PREMIÈRE PARTIE
faux sont sobres, et la grande réserve de la table annonce assez souvent des mœurs feintes et des âmes doubles. Un homme franc craint moins ce babil affectueux et ces tendres épanchements qui précèdent l'ivresse ; mais il faut savoir s'arrêter et prévenir Texcés. Voilà ce qu'il ne m'étoit guère possible de faire avec d'aussi déterminés buveurs que les Valaisans, des vins aussi violents que ceux du pays, et sur des tables où l'on ne vit jamais d'eau. Comment se résoudre à jouer si sotfement le sage et à fâcher de si bonnes gens ? Je m'enivrois donc par reconnoissance ; et ne pouvant payer mon écot de ma bourse, je le payois de ma raison.
Un autre usage qui ne me gênoit guère moins ^ c'éloit de voir, même chez des magistrats, la femme et les filles de la maison, debout derrière ma chaise, servir à table comme des domestiques. La galanterie françoise se seroit d'autant plus tourmentée à réparer cette incongruité, qu'avec la figure des Valaisanes, des servantes mêmes rendroient leujrs services embarrassants. Vous pouvez m'en* croire, elles sont jolies puisqu'elles m'ont paru l'être : des yeux accoutumés a vous voir sont difficiles en beauté.
Pour moi, qui respecte encore plus les usages des pays où je vîs~~^ que ceux de la galanterie, je recevois leur service en silence avec autant de gravité que don Quichotte chez la duchesse. J*opposois quelquefois en souriant les grandes barbes et l'air grossier des convives au teint éblouissant de ces jeunes beautés timides, qu'un mot faisoil rou^'ir, et ne rendoit que plus agréables. Mais je fus un peu choqué de l'énorme ampleur de leur gorge, qui n'a dans sa blancheur éblouissante qu'un des avantages du modèle que j osois lui comparer; modèle unique et voilé, dont les contours furtivement observés me peignent ceux de celte coupe célèbre à qui le plus beau sein du monde servit de moule.
Ne soyez pas surprise de me trouver si savant sur des mystères que vous cachez si bien : je le suis en dépit de vous ; un sens en peut quelquefois instruire un autre i malgré la plus jalouse vigilance, il échappe à l'ajustement le mieux concerté quelques légers interstices par lesquels la vue opère l'effet du toucher. L'œil avide et téméraire s'insinue impunément sous les fleurs d'un bouquet ; il erre tous la chenille et la gaze, et fait sentir à la main la résistance élastique qu'elle n'oseroit éprouver.
Parte appar délie mamme acerbe e crude : Parte altrui ne ricopre invida vesta,
43 LA nOUTBLLE HÉLOiSB.
Inyida, ma s*agliocchi il varcochiude, L'amoroso pensier gia non arresta*.
Je remarquai aussi un grand défaut dans riiabillement des Valaisanes, c'est d'dvoir des corps de robe si élevés par derrière qu^elles en pàroissent bossues ; cela fait un effet singulier avec leurs petites coiffures noires et le reste de leur ajustement, qui ne manque au surplus ni de simplicité ni d*élégance. Je vous porte un habit complet à la valnisane, et j'espère qu'il vous ira bien ; il a été pris sur la plus jolie taille du pays.
Tandis que je parcourois avec extase ces lieux si peu connus et si dignes d'être admirés» que faisiez-vous cependant, ma Julie? Ëliezvous oubliée de votre ami ? Julie oubliée ! Ne m'oublierois-je pas plutôt moi-même? et que pourrois-je être un moment seul, moi qui nesuis plus rien que par vous? Je n'ai jamais mieux remarqué avec quel instinct je place en divers lieux notre existence commune selon l'état de mon âme. Quand je suis triste elle se réfugie auprès de la vôtre, et cherche des consolations aux lieux où vous êtes ; c'est ce que j'éprouvois en vous quittant. Quand j'ai du plaisir, je n'en saurois jouir seul, et pour le partager avec vous je vous appelle alors où je suis. Voilà ce qui m'est arrivé durant toute cette course, où, la diversité des objets me rappelant sans cesse en moi-même, je vous conduisois partout avec moi. Je ne faisois pas un pas que nous ne le fissions ensemble. Je n'admirois pas une vue sans me hâter de vous la montrer. Tous les arbres que je rencontrois vous prêtoient leur ombre, tous les gazons vous servoicnt de siège. Tantôt, assis à vos côtés, je vous aidois à parcourir des yeux les objets ; tantôt à vos genoux j'en contemplois un plus digne des regards d'un homme sensible. Rencontrois-je un pas difficile, je vous le voyois franchir avec la l^èreté d'un faon qui bondit après sa mère. Falloit-il traverser un torrent, j'osûis presser dans mes bras une si douce charge ; je passois le torrent lentement, avec délices, et voyois à regret le clieinin que j'alloîs atteindre. Tout me rappeloit à vous dans ce séjour paisible ; et les touchants attraits de la nature, et l'inaltérable pureté de Tair, et les mœurs simples des habitants, et leur sagesse égale et sûre, et laimable pudeur du sexe, et ses innocentes gi-âces, et tout ce qui frappoit agréablement mes yeux et mon cœur leur peignoit celle qu'ils cherchent.
' Son acerbe el dure mamelle se laisse f>!Qtrevoir : un vêtement jaloux en cache la plus grande partie ; l'amoureux désir, plus perça»» que l'œil, pénétre à traven lous les obstaclef. Tassi.
TREMIfiRE PARTIE. 49
0 ma Julie, disois-je avec attendrissement, que ne puis-je couler mes jours avec loi dans ces lieux ignorés» heureux de notre bonheur et non du regard des hommes ! Que ne puis-je ici rassembler toute mon âme en toi seule, et devenir à mon tour l'univers pour toi ! Charmes adorés, vous jouiriez alors des hommages qui vous sont dus! i^ Délices de Tamour, c'est alors que nos cœurs vous savoureroient ■' sans cesse ! Une longue et douce ivresse nous laisseroit ignorer le cours des ans : et quand enfin l'âge auroit calmé nos premiers feux, rhabitude de penser et sentir ensemble feroit succéder à leurs transports une amilié non moins tendre. Tous les sentiments honnêtes, nourris dans la jeunesse avec ceux de Tamour, en rempliroient un jour le vide immense ; nous pratiquerions au sein de cet heureux peuple, et à son exemple, tous les devoirs de l'humanité : sans cesse nous nous unirions pour bien faire, et nous ne mourrions point sans avoir vécu^
La poste arrive ; il faut finir ma lettre, et courir recevoir la vôtre. Que le cœur me bat jusqu à ce moment ! Hélas ! j*étois heureux dans mes chimères : mon bonheur fuit avec elles ; que vais-je être en réalité ?
LBTTBE XXIV.
DE SAINT-PREUX A JULIE
Je réponds sur-le-champ à Tarticle de votre lettre qui regarde le payement, et n*ai. Dieu merci, nul besoin d'y réfléchir. Voici, ma Julie, queJ est mon sentiment sur ce point.
le distmgue dans ce qu*on appelle honneur celui qui se tire de Topinion publique, et celui qui dérive de Testime de soi-même. Le premier consiste en vains préjugés plus mobiles qu'une onde agitée ; le second a sa base dans les vérités éternelles de la morale. L'honneur du monde peut être avantageux à la fortune ; mais il ne pénètre pomt dans Fâme, et n'influe en rien sur le vrai bonheur. L'honneur véritable au contraire en forme Tessence, parce qu'on ne trouve qu'en lui ce sentiment permanent de satisfaction intérieure qui seul peut rendre heureux un être pensant. Appliquons, ma Julie, ces principes à votre question : elle sera bientôt résolue.
Que je m'érige en maître de philosophie; et prenne, comme ce fou de la fabb, de l'argent pour enseigner la sagesse ; cet emploi paroîtra bas aux yeux du monde, et j^avoue qu'il a quelque chose de ridicule
50 LA NOUVELLE HÊLOlSB.
en 3oi : cependant, coifnme aucun homme ne peul tirer sa subsistance al)solument de lui-même, et qu'on ne sauroil l'en tirer de plus prés que par son travail, nous mettrons ce mépris au rang des plus dangereux préjugés ; nous n'aurons point la sottise de sacrifier la félicité à cette opinion insensée ; vous ne m'en estimerez pas moins, et je n'en serai pas plus à plaindre quand je vivrai des talents que j'ai cultivés.
Mais ici, ma Julie, nous avons d'autres considérations à faire. Laissons la multitude, et regardons en nous-mêmes. Que serai-je réellement à votre père en recevant de lui le salaire des leçons que je vous aurai données, et lui vendant une partie de mon temps, c'e.-t-à-dire de ma personne? un mercenaire, un homme à ses gages, une espèce de valet ; et il aura de ma part, pour garant de sa confiance et pour sûreté de ce qui lui appartient, ma foi tacite, comme celle du dernier de ses gens.
Or quel bien plus précieux peut avoir un père que sa fille unique, (jjt-ce même une autre que Julie? Que fera donc celui qui lui vend ses services? Fera-t-il taire ses sentiments pour elle? Ah ! tu sais si cela se peut ! Ou bien, se livrant sans scrupule au penchant de son cœur, oflfensera-t-il dans la partie la plus sensible cehii à qui il doit fidélité? Alors je ne vois plus dans un tel maître qu'un perfide qui foule aux pieds les droits les plus sacrés *, un traître, un séducteur domestique, que les lois condamnent très-justement à la mort. J'espère que celle à qui je parle sait m' entendre; ce n'est pas la mort que je crains, mais la honte d'en être digne, et le mépris de moimême.
Quand les lettres dHéloïse etd'Abélard tombèrent entre vos mains, vous savez ce que je vous dis de cette lecture et de la conduite du théologien. J'ai toujours plaint Héloïse; elle avait un cœur fait pour aimer : mais Abélard ne m'a jamais paru qu'un misérable digne de son sort, et connoissant aussi peu l'amour que la vertu. Après l'avoir jugé, faudra-t-il que je limite? Malheur à quiconque prêche une morale qu'il ne veut pas pratiquer ! Celui qu'aveugle sa passion jusqu'à ce point en est bientôt puni par elle, et perd le goût des sentiments
* Malheureux jeune homme, qui ne voit pas qu'en se laissant payer en reconnoissance ce qu'il refuse en argent, il viole des droits plus sacrés encore ! Au lieu d'instruire, il corrompt ; au lieu de nourrir, il empoisonne : il se fait remercier par une mère abusée d'avoir perdu son enfant On sent pourtant qu'il aime sincèrement la vertu, mais sa passion l'égaré; et si sa grande jeunesse ne l'excusoit pas, avec ses beaux discours il ne seroit qu'un scélérat. Les deux iraants sont à plaindre ; la mère seule est inexcusable.
PREMIÈRB PARTIE. 51
auxquels il a sacrifié son honneur. L'amour est prité de son plus grand charme quand Tbonnèteté labandonne; pour en sentir tout le prix, il faut que le cœur s'y complaise, et qu'il nous élève en élevant Tobjet aimé. Otez l'idée de la perfection, vous ôtez l'enthousiasme ; ôtez l'estime, et l'amour n'est plus rien. Comment une femme pourroit-elle honorer un homme qui se déshonore? Comment pourra- t-il admirer lui-même celle* qui n'a pas craint de s'abandonner à un vil corrupteur? Ainsi bientôt ils se mépriseront mutuellement ; Tamour ne sera plus pour eux qu'un honteux commerce ; ils auront perdu l'honneur, et n'auront point trouvé la félicité.
Il n'en est pas ainsi, ma Julie, entre deux amants de même âge» tous deux épris du même feu, qu'un mutuel attachement unit, qu'aucun lien particulier ne gêne, qui jouissent tous deux de leur première liberté, et dont aucun droit ne proscrit l'engagement réciproque. Les lois les plus sévères ne peuvent leur imposer d'autre peine que le prix même de leur amour; la seule punition de s'être aimés est l'obligation de s aimer à jamais ; et s'il est quelques malheureux climats au monde où Thomme barbare brise ces innocentes chaînes, il en est puni sans doute par les crimes que cette contrainte engendre.
Voilà mes raisons, sage et vertueuse Julie ; elles ne sont qu'un froid commentaire de celles que vous m'exposâtes avec tant d'énergie et de vivacité dans une de vos lettres ; m^is c'en est assez pour vous montrer combien je m'en suis pénétré. Vous vous souvenez que je n insistai point sur mon refus, et que, malgré la répugnance que le préjugé m'a laissée, j'acceptai vos dons en silence, ne trouvant point en effet dans le véritable honneur de solide raison pour les refuser. Mais ici le devoir, la raison, l'amour même, tout parle d'un ton que je ne peux méconnoître. S'il faut choisir entre l'honneur et vous, mon cceur est prêt à vous perdre : il vous aime trop, ô Julie ! pour vous conserver à ce prix.
LETTRE XXV
DE JULIE A SAINT-PREUX
La relation de votre voyage est charmante, mon bon ami ; elle me feroit aimer celui qui l'a écrite, quand même je ne le connoîtrois pas. J'ai pourtant à vous tancer sur un passage dont vous vous doutez bien, quoique je n*ai pu m'eiqpêcher de rire de la ruse avec laauelle vous
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vous êtes mi5 h Tabri du Tasse/ comme derrière un rempart. Eh ! comment ne sentiez-vous point qu'il y a bien de la différence entre écrire au public ou à sa maîtresse ? L'amour, si craintif, si scrupuleux, n'exige-t-il pas plus d'égards que la bienséance? Pouviez-vous ignorer que ce style n'est pas de mon goût, et cherchiez-Tous à me déplaire? Mais en voilà déjà trop peut-être sur un sujet qu'il ne Mloit point relever. Je suis d'ailleurs trop occupée de votre seconde Icllrc pour répondre en détail à la première : ainsi, mon ami, laissons le Yulais pour une autre fois, et bornons-nous mamtenant à nos affaires ; nous serons assez occupés.
Je savois le parti que vous prendriez. Nous nous connoissons trop bien pour en être encore à ces éléments. Si jamais la vertu nous abandonne, ce ne sera pas, croyez-moi, dans les occasions qui demandent du courage ôt des sacrifices'. Le premier mouvement aux attaques vives est de résister ; et nous vaincrons, je l'espère, tant que l'ennemi nous avertira de prendre les armes. C'est au milieu du sommeil, c'est dans le sein d'un doux repos, qu il faut se défier des surprises : mais c'est surtout la continuité des maux qui rend leur poids insupportable ; et 1 âme résiste bien plus aisément aux vives douleurs qu'à la tristesse prolongée. Voilà, mon ami, la dure espèce de combat que nous aurons désormais à soutenir : ce ne sont point des actions héroïques que le devoir nous demande, mais une résistance plus héroïque encore à des peines sans relâche.
Je l'a vois trop prévu; le temps du bonheur est passé comme un éclair ; celui des disgrâces commence, sans que rien m'aide à juger quand il finira. Tout m'alarme et me décourage ; une langueur mortelle s^empare de mon âme; sans sujet bien précis de pleurer, des pleurs involontaires s'échappent de mes yeux : je ne lis pas dans l'avenir des ma^x inévitables; mais je cultivois l'espérance, et la vois flétrir tous les jours. Que sert, hélas ! d^arroser le feuillage quand l'arbre est coupé par le pied ?
Je le sens, mon ami, le poids de Tabsence m'accable. Je ne puis vivre sans toi, je le sens; c'est ce qui m'effraye le plus. Je parcours cent fois le jour les lieux que nous habitions ensemble, et ne t'y trouve jamais ; je t'allends à ton heure ordinaire: l'heure passe, et tu ne viens point. Tous l(*s objets que j'aperçois me portent quelque idée de ta présence pour m'avertir que je t'ai perdu. Tu n as point
' On verra bientôt que U prédiction ne gauroit pliu mal cadrer avec Tévéoemcnt.