‹ Julie Ou La Nouvelle HéloïseChapitre 44 sur 126 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

ritalieétoit déjà pleine- de son temps, on les a toi^gours vus, Tespace ; de trente ou quarante ans, copier, gâter nos vieux auteurs, et faire à peu près de notre musique comme les autres peuples font de leurs modes. Quand ils se vantent de leurs chansons, c'est leur propre condamnation qu'ils prononcent ; s'ils savoient chanter des sentiments, ils ne chanteroient pas de Tesprit : mais parce que leur musique n'exprime rien, elle est plus propre aux chansons qu'aux opéras; et parce que la nôtre est toute passionnée, elle est plus propre aux opéras qu'aux chansons.

Ensuite, m'ayant récité sans chant quelques scènes italiennes, il me fit sentir les rapports de la musique à la parole dans le récitatif, de la musique au sentiment dans les airs, et partout l'énergie que la mesure exacte et le choix des accords ajoutent à l'expression. Enfin, après avoir joint à la conuoissance que j'ai de la langue la meilleure idée qu'il me fut possible de l'accent oratoire et pathétique, c'est-àdire de l'art de parler à l'oreille et au cœur dans une langue sans articuler des mots, je me mis à écouter cette musique enchanteresse, et je sentis bientôt, aux émotions qu eile me causoit, que cet art avoit un pouvoir supérieur à celui que j'avois imaginé. Je ne sais quelle sensation voluptueuse me gagnoit insensiblement. Ce n'étoit plus une vaine suite de sons comme dan^ nos récits. A chaque phrase, quelque image entroit dans mon cerveau ou quelque sentiment dans mon cœur ; le plaisir ne s'arrêtoit point à Toreille, il pénétroit jusqu'à l'àme ; l'exécution couloit sans effort avec une facilité charmante *, tous les concertants sembloient animés du même esprit ; le chanteur maître de sa voix en tiroit sans gêne tout ce que le chant et les paroles demandoient de lui ; et je trouvai surtout un grand soulagement à ne sentir ni ces lourdes cadences, ni ces pénibles efforts de voix, ni cette contrainte que donne chez nous au musicien le perpétuel combat du chant et de la mesure, qui, ne pouvant jamais s'accorder, ne lassent guère moins l'auditeur que l'exécutant.

Mais quand, après une suite d'airs agréables, on vint à ces grands morceaux d'expression qui savent exciter et peindre le désordre des passions violentes, je perdois à chaque instant l'idée de musique, de chant, d'imitation ; je croyois entendre la voix de la douleur, de l'emportement, du désespoir ; je croyois voir des mères éplorées, des amants trahis, des tyrans furieux ; et, dans les agitations que j'étois orcé d'éprouver, j'avois peine -à rester en place. Je connus alors pourquoi cette même musique qui m'avoit autrefois ennuyé m'échauffoit maintenant jusqu'au transport ; c'est que j'avois commeocé de

n LA NOUVELLE HÉLOtSB.

la concevoir, et que sitôt qu'elle pouvoit agir elle agisioit avec toute sa force. Non, Julie, on ne supporte point à demi de pareilles impressions : elles sont excessives ou nulles, jamais foibles où ihédiocres ; il faut rester insensible, ou se laisser émouvoir outre mesure ; ou c'est le vain bruit d^une langue qu'on n^entend point, ou c'est une impétuosité de sentiment qui vous entraine, et à laquelle il est impossible à l'âme de résister.

Je n'avois qu'un regret, mais il ne me quittoit point ; c'étoit qu'un autre que toi formât des sons dont j'étois si touché, et de voir sortir de la bouche d'un vil castrato les plus tendres expressions de l'amour. Ô ma Julie! n'est-ce pas à nous de revendiquer tout ce qui appartient au sentiment? Qui sentira, qui dira mieux que nous ce que doit dire et sentir une âme attendrie? Qui saura prononcer d'un ton plus touchant le cor mio, Vidolo amato ? Âh ! que le cœur prêtera d'énergie à l'art si jamais nous chantons ensemble un de ces duo charmants qui font couler des Humes si délicieuses ! Je te conjure premièrement d'entendre on essai de cette musique, soit chez toi, soit chez l'inséparable. Mylord y conduira quand tu voudras tout son monde, et je suis sûr qu'avec un organe aussi sensible que le tien, et plus de connaissance que je n'en avois de la déclamalion italienne, une seule séance suffira pour t'amener au point où je suis, et te faire partager mon enthousiasme. Je te propose et te prie encore de profiter du séjour du virtuose pour prendre leçon de lui, comme j'ai commencé de faire dès ce matin. Sa manière d'enseigner est simple, nette, et consiste en pratique plus qu'en discoms; il ne dit pas ce qu'il faut faire, il le fait ; et en ceci, comme en bien d'autres choses, l'exemple vaut mieux que la règle : je vois déjà qu'il n'est question que de s'asservir à la mesure, de la bien sentir, de phraser et ponctuer avec soin, de soutenir également des sons et non de les renfler, enfin d'ôler de la voix les éclats et toute la prétintaiUe Irançoise, pour la rendre juste, expressive, et flexible ; la tienne, naturellement si légère et si douce, prendra facilement ce nouveau pli ; tu trouveras bientôt dans ta sensibilité l'énergie et la vivacité de l'accent qui anime la musique italienne,

E '1 cantar che nell' anima si sente *.

Laisse donc pour jamais cet ennuyeux et lamentable chant françois qui ressemble au cri de la coUque mieux qu'aux transports des

^ ohant qui le sent dans Tàme. ?in.

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