LETTRE XLVIU DE SAINT-PREUX À JULIE
Ah ! mauvaise, est-ce là la circonspection que tu m'avois promise? est-ce ainsi que tu ménages mon cœur et voiles tes attraits? Que de
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contraventions à tes engagements ! Premièremeat ta parure, car tn n^en avois point, et tu sais bien que jamais tu n'es si dangereuse. Secondement, ton maintien si doux, si modeste, si propre à laisser remarquer à loisir toutes tes grâces. Ton parler plus rare, plus réfléchi, plus spirituel encore qu'à l'ordinaire, qui nous rendoit tous plus attentifs, et faisoit voler Toreille et le cœur au-devant de chaque mot. Cet air que tu chantas à demi- voix, pour donner encore plus de douceur à ton chant, et qui, bien que françois, plut à mylord Edouard même. Ton regard timide et tes yeux baissés, dont les éclairs inattendus me jetoient dans un trouble inévitable. Enfin, ce je ne sais quoi d'inexprimable, d'enchanteur, que tu sembloîs ifoir répandu sur toute ta personne pour faire tourner la tète à tout le monde, sans paroître même y songer. Je ne sais, pour moi, conunent tu fy prends ; mais si telle est ta manière d'être jolie le moms qu'il est possible, je t'avertis que c'est l'être beaucoup plus qu'il ne faut pour avoir des sages autour de toi.
Je crains fort que le pauvre philosophe anglois n'ait un peu ressenti la même influence. Après avoir reconduit ta cousine, comme nous étions tous encore fort éveillés, il nous proposa d'aller chez lui faire de la musique et boire du punch. Tandis qu'on rassembloit ses gens, il ne cessa de nous parler de toi avec im feu qui me déplut; et je n'entendis pas ton éloge dans sa bouche avec autant de plaisir que tu avois entendu le mien. En général, j'avoue que je n'aime point que personne, excepté ta cousine, me parle de toi ; il me semble que chaque mot m'ôte une partie de mon secret ou de mes plaisirs ; et, quoi que l'on puisse dire, on y met un intérêt si suspect, ou l'on est si loin de ce que je sens, que je n'aime écouter làdessus que moi-même.
Ce n'est pas que j'aie comme toi du penchant à la jalousie : je connois mieux ton âme; j'ai des garants qui ne me permettent pas même d'imaginer ton changement possible. Après tes assurances, je ne te dis plus rien des autres prétendants; mais celui-ci, Julie!... des conditions sortables... les préjugés de ton père... Tu sais bien qu'il s'agit de ma vie; daigne donc me dire un mot là-dessus : un mot de Julie, et je suis tranquille à jamais.
J'ai passé la nuit à entendre ou exécuter de la musique italienne; car il s'est trouvé des duo, et il a fallu hasarder d'y faire ma partie. Je n'ose te parler encore de l'effet qu'elle a produit sur moi; j'ai peur, j'ai peur que l'impression du souper d'hier ne se soit prolongée sur ce que j'entendois, et que je n'aie pris l'effet de tes séduo*