur laquelle je ne jouissois pas de la liberté étoit la durée excessive des repas, i'étois bien le maître de ne pas me mettre à table ; mais, quand j'y étois une fois, il y falloit rester une partie de la journée, et boire d'autant. Le moyen d'imaginer qu'un homme et un Suisse n'aimât pas à boire? En effet, j'avoue que le bon via me paroît une excellente chose, et que je ne hais point à m'en égayer, pourvu qu'on ne m'y force j;>as. J*ai touiours rcmaroué que les gens

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