PREMIÈRE PARTIE
tîons poiu le charme de la musique. Pourquoi la même cause qoi me la rendait eraïuyeuse à Sion ne pourroit-elle pas ici me la rendre agréable dans une situation contraire? N'es-tu pas la première source de toutes les affections de mon âme ? et suis-je à l'épreuve des prestiges de ta magie? Si la musique eût réellement produit cet enchantement; il eût agi sur tous ceux qui Tentendoient ; mais tandis que ces chants me tenoient en extase, M. d'Orbe dormoit tranquillement dans un fauteuil; et, au milieu de mes transports, il s'est contenté pour tout éloge de demander si ta cousine savoit Titalien.
Tout ceci sera mieux éclairci demain; car nous avons pour ce soir imnoufeau rendez-vous de musique: mylord veut la rendre complète» et il a mandé de Lausanne un second violon qu'il dit être assez entendu. Je porterai de mon côté des scènes, des cantates françoises, et nous verrons.
En arrivant chez moi, j'étois d'un accablement que m'a donné le peu d'habitude de veiller, et qui se perd en décrivant. 11 faut pourtant tâcher de dormir quelques heures. Viens avec moi, ma douce amie, ne me quitte point durant mon sommeil ; mais, soit que ton image le trouble ou le favorise, soit qu'il m'offre ou non les noces de la Fanchon, un instant délicieux qui ne peut m'échapper et qu'il me prépare, c'est le sentiment de mon bonheur au réveil.
LETTRE XLVIII
DE SAINT-PREUX A JULIE
Ah ! ma Julie, qu'ai-je entendu? Quels sons touchants ! quelle musique !* quelle source délicieuse de sentiments et de plaisirs ! Ne perds pas un moment ; rassemble avec soin tes opéras, tes cantates, ta musique françoise, fais un grand feu bien ardent, jettes-y tout ce fatras, et l'attise avec soin, afm que tant de glace puisse y brûler et donner de la chaleur au moins une fois. Fais ce sacrifice propitiatoire au dieu du goût, pour expier ton crime et le mien d'avoir profané ta voix à celte lourde psalmodie, et d'avoir pris si longtemps pour le langage du cœur un bruit qui ne fait qu'étourdir l'oreille. 0 que ton digne frère avoit raison ! Dans quelle étrange erreur j'ai vécu jusqu'ici sur les productions de cet art charmant ! je sentois leur peu d'eifet, et l'attribuois à sa foiblesse. Je disois: La musique n'est qu'un vain son qui peut flatter l'oreille et n'agit qu'indirectement et légère-
n LA KOUVELLE IIÊLOlSE.
ment sur rame : Timpression des accords est purement mécanique et physique ; qu'a-t-elle à faire au sentiment ? et pourquoi devrois-je espérer d'être plus vivement touclié d'une belle harmonie que d'un bel accord de couleurs? Je n'apercevois pas, dans les accents delà mélodie appliqués à ceux de la langue, le lien puissant et secret des passions avec les sons ; je ne voyois pas que Timitation des tons divers dont les senlimcnls cmiinent la voix parlante donne à son tour à la voix chantante le pouvoir d'agiter les cœurs, et que Ténergique tableau des mouvements de Tàme de celui qui se fait entendre est ce qui fait le \Tai charme de ceux qui Técoutent,
C'est ce que me fit remarquer le chanteur de mylord, qui, pour un musicien, ne laisse pas de parler assez bien de son art. L'harmonie, me disoit-il, n'est qu'un accessoire éloigné dans la musique imitative; il n'y a dans 1 harmonie proprement dite aucun principe d'imitation. Elle assure, il est vrai, les intonations ; elle porte témoignage de leur justesse; et, rendant les modulations plus sensibles, elle ajoute de l'énergie à l'expression, et dé la grâce au chant. Mais c'est de la seule mélodie que sort cette puissance invincible des accents passionnés ; c'est d'elle que dérive tout le pouvoir de la musique sur rame. Formez les plus savantes successions d'accords sans mélange de mélodie, vous serez ennuyés au bout d'un quart d'heure. De beaux cliants sans aucune harmonie sont longtemps à l'épreuve de l'ennui. Que l'accent du sentiment anime les chants les plus simples, ils seront intéressants. Au contraire, une mélodie qui ne parle point chante toujours mal, et la seule harmonie n'a jamais rien su dire au cœur.
C'est en ceci, continuoit-il, que consiste l'erreur des François sur les forces de la musique. N'ayant et ne pouvant avoir une mélodie à eux dans une langue qui n'a point d'accent, et sur une poésie maniérée qui ne connut jamais la nature, ils n'imaginent d'effets que ceux de l'harmonie et des éclats de voix, qui ne rendent pas les sons plus mélodieux, mais plus bruyants; et ils sont si malheureux dans leurs prétentions, que cette harmonie même qu'ils cherchent leur échappe ; à force de la vouloir charger, ils n'y mettent plus de choix, ils ne connoissent plus les choses d'effet, ils ne font plus que du remplissage ; ils se gâtent l'oreill*, et ne sont plus sensibles qu'au bruit ; en sorte que la plus belle voix pour eux n'est que celle qui chante le plus fort. Aussi, faute d'un genre propre, n'ont-ils jamais fait que suivre pesamment et de loin nos modèles ; et depuis leur célèbre LuUi, ou plutôt le nôtre, qui ne fit qu'imiter les opéras dont