‹ Julie Ou La Nouvelle HéloïseChapitre 59 sur 126 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

d*Âii^eterre, tous savez qu'dle est la plus éclairée, la mieux instruite, la plus sage, et la plus brave de l'Europe: avec cela, je n'aî pas besoin de chercher si elle est la plus antique ; car, quand on parle de ce qu^elle est, il n'est pas question de ce qu'elle fut. Nous ne sonunes point, il est vrai, les esclaves du prince, mais ses amis, ni les tyrans du peuple, mais ses chefs. Garants de la liberté, soutiens delà patrie, et appuis du trône, nous formons un invincible équilibre entre le peuple et le roi. Notre premier devoir est envers la nation, le secoud envers celui qui la gouverne : ce n'est pas sa volonté mais son droit que nous consultons. Ministres suprêmes des lois dans la chambre des pairs, quelquefois même législateurs, nous rendons également justice au peuple et au roi, et nous ne souffrons point que personne dbe: Dieu et mon épée, mais seulement: Dieu et mon droit.

Voilà, monsieur, continua-t-il, quelle est cetteDoblesse respectable, ancienne autant qu'aucune autre, mais plus fière de son mérite que de ses ancêtres, et dont vous parlez sans la connoitre. Je ne suis point le dernier en rang dans cet ordre illustre, et crois, malgré vos prétentions, vous valoir à tous égards. J'ai une sœur à marier ; elle est noble, jeune, ainaable, riche ; elle ne cède à Julie que par les qualités que vous comptez pour rien. Si quiconque a senti les charmes de votre fjlle pouvoit tourner ailleurs ses yeux et son cœur, quel honneur je me ferois d'accepter avec rien, pour mon beau-frère, celui que je vous propose pour gendre avec la moitié de mon bien !

Je connus à la réplique de ton père que cette conversation ne faisoit que l'aigrir; et, quoique pénétrée d'admiration pour la générosité demylord Edouard, je sentis qu'un homme aussi peu liant que lui n'étoit propre qu'à ruiner à jamais la négociation qu'il avoit entreprise. Je me hâtai donc de rentrer avant que les choses allassent plus loin. Mon retour fit rompre cet entretien, et l'on se sépara le moment d'après assez froidement. Quant à mon père, je trouvai qu'il secomportoit très-bien dans ce démêlé. Il appuya d'abord avec intérêt la proposition; mais, voyant que ton père n'y vouloil point entendre, et que la dispute commençoit à s'animer, il se retourna, comme de raison, du parti de son beau-frère ; et en interrompant à propos l'un et l'autre par des discours modérés, il les retint tous deux dans des bornes dont ils seroient vraisemblablement sortis s'ils fussent restés tête à tète. Après leur départ, il me fit confidence de ce quivenoit de se passer; et, comme je prévis où il en alloit venir, je me hâtai de lui dire que les choses étant en c^t état, il ne conve-

IM LA NOUVELLK HÈLOrSE.

noit plus que la personne en question te vit si souvent ici, et qu"!! ne conviendroit pas même qu'il y vînt du tout, si ce n'étoit ^aire une espèce d'affront à M. d'Orbe dont il éloit Tami; mais que je le prierois de ramener plus rarement, ainsi que mylord Edouard. C'est, ma chère, tout ce que j'ai pu faire de mieux pour ne leur pas fermer tout à fiât ma porte.

Ce n'est pas tout. La crise où je te vois me force à revenir sur mes avis précédents. L'affaire de mylord Edouard et de ton ami a fait par la ville tout Téclal auquel on devoit s'attendre. Quoique M. d'Orbe ait gardé le secret sur le fond de la querelle, trop d'indices le décèlent pour qu'i^ puisse rester caché. On soupçonne, on conjecture, ou te nomme, le rapport du Guet n'est pas si bien étouffé qu'on ne s'en souvienne, et tu n'ignores pas qu'aux yeux du public la vérité soupçonnée est bien près de l'évidence. Tout ce que je puis te dire pour ta consolation, c'est qu'en général on approuve ton choix, et qu'on verroit avec plaisir l'union d'un si charmant couple ; ce qui me confirme que ton ami s'est bien comporté dans ce pays, et n'y est guère moins aimé que toi. Mais que fait la voix publique à ton inflexible père? Tous ces bruits lui sont parvenus ou lui vont parvenir, et je frémis de l'effet qu'ils peuvent produire, situ ne te hâtes de prévenir sa colère. Tu dois t'attendrede sa part à une explication terrible pour toi-même, et peut-être à pis encore pour ton ami : non que je pense qu'il veuille à son âge se mesurer avec un jeune homme qu'il ne croit pas digne de son épée ; mais le pouvoir qu'il a dans la ville lui fourniroit, s'il le vouloit, mille moyens de lui faire un mauvais parti, et il est à craindre que sa fureur ne lui en inspire la volonté.

Je t'en conjure à genoux, ma douce amie, songe aux dangers qui t'environnent, et dont le risque augmente à chaque instant. Un bonheur inouï t'a préservée jusqu^à présent au milieu de tout cela; tandis qu'il en est temps encore, mets le sceau de la prudence au mystère de tes amours, et ne pousse pas à bout la fortune, de peur qu'elle n'enveloppe dans tes malheurs celui qui les aura causés. Crois-moi, mon ange, l'avenir est incertain ; mille événements peuvent, avec le temps, offrir des ressources inespérées; mais, quant à présent, je te Tai dit et le répète plus fortement, éloigne ton ami, ou tu es perdue.

Page 1