PREMIÈRE PARTIE
TOUS ranercie de votre complaisance. De braves gens comme vous, a-t-il lyouté d'un air fier et d'un ton animé, sentent que celui qui répare ainsi ses torts n^en sait endurer de personne. Vous pouvez pi^lier ce que vous avei vu. • Ensuite il nous a tous quatre invités à souper pour ce soir, et ces messieurs sont sortis.
A peine avons-nous été seuls qu'il est revenu m'embrasser d'une manière plus tendre et plus amicale ; puis me prenant la main et s'asseyant à côté de moi: Heureux mortel, s'est-il écrié, jouisses d'un bonheur dont veos êtes digne. Le cœur de Julie est à vous ; puissiez-vous tous deux... Que dites-vous, mylord? ai-je interrompu ; perdez-vous le sens? Non, mVt-il dit en souriant. Mais peu s'en est fellu que je ne le perdisse, et c'en étoit fait de moi peut-être si ceOe qui m*6toit la raison ne me l'eût rendue. Alors il m'a remis une lettre que j*ai été surpris de voir écrite d'une main qui n'en écrivit jamais à d^autre homme ' qu'à moi. Quels mouvements j'ai sentis à sa lecture! Je voyois une amante incomparable vouloir se perdre pour me sauver, et je reconnoissois Julie. Mais quand je suis parvenu à cet endroit où elle jure de ne pas survivre au plus fortuné des hommes, j'ai frémi des dangers que j'avois courus, j'ai murmuré d'être trop aimé, et mes terreurs m*ont fait sentir que tu n'es qu'une mortelle. Ah ! rends-moi le courage dont tu me prives ; j'en avois pour braver la mort qui ne menaçoit que moi seul, je n'en ai point pour mourir tout entier.
Tandis que mon âme se livroit à ces réflexions amères, Edouard me tenoit des discours auxquels j'ai donné d'abord peu d'attention : cependant il me l'a rendue à fotce de me parler de toi ; car ce qu'il m'en disoit plaisoit à mon cœur, et n'excitoit plus ma jalousie. Il m'a paru pénétré de regret d'avoir troublé nos feux et ton repos. Tu es ce qu'il honore le plus au monde ; et n'osant te porter les excuses qu'il m'a faites, il m'a prié de les recevoir en ton nom, et de te les faire agréer. Je vous ai regardé, m'a-t-il dit, comme son représentant, et n'ai pu trop m'humilier devant ce qu'elle aime, ne pouvant, sans la compromettre, m'adresser à sa personne, ni même la nommer. Il avoue avoir conçu pour toi les sentiments dont on ne peut se défendre en te voyant avec trop de soin ; mais c'étoit une tendre admiration plutôt que de l'amour. Ils ne lui ont jamais inspiré ni prétention ni espoir ; il les a tous sacrifiés aux nôtres à l'instant qu'ils lui ont été connus, et le mauvais propos qui lui est échappé étoit l'effet
* n «1 faot, j« pense, excepter ton père.
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du punch et non de la jalousie. 11 traite Tamour en ptiilosophe qui croit son ânie au-dessus des passions : pour mol, je suis trompé s'il n en a déjà ressenti quelqu'une qui ne permet plus à d'autre de germer profondément. Il prend Tépuisement du cœur pour Teflort de la raison, et je sais bien qu aimer Julie et renoncer à elle n'est pas une vertu d'homme.
11 a désiré de savoir en détail l'histoire de nos amours et les causes qui s'opposent au bonheur de ton ami; j'ai cru qu'après ta lettre une demi-confidence étoit dangereuse et hors de propos; je l'ai faite entière, et il m'a écouté avec une attention qui m'attestoit sa sincérité. J'ai vu plus d'une fois ses yeux humides et son âme attendrie ; je remarquois surtout l'impression puissante que tous les triomphes de la vertu faisoient sur son âme, et je crois avoir acquis à Claude Anet un nouveau protecteiu* qui ne sera pas moins zélé qoe Um père. 11 n'y a, m'a-t-il dit, ni incidents ni aventures dans ce que vous m'avez raconté, et les catastrophes d'un roman m'attacheroient beaucoup moins; tant les sentiments suppléent aux situations, et les procédés honnêtes aux actions éclatantes! Vos deux âmes sont si extraordinaires, qu'on n'en peut juger sur les régies communes. Le bonheur n'est pour vous ni sur la même route ni de la même espèce que celui des autres hommes : ils ne cherchent que la puissance et les regards d'autrui; il ne vous faut que la tendresse et la paix. 11 s'est joint à votre amour une émulation de vertu qui vous élève ; et vous vaudriez moins l'un et l'autre si vous ne vous étiez point aimés. L'amour passera, ose-t-il ajouter (pardonnons-lui ce blasphème prononcé dans rignorance de son cœur) ; l'amour passera, dit-il, et les vertus resteront. Ah! puissent-elles durer autant que lui, ma Julie! le ciel n'en demandera pas davantage.
Enfin je vois que la dureté philosophique et nationale n'altère point dans cet honnête Anglois l'humanité naturelle, et qu'il s'intéresse véritablement à nos peines. Si le crédit et la richesse nous pouvoient être utiles, je crois que nous aurions lieu de compter sur lui. Mais, hélas! de quoi servent la puissance et l'argent pour rendre les cœurs heureux ?
Cet entretien, durant lequel nous ne comptions pas les heures, nous a menés jusqu'à celle du diner. J'ai fait apporter un poulet, et après le dîner nous avons continué de causer. 11 m'a parlé de sa démarche de ce matin, et je n'ai pu m'empêcher de témoigner quelque surprise d'un procédé si authentique et si peu mesuré : mais, outre la raison qu^il m'en avoit déjà donnée, il a~ ajouté qu'une demi-satis*
PEKHItRE PARTIE. ISS
ftction étoît indigne d'un homme de courage ; qu'il la falloit complète ou nulle, de peur qu'on ne s'avilit san^ rien réparer, et qu'on ne fit attribuer à h crainte une démarche faite à contre-cœur et de mauvaise grâce. D'ailleurs, a-t-il ajouté, ma réputation est faite, je puis être juste sans soupçon de lâcheté ; mais vous, qui êtes jeune et débutes dans le monde, il faut que vous sortiez si net de la première affaire, qu'elle ne tente personne de vous en susciter une seconde. Tout est plein de ces poltrons adroits qui cherchent, comme on dit, à tâter leur homme, c'est-à-dire à découvrir quelqu'un qui soit encore plus poltron qu'eux, et aux dépens duquel ils puissent se faire valoir. Je veux éviter à un homme d'honneur comme vous la nécessité de châtier sans gloire un de ces gens-là; et j'aime mieux, s'ils ont besoin de leçon, qu'ils la reçoivent de moi que de vous : car une affaire de plus n'ôte rien à celui qui en a déjà eu plusieurs : mais en avoir une est toujours une sorte de tache, et l'amant de Julie en doit être exempL
Voilà l'abrégé de ma longue omversation avec mylord Edouard. J'ai cru nécessaire de t'en rendre compte afin que tu me prescrives la manière dont je dois me comporter avec lui.
Biaintenant, que tu dois être tranquillisée, chasse, je t'en conjure, les idées funestes qui t'occupent depuis quelques jours. Songe aux ménagements qu'exige l'incertitude de ton état actuel. Oh ! si bientôt tu pouvois tripler mon être ! si bientôt un gage adoré... Espoir déjà trop déçu, viendrois-tu m'abuser encore? 0 désirs! 6 crainte! ô perplexités ! charmante amie démon cœur, vivons pour nous aimer, et que le ciel dispose du reste.
P. S. J'oubliois de te dire que mylord m'a remis ta lettre, et que je n'ai point fait difficulté de la recevoir, ne jugeant pas qu'un pareil dépôt doive rester entre les mains d'un tiers. Je te la rendrai à notre première entrevue ; car, quant à moi, je n'en ai plus affaire; elle est trop bien écrite au fond de mon cœur pour que jamais j'aie besoin de la relire.
LETTRE LXL Dl JULIE A SAINT-PREUX.
Amène demain mylord Edouard, que je me jette à ses pieds comme il s'est mis aux tiens. Quelle grandeur! qudle générosité! Oh! que
m LA MOUTELLE HÈLOiSB.
nous sommes petits devant lui ! QDDsen'e ce précieux ami comme h prunelle de ton oeil. Peut-être TandroR-il moins s'il étoit plus tanpérant : jamais homme sans défaut eut-il de grandes verfos?
Mille angoisses de toute espèce m'a voient jetée dans rabattement; ta lettre est venue ranimer mon courage éteint ; en disnpant mes terreurs, elle m'a rendu mes peines plus supportables; je me sens maintenant assez de force pour souffrir. Tu vis, tu m*aimes; ton sang, le ^aug de ton ami, ïi*ont point été répandu, et ton honneur est en sûreté: je ne suis donc pas tout à fait misérable.
Ne manque pas au rendez-vous de demain. Jamais je n'eus si grand besoin de te voir, ni si peu d'espoir de te voir longtemps. Adieu, mon cher et unique ami. Tu n'as pas bien dit, ce me semble, vivons pour nous aimer. Ah ! il falloit dire, aimons-nous pour vivre.
LETTRE LUI