‹ Julie Ou La Nouvelle HéloïseChapitre 40 sur 126 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

lU^coDsiste qu'à parer de beaux raisonnements le parti que son cœur loi a fait prendre. J'ai cependant appris avec un peu de peine qu*il avoit eu quelques affaires en Italie, et qu'il s'y étoit battu plusieurs fois.

Je ne sais ce que tu trouves de rèche dans ses manières : véritablement elles ne sont pas prévenantes, mais je n'y sens rien de repoussant. Quoique son abord ne soit pas aussi ouvert que son cœur, et qu'il dédaigne les petites bienséances, il ne laisse pas, ce me semble, d'être d'un commerce agréable. S'il n'a pas cette politesse réservée et circonspecte qui se règle uniquement sur l'extérieur, et que nos jeunes officiers nous apportent de France, il a celle de l'humanité, qui se pique moins de distinguer au premier coup d'œil les états et les rangs, et respecte en général tous les honunes. Te l'avouerai-je naïvement? La privation des grâces est un défaut que les femmes ne pardonnent point, même au mérite, et j'ai peur que Julie n'ait été femme une fois en sa vie.

Puisque je suis en train de sincérité, je te dirai encore, ma jolie prêcheuse, qu'il est inutile de vouloir donner le change à mes droits, et qu'un amour affamé ne se nourrit point de sermons. Songe, songe aux dédommagements promis et dus ; car toute la morale que tu m'as débitée est fort bonne; mais, quoi que tu puisses dire, le chalet valoit encore mieux.

LETTRE XLYI.

DE JULIB À SAINT-PREUX

£h bien donc! mon ami, toujours le chalet ! l'histoire de ce chalet te pèse furieusement sur le cœur; et je vois bien qu'à la mort ou à la vie il faut te faire raison du chalet. Mais des lieux où tu ne fus jamais te sont-ils si chers qu'on ne puisse t'en dédommager ailleurs? et l'Amour, qui fit le palais d'Armide au fond d'un désert, ne sauroit-il nous faire un chalet à la ville? Écoute : on va marier ma Fanchon; mon père, qui ne hait pas les fêtes et l'appareil, veut lui faire une noce où nous serons tous : cette noce ne manquera pas d'être tumultueuse. Quelquefois le mystère a su tendre son voile au sein de la turbulente joie et du fracas des festins : tu m'entends, mon ami; ne seroit-il pas doux de retrouver dans l'eiTet de nos soins les plaisirs qu'ils nous ont coûtés?

88 LA RODYELLB HÊL0I8E.

Tu famines, ce me semble, d'un zèle assez superflu sur Tapologie de mylord Edouard, dont je suis fort éloignée de mai penser. D'ailleurs, comment jugerois-je un homme que je nai vu qu'une aprèsmidi? et comment en pourrois-tu juger toi-même sur une connoissance de quelques jours? Je n'en parle que par conjecture, et tu ne peux guère être plus avancé; car les propositions qu'il t'a faites sont de ces offres vagues dont un air de puissance et la facilité de les éluder rendent souvent les étrangers prodigues. Mais je reconnois tes vivacités ordinaires, et combien tu as de penchant à te prévenir pour ou contre les gens presque à la première vue : cependant nous examinerons à loisir les arrangements qu il t'a proposés. Si l'amour favorise le projet qui m'occupe, il s'en présentera peut-être de meilleurs pour nous. 0 mon bon ami! la patience est amère, mais son fruit est doux.

Pour revenir à ton Ânglois, je t'ai dit qu'il me paroissoit avoir l'âme grande et forte, et plus de lumières que d'agréments dans l'esprit. Tu dis à. peu près la même chose ; et puis, avec cet air de supériorité masculine qui n'abandonne point nos humbles adorateurs, tu me reproches d'avoir été de mon se.\e une fois en ma vie; comme si jamais une femme devoit cesser d'en être ! Te souvient-il qu'en lisant ta République de Platon nous avons autrefois disputé sur ce point de la diflé/eiice morale des sexes? Je persiste dans Ta vis dont j'étois alors, et ne saurois imaginer un modèle commun de perfection pour deux êtres si différents. L'attaque et la défense, l'audace des hommes, la pudeur des femmes, ne sont point des conventions, comme le pensent tes philosophes, mais des instilulions naturelles dont il est facile de rendre raison, et dont se déduisent aisément toutes les autres distinctions morales. D'ailleurs, la destination de la nature n'étant pas la même, les inclinations, les manières devoir et de sentir, doivent être dirigées de chaque côté selon ses vues. 11 ne faut point les mêmes goûts ni la même constitution pour labourer la terre et pour allaiter des enfants. Une taille plus haute, une voix plus forte et des traits plus marqués semblent n'avoir aucun rapport nécessaire au sexe; mais les modifications extérieures an noncent l'intention de l'ouvrier dans les modifications de l'esprit. Une femme parfaite et un homme parfait ne doivent pas plus se ressembler d'âme que de visage. Ces vaines imitations de sexe sont le condDle de la déraison ; elles font rire le sage et fuir les amours. Ënfm, je trouve qu'à moins d'avoir cinq pieds et demi de haut, une voix de basse et de la barbe au menton, l'on ne doit pomt se mêler d'être homme.

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