DE CLAIRE A JULIE
Faudra-t-il toujours, aimable cousine, ne remplir envers toi que les plus tristes devoirs de Tamitié? Faudra-t-il toujours dans Tamertume de mon cœur affliger le tien par de cruels avis ? liélas ! tous nos sentiments nous sont communs, tu le sais bien, et je ne saurois Tannoncer de nouvelles peines que je ne les aie déjà senties. Que ne puis-je te cacher ton infortune sans l'augmenter ! ou que la tendre amitié n'a-t-elle autant de charmes que l'amour! Ah! que j'effacerois promptement tous les chagrins que je te donne !
Hier, après le concert, ta mère en s'en retournant ayant accepté le bras de ton ami et toi celui de BI. d'Orbe, nos deux pères restèrent avec mylord à parler de politique; sujet donc je suis si excédée que l'ennui me chassa dans ma chambre. Une demi-heure après j'entendis nommer ton ami plusieurs fois avec assez de véhémence: je connus que la conversation avait changé d'objet, et je prêtai l'oreille. Je jugeai par la suite du discours qu'Edouard avoit osé proposer ton mariage avec ton ami, qu'il appeloit hautement le sien, et auquel il offroit de flûre en cette quahté un établissement convenable. Ton père avoit rejeté avec mépris cette proposition , et c'étoit là-dessus que les propos commençoient à s'échauffer. Sachez, lui disoit mylord, malgré vos préjugés, qu'il est de tous les hommes le plus digne
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d*dle elpMtr-ètre le piuspro^e à la rendre heureuse. Tous les dons qui ne dêpfiident pas des hommes il les a reçus de la nature, et il y a ajouté tous les talents qui ont dépendu de lui. 11 est jeune, grand, biCD fait, robuste, adroit ; il a de Téducation, du sens, des mœurs, du courage; il aTesprit orné, Tâme saine; que lui manquet-il donc pour mériter votre aveu ? La fortune? il Taura. Le tiers de mon bien sudGt pour en faire le plus riche particulier du pays de Yaud, yen donnerai s'il le faut jusqu'à la moitié. La noblesse? vaine prérogative dans un pays où elle est plus nuisible qu'utile. Biais il l'a encore, n'en doutez pas, non point écrite d'encre en de vieux pardieroins, mais gravée au fond de son cœur en caractères ineffaçables. En un mot, si vous préférez la raison au préjugé, et si vous aimez mieux votre fille que vos titres, c'est à lui que vous la donnerez.
- Là-dessus ton père s'emporta vivement. Il traita la proposition d'absurde et de ridicule! Quoi! mylord, dit-il, un homme d'honneur comme vous peut-il seulement penser que le dernier rejeton d'une famille illustre aille éteindre ou dégrader son nom dans celui d'un quidam sans asile et réduit à vivre d'aumônes?... — Arrêtez, interrompit Edouard; vous parlez de mon ami, songez que je prends pour moi tous les outrages qui lui sont faits en ma présence, et que Jes noms injurieux à un homme d'honneur le sont encore plus à celui qui les prononce. De tels quidams sont plus respectables que tous les hobereaux de l'Europe, et je vous défie de trouver aucun moyen plus honorable d'aller à la fortune que les hommages de l'estime et les dons de l'amitié. Si le gendre que je vous propose ne compte point, comme vous, une longue suite d'aïeux toujours incertains, il sera le fondement et l'honneur de sa maison comme votre premier ancêtre le fut de la vôtre. Vous seriez-vous donc tenu pour déshonoré par l'alliance du chef de votre famille, et ce mépris ne rejailliroil-il pas sur vous-même ? Combien de grands noms relomberoient dans l'oubli, &i l'on ne tenoit compte que de ceux qui ont commencé par un homme estimable ! Jugeons du passé par le présent ; sur deux ou trois citoyens qui s'illustrent par des moyens honnêtes, mille coqubis anoblissent tous les jours leur famille ; et que prouvera cette noblesse dont leurs descendants seront si fiers, sinon les vols et l'infamie de leur ancêtre * ? On voit, je Tàvoue, beaucoup de mal-
* Les lettres de noblesse sont rares en ce siècle, et même elles y ont été fflnstrées au moins une fois. Mais quant à la noblesse qui s'acquiert à prix
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honnêtes gens parmi les roturiers ; mais il y a toujom^ "ringt à parier contre un qu'un gentilhomme descend d'un fripon. Laissons, si vous voulez» lorigine à part, et pesons le mérite et les services. Tous avez porté les nrmes chez un prince étranger, son père les a portées gratuibment pour la patrie. Si vous avez bien servi, vous avez été bien payé; et quelque honneur que vous ayez acquis à la guerre, cent roturiers en ont acquis encore plus que vous.
De quoi s'honore donc, continua mylord Edouard, cette noblesse donc vous êtes si fier? Que fait-elle pour la gloire de la patrie ou le bonheur du genre humain? Mortelle ennemie des lois et de la liberté, qu'a-t-elle jamais produit dans la plupart des pays où elle brille, si ce n'est la force de la tyrannie et l'oppression des peuples? Osezvous, dans une république, vous honorer d'un état destructeur des vertus et de Thumanité, d'un état où Ion se vante d'esclavage, et où l'on rougit d'être honmie? Lisez les annales de votre patrie* : en quoi votre ordre a>t>il bien mérité d'elle? quels nobles comptez-vous parmi ses libérateurs? Les Furst, les TeÛ, les Stuuf fâcher, étoientils gentilshommes ? Quelle est donc celle gloire insensée donc vous faites tant de bruit? Celle de servir un homme, et d'être à charge à rÉtat.
Conçois, ma chère, ce que je souffrois de voir cet honnête homme nuire ainsi par une âpreté déplacée aux intérêts de l'ami qu'il vouloit servir. En effet ton père, irrité par tant d'invectives piquantes quoique générales, se mit à les repousser par des personnalités. Il dit nettement à mylord Edouard que jamais homme de sa condition n'a voit tenu les propos qui venoient de lui échapper. Ne plaidez point inutilement la cause d'aulrui, ajoula-t-il d'un ton brusque; tout grand seigneur que vous êtes, je doute que vous puissiez bien défendre la vôtre sur le sujet en question. Vous demandez ma ûUe pour votre ami prétendu, sans savoir si vous-même seriez bon pour elle ; et je connois assez la noblesse d'Angleterre pour avoir sur vos discours une médiocre opinion de la vôtre.
Pardieu ! dit mylord, quoi que vous pensiez de moi, je serois bien fâché de n'avoir d'autre preuve de mon mérite que celui d'un homme mort depuis cinq cents ans. Si vous connoissez la noblesse
d'argent, et qu'on achète avec des charges, tout ce que j'y vois de plus honorable est le privilège de n'être pas pendu.
Ml y a ici beaucoup d'inexactitude. Le pays de Vaud n'a jamais fait partie de a Suisse: c'est une conquête des Demois; et ses habitants ne sont ni citoyens ni libres, mais sujets.