‹ Julie Ou La Nouvelle HéloïseChapitre 47 sur 126 · PREMIERE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIERE PARTIE

le vôtre, il m*en coûteroit encore plus de le conserver à ce prix, n me reste beaucoup de choses à dire sur le même sujet ; mais fl £iut finir cette lettre, et je les renvoie à un autre temps. En attendant, remarquez un effet de vos fausses maximes sur Tusage immodéré du vin. Votre cœur n*est point coupable, j'en suis très-sûre; cependant vous avez navré le mien ; et, sans savoir ce que vous faisiez, vous désoliez comme à plaisir ce cœur trop facile à s'alarmer, et pour qm rien n^est indifférent de ce qui lui vient de vous.

LETTRE LE

RÂPOIISB.

n n*y a pas une ligne dans votre lettre qui ne me fasse glacer le sang, et j*ai peine à croire, après l'avoir relue vingt fois, que ce soit à moiqu^dle est adressée. Qui? moi? moi?j'aurois offensé Julie? j'aurois profané ses attraits? celle à qui chaque instant de ma vie j'offre des adorations eût été en butte à mes outrages? Non, je me serois percé le cœur mille fois avant qu'un projet si barbare en eût approché. Âb I que tu le connois mal, ce cœur qui t'idolâtre, ce cœur qui vole et se prosterne sous chacun de tes pas, ce cœur qui voudroit inventer pour toi de nouveaux hommages incormus aux mortels ; que tu le connois mal, ô Julie, si tu l'accuses de manquer envers toi à ce respect ordinaire et commun qu'un amant vulgaire auroit même pour sa maitresse ! Je ne crois être ni impudent ni brutal, je hais les discours déshonnètes, et n'entrai de mes jours dans les lieux où l'on apprend à les tenir : mais, que je le redise après toi, que je renchérisse sur ta juste indignation; quand je serois le plus vil des mortels, quand j'aurois passé mes premiers ans dans la crapule, quand le goût des honteux plaisirs pburroit trouver place en un cœur où tu règnes, oh! dis-moi, Julie, ange du del! dis-moi comment je pourrois apporter devant toi l'effronterie qu'on ne peut avoir que devant celles qui l'aiment. Ah ! non, il n'est pas possible. Un seul de tes regards eût contenu ma bouche et purifié mon cœur. L'amour eût 'couvert mes désirs emportés des charmes de ta modestie; il l'eût vaincue sans l'outrager; et, dans la douce union de nos âmes, leur seul délire eût produit les erreurs des sens. J'en appelle à ton propre témoignage. Dis si, dans toutes les fureurs d'une passion sans mesure, je cessai jamais d'en respecter le charmant objet. Si je reçus le prix que ma flamme avait mérité, dis si j'abusai de

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mon bonheur pour outrager ta douce honte. Si d*une' main timide Tamoui ardent et craintif attenta quelquefois à tes charmes, dis si jamais une témérité brutale osa les profaner. Quand un transport indiscret écarte un instant le voile qui les couvre, Taimable pudeur n''y substitue-t-elle pas aussitôt le sien? Ce vêtement sacré fabandoneroitil un moment quand tu n'en aurois point d'autre? Incorruptible comme ton âme honnête, tous les feux de la mierme Font-ils jamais altéré? Cette union si touchante et si tendre ne suftK-elle pas à notre félicité? ne fait-elle pas seule tout le'bonheur de nos jours? Gonnois* sons-nous au monde quelques plaisirs hors ceux que l'amour donne? en voudrions-nous connoitre d'autres? Conçois-tu comment cet enchantement eût pu se détruire? Comment! j 'aurois oublié dans un moment, l'honnête, notre amour, mon honneur, et l'invincible respect que j'aurois touJQurs eu pour toi, quand même je ne t'aurois point adorée! Non, ne le crois pas: ce n'est point moi qui pus t'offenser; je n'en ai nul souvenir; et, si j'eusse été coupable un instant, le remords me quitteroil-il jamais? Non, Julie: un démon jaloux d'un sort trop heureux pour un mortel a pris ma figure pour le troubler, et m'a laissé mon cœur pour me rendre plus misérable.

J'abjure, je déleste un forfait que j'ai commis, puisque tu m'en accuses, mais auquel ma volonté n'a point de part. Que je vais l'abhorrer cette fatale intempérance qui me paroissoit favorable aux épanchements du cœur, et qui put démentir si cruellement le mien! J'en fais par toi l'irrévocable serment, dès aujourd'hui je renonce pour ma vie au vin comme au plus mortel poison ; jamais cette liqueur funeste ne troublera mes sens, jamais elle ne souillera mes lèvres, et son délire insensé ne me rendra plus coupable à mon insu. Si j'enfreins ce vœu solennel, Amour, accable-moi du châtiment dont je serai digne : puisse à l'instant l'image de ma Julie sortir pour jamais de mon cœur, et l'abandonner à l'indifférence et au désespoir!

Ne pense pas que je veuille expier mon crime par une peine si légère: c'est une précaution et non -pas un châtiment ! j'attends de to celui que j'ai mérité, je l'implore pour soulager mes regrets. Que l'amour offensé se venge et s'apaise; punis-moi sans me haïr, je souffrirai sans murmure. Sois juste et sévère; il le faut, j'y consens; mais si tu veux me laisser la vie, ête-moi tout, hormi ton cœur.

PREMIÈRE PARTIS. iOl

LETTRE LU

DB JULIE A SAINT-PBEUX

Comment, mon âmi, renoncer au vin pour sa maîtresse ! Voilà ce qa'on appelle un sacrifice! Oh! je défie qu'on trouve dans les quatre cantons un homme plus amoureux que toi! Ce n*est pas qu'il n'y ait parmi nos jeunes gens de petits messieurs francisés qui boivent de Feau par air: mais tu seras le premier à qui Tamour en aura fait boire ; c'est un exemple à citer dans les fastes galants de la Suisse. Je me suis même informée de tes déporlemenls, et j'ai appris avec une extrême édification que, soupant hier chez M. de Yueillerans, tu laissas faire la ronde à six bouteilles, après le repas, sans y toucher, et ne marchandois non plus les verres d'eau que les convives ceux de vin de la Côte. Cependant cette pénitence dure depuis trois jours que ma lettre est écrite, et trois jours font au moins six repas : or, à six repas observés par fîdéhté. Ton en peut ajouter six autres par crainte, et six par honte, et six par habitude, et six par obstination. Que de motifs peuvent prolonger des privations pénibles dont l'amour seul auroit la gloire ! Daigneroit-il se faire honneur de ce qui peut n'être pas à lui?

Voilà plus de mauvaises plaisanteries que tu ne m'as tenu de mauvais proi)os; il est temps d'enrayer. Tu es grave naturellement; je me suis aperçue qu'un long badinage t'échaufîe, comme une longue promenade échauffe un homme replet ; mais je tire à peu près de toi la Tengeance que Henri IV tira du duc de Mayenne, et ta souveraine veut imiter la clémence du meilleur des rois. Aussi bien je craindrois qu'à force de regrets et d'excuses tu ne te fisses à la fin un mérite d'une faute si bien réparée, et je veux me hâter de l'oublier, de peur que, si j'attendois trop longtemps, ce ne fût plus générosité, mais ingratitude.

A regard de ta résolution de renoncer au vin pour toujours, elle n'a pas autantd'édat à mes yeux que tu pourrois croire;les passions vives ne songent guère à ces petits sacrifices, et l'amour ne se repait point de galanterie. D'ailleurs, il y a quelquefois plus d'adresse que de courage à tirer avantage pour le moment présent d'un avenir incertain, H à se payer d'avance d'une abstinence éternelle à laquelle on renonce quand on Teut. Ehl mon bon ami, dans tout ce qui flatte les sens»

iOS LA NOUVELLE HËLOlSE.

Tabus est-il donc inséparable de la jouissance? L'ivresse est-eUe nécessairement attachée au goût du \in? et la philosophie seroit-elle assez vaine ou assez cruelle pour n'offrir d'autre moyen d'user modérément des choses qui plaisent que de s'en priver tout à fait?

Si tu tiens ton engagement, tu t'ôtes un plaisir innocent et risques ta santé en changeant de manière de vivre ; si tu l'enfreins, l'amour est doublement offensé» et ton honneur même en souffre. J'use donc en cette occasion de mes droits ; et non-seulement je te relève d'un vœu nul, comme fait sans mon congé; mais je te défends même de l'observer au delà du terme que je vais te prescrire. Mardi nous aurons ici la musique de mylord Edouard. À la coUation je t'enverrai une coupe à demi pleine d'un nectar pur et bienfaisant : je veux qu elle soit bue en ma présence et à mon intention, après avoir feit de quelques gouttes une libation expiatoire aux Grâces. Ensuite mon pénitent reprendra dans ses repas Tusage sobre du vin tempéré par le cristal des fontaines; et, comme dit ton bon Plutarque, en calmant les ardeurs de Bacchus par le commerce des nymphes.

A propos du concert de mardi, cet étourdi de R^ianino ne s*est-il pas mis dans la tête que j'y pourrois déjà chanter un air italien et même un duo avec lui? Il vouloit que je le chantasse avec toi pour mettre ensemble ses deux écoliers ; mais il y a dans ce duo de certains )en mio dangereux à dire sous les yeux d'une mère quand le cœur ebt de la partie; il vaux mieux renvoyer cet essai au premier concert qui se fera chez Tinséparable. J'attribue la facilité avec laquelle j'ai pris le goût de cette musique à celui que mon frère m'avoit donné pour la poésie italienne, et que j'ai si bien entretenu avec toi, que je sens aisément la cadence des vers^ et qu'au dire de Regianino j'en prends assez bien l'accent. Je commence chaque leçon par lire quelques octaves du Tasse ou quelques scènes de Métastase; ensuite il me fait dire et accompagner du récitatif ; et je crois continuer déparier ou délire, ce qui sûrement ne m'arrivoit pas dans le récitatif françois. Après cela il faut soutenir en mesure des sons égaux et justes; exercice que les éclats auxquels j'étois accoutumée me rendent assez difficile. Enfin nous passons aux airs; et il se trouve que la justesse et la flexibilité de la voix, l'expression pathétique, les sons renforces, et tous les passages, sont un effet naturel de la douceur du chant et de la précision de la mesure ; de sorte que ce qui me paroissoit le plus difficile à apprendre n'a pas même besoin d'être enseigné. Le caractère de la mélodie a tant de rapport au ton de la langue et un^ si grande pureté de modulation, qu'il ne &ui

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