PREMIÈRE PARTIE
Je ne sais si tous tous souvenenez des étranges discours que tous me tintes hier au soir, et des manières dont vous les accompagnâtes; quant à moi, je ne les oublierai jamais assez tôt pour votre honneur et pour mon repos, et malheureusement j'en suis trop indignée pour pouvoir les oublier aisément. De pareilles expressions avoient quelquefois frappé mon oreille en passant auprès du port ; maàa je ne croyois pas qu'elles pussent jamais sortir de la bouche d'un honnête homme; je suis très-sûre au moins qu'elles n'entrèrent jamais dans le dictionnaire des amants, et j'étois bien éloignée de penser qu elles pussent être d'usage entre vous et moi. Eh dieux ! quel amour est le vôtre, s*il assaisonne ainsi ses plaisirs! Vous sortiez, il est vrai, d'un long repas, et je voi^ ce qu'il faut pardonner en ce pays aux excès qu'on y peut faire : c'est aussi pour cela que je vous en parle. Soyez certain qu'un tète-à-tête où vous m'auriez traitée ainsi de sang-froid eût été le dernier de notre vie.
Mais ce qui m'alarme sur votre compte, c'est que souvent la conduite d'un homme échauffé de vin n'est que l'effet de ce qui se passe au fond de son cœur dans les autres temps. Groirois-je que dans un état où l'on ne déguise rien vous vous montrâtes tel que vous êtes? Que deviendrois-je m vous pensiez à jeun comme vous parliez hier au soir : plutôt que de supporter un pareil mépris, j aimerois mieux éteindre un feu si grossier, et perdre un amaht qui, sacliant si mal honorer sa maîtresse, mériteroit si peu d*en être estimé. Ditesmoi, vous qui clicrissiez les sentiments honnêtes, seriez-vous tombé dans cette erreur cruelle, que l'amour heçreux n'a plus de ménagement'à garder avec la pudeur, et qu'on ne doit plus de respect à celle dont on n'a plus de rigueur à craindre? Âh ! si vous aviez toujours pensé ainsi, vous auriez été moins à redouter, et je ne serois pas si malheureuse ! Ne vous y trompez pas, mon ami ; rien n'est si dangereux pour les vrais amants que les préjugés du monde ; tant de gens parlent d'amour, et si peu savent aimer, que la plupart prennent pour ses pures et douces lois les viles maximes d'un commerce abject, qui, bientôt assouvi de lui-même, a recours aux monstres deTimagination et se déprave pour se soutenir.
Je ne sais si je m'abuse, mais il me semble que le véritable amour est le plus chaste de tous les liens. C'est lui, c'est son feu divin qui sait épurer nos penchants naturels, en les concentrant dans un seul objet; c'est lui qui nous dérobe aux tentations, et qui fait qu'excepté cet objet unique un sexe n'est plus rien pour l'autre. Pour une femme ordiiw» tout honune est toujours un homme; mais pour celle dont
d6 LA nOUVELLE HÉLOiSB.
le cœur aime, il n*y a point d^homme que son amant. Que dls-je? Un amant n'est-il qu'un homme? Âh ! qu'il est un être bien plus sublime ! n n'y a point d'homme pour ceUe qui aime : son amant est plus ; tous les autres sont moins ; elle et lui sont les seuls de leur .espèce. Ds ne désirent pas, ils aiment. Le cœur ne suit point les sens, il les guide; il couvre leurs égarements d'un voile délicieux. Non, il n'y a rien d'obscène que la débauche et son grossier langage. Le véntabte amour, toujours modeste, n'arradie point ses faveurs avec audace ; il les dérobe avec timidité. Le mystère, le silence, la honte craintive, aiguisent et cachent ses doux transports. Sa flamme honore et puriôe toutes ses caresses; la décence et Thonnèteté l'accompagnent au sein dt laTolupté même, et lui seul sait tout accorder aux désirs sans rien ôter à la pudeur. Âh ! dites, vous qui connûtes les vrais plaisirs, conmient une cynique effronterie pourroit-elle s'allier avec eux? comment ne banniroit-elle pas leur délire et tout leur charme? comment ne souilleroit-elle pas cette image de perfection sous laquelle on se plait à contempler l'objet aimé? Croyez-moi, mon ami, la débauche et Tamour ne sauroient loger ensemble, et ne peuvent pas même se compenser. Le cœur fait le vrai bonheur quand on s'aime, et lien n*y peut suppléer sitôt qu'on ne s'aime plus.
Mais quand vous seriez assez malheureux pour vous plaire à ce déshonnète langage, comment avez-vous pu vous résoudre à l'employer si mal à propos, et à prendre avec celle qui vous est chère uni ton et des manières qu'un honune d'honneur doit même ignorer? Depuis quand est-il doux d'affliger ce qu'on aime? et quelle est cette volupté barbare qui se plait à jouir du tourment d'autrui? Je n'ai pas oublié que j'ai perdu le droit d'être respectée ; mais si je l'oubliois jamais, est-ce à vous de me le rappeler? est-ce à l'auteur de ma faute d'en aggraver la punition? Ce seroit à lui plutôt à m'en consoler. Tout le monde a droit de même priser, hors vous. Vous me devez le prix de l'humiliation où vous m'avez réduite : et tant de pleurs versés sur ma foiblesse méritoient que vous me la fissiez moins cruellement sentir. Je ne suis ni prude ni précieuse. Hélas ! que j'en suis loin, moi qui n'ai pas su même être sage! Vous le savez trop, ingrat, si ce tendre cœur sait rien refuser à l'amour! Mais au moins ce qu'il lui cède, il ne veut le céder qu'à lui ; et vous m'avez trop bien appris son langage pour lui en pouvoir substituer un si différent. Des injures» des coups, m'outrageroient moins que de semblables caresses. Ou renoncez à Julie, ou sachez être estimé d'elle. Je vous l'ai déjà dit, je ne connois point d'amour sans pudeur ; et s'il m'en coûtoit de perdrt