PREMIÈRE PARTIR. OS
passions. Apprends à former ces sons divins que le sentiment inspire, seuls dignes de ta voix, seuls dignes de ton cœur, et qui porten* toigours avec eux le charme et le feu des caractères sensibles.
LETTRE XLIl. ^
DB JULIB A SAINT-PREUX
Tu sais bien, mon ami, que je ne puis décrire qu'à la dérobée, et toujours en danger d'être surprise. Ainsi, dans Timpossibiiité de faire de longues lettres, je me borne à répondre à ce qu'il y a de plus essentiel dans les tiennes, ou à suppléer à ce que je n'ai pu te dire dans des conversations non moins furtives de bouche que par écrit. C'est ce que je ferai, surtout aujourd'hui que deux mots au sujet de mylord Edouard me font oublier le reste de la lettre.
Mon ami, tu crains de me perdre, et me parles de chansons! belle matière à tracasserie entre amants qui s'entendroient moins. Vraiment tu n'es pas jaloux, on le voit bien: mais pour le coup je ne serois pas jalouse moi-même; car j'ai pénétré dans ton âme, et ne sens que ta confiance où d'autres croiroient sentir ta froideur. 0 la douce et charmante sécurité que celle qui vient du sentiment d'une union parfaite! C'est par elle, je le sais, que tu tires de ton propre cœur le bon témoignage du mien; c'est par elle aiissi que le mien te justifie; et je te croirois bien moins amoureux si je te voyois plus alarmé.
Je ne sais ni ne veux savoir si mylord Edouard a d'autres attentions pour moi que celles qu'ont tous les honunes pour les personnes de mon âge ; ce n'est point de ses sentiments qu'il s'agit, mais de ceux de mon père et des miens: ils sont aussi d'accord sur son compte que sur celui des prétendus prétendants dont tu dis que tu ne dis rien. Si son exclusion et la leur suffisent à ton repos, sois tranquille. Quelque honneur que nous fit la recherche d'wi homme de ce rang, jamais, du consentement du père ni de la fille, Julie d'Étange ne sera lady Bomston. Voilà sur quoi tu peux compler.
Ne va pas croire qu'il ait été pour cela question de mylord Edouard; je suis sûre que de nous quatre tu es le seul qui puisses même lui supposer du goût pour moi. Quoi qu'il en soit, je sais à cet égard la volonté de mon père, sans qu'il en ait parlé ni à moi ni à personne; et je n'en serois pas mieux instruite quand il me Tauroit positivement déclaré. En voilà assez pour calmer tes craintes, c'est-à-dire autant
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que tu en dois savoir. Le reste seroit pour toi de pure curiosité» et tu sais que j'ai résolu de ne pas la satisfaire. Tu as beau me reprocher cette réserve et la prétendre hors de propos dans nos intérêts communs. Si je Tavois toujours eue, elle me seroit moins importante aujourd'hui. Sans le compte indiscret que je te rendis d'un discours de mon père, te n'aurois point été te désoler à Meillerie ; tu ne m'eusses point écrit la lettre qui m'a perdue^ jevivrois innocente, et pourrois encore aspirer au bonheur. Juge, par ce que me coûte une seule indiscrétion, de la crainte que je dois avoir d'en commettre d'autres. Tu as trop d'eà^ portement pour avoir delà prudence; tu pourrois plutôt vaincre tes passions que les déguiser. La moindre alafme te mettroit en fureur; à la moindre lueur favorable tu ne douterois plus de rien ; on liroit tous nos secrets dans ton âme, et tu détruirois à force de zèle tout le succès de mes soins. Laisse-moi donc les soucis de Tamour, et n'en garde que les plaisirs ; ce partage estril si pénible? et ne sens-tu pas que tu ne peux rien à notre bonheur que de n'y point mettre obstacle?
Hélas! que me serviront désormais ces précautions tardives? Est-il temps d'affermir ses pas au fond du précipice, et de prévenir les maux dont on se sent accablé? Âh ! misérable tille, c'est bien à toi de parler de bonheur ! En peut-il jamais être où régnent la honte et le remords? Dieu! quel état cruel de ne pouvoir ni supporter son crime, ni s'en repentir; d'être assiégé par mille frayeurs, abusé par mille espérances vaines, et de ne jouir pas même de l'horrible tranquillité du désespoir ! Je suis désomuds à la seule merci du sort. Ce n'est plus ni de force ni de vertu qa^ est question, mais de fortune et de prudence; et il ne s'agit pas d'éteindre un amour qui doit durer autant que ma vie, mais de le rendre innocent ou de mourir coupable. Considère cette situation, mon ami, et vois si tu peux te fier à mon zèle.
LETTRE L
DE JULIE À SAINT-PREUX
Je n'ai point voulu vous expliquer hier en vous quittant la cause de la tristesse que vous m'avez reprochée, parce que vous n'étiet pas en état de m'entendre. Malgré mon aversion pour les édaircisse* menls, je vous dois celui-ci, puisque je l'ai promis, et je m'en ao« quitte.