‹ Julie Ou La Nouvelle HéloïseChapitre 60 sur 126 · BB JULIE A CLAIRE · texte numérisé non relu

BB JULIE A CLAIRE

Tout ce que tu avais prévu, ma chère, est arrivé. Hier, une heure après notre retour, mon père entra dans la chambre de ma mère, les yeux étincelants, le visage enflammé, dans un état, en un mot, où je ne Tavois jamais vu. Je compris d'abord qu'il venoit d'avoir querelle, ou qu'il alloil la chercher; et ma conscience agitée me fit trembler d'avance.

Il commença par apostropher vivement, mais en général, les mères de famille qui appellent indiscrètement cliez elles dés jeunes gens sans état et sans nom, dont le commerce n'attire que honte et déshonneur à celles qui les écoutent. Ensuite, voyant que cela ne suffisoit pas pour arracher quelque réponse d'une femme intimidée, il cita sans ménagement en exemple ce qui s'étoit passé dans notre maison, depuis qu'on y avoit introduit un prétendu bel esprit, un diseur de riens, plus propre à corrompre une fille sage qu'à lui donner aucune bonne instruction. Ma mère, qui vil qu'elle gagneroit peu de chose à se taire, l'arrêta sur ce mot de corruption, et lui demanda ce qu'il trouvoit dans la conduite ou dans la réputation de Thonnète homme dont il parloit, qui pût autoriser de pareils soupçons. Je n'ai pas cru, ajoutât-elle, que Tesprit et le mérite fussent des titres d'exclusion dans la société. A qui donc faudra-t-il ouvrir votre maison, si les talents elles mœurs n'en obtiennent pas l'entrée? A des gens sortables, madame, reprit-il en colère, qui puissent réparer l'honneur d'une fille quand ils l'ont offensé. Non, dit-elle, mais à des gens de bien qui ne l'offensent point. Apprenez, dit-il, que c'est offenser l'honneur d'une maison que d'oser en solliciter l'alliance sans, litres pour l'obtenir. Loin de voir en cela, dit ma mère, une offense, je n'y vois, au contraire, qu'un témoignage d'estime. D'ailleurs, je ne sache point que celui contre qui vous vous emportez ait rien fait de semblable à votre égard. Il l'a fait, madame, et fera pis encore si je n'y mets ordre: mais je veillerai, n'en doutez pas» aux soins que vous remplissez si mal.

Alors commença une dangereuse altercation qui m'apprit que les bruits de ville dont tu parles étoient ignorés de mes parents, mais durant laquelle ton indigne cousine eût voulu être à cent pieds sous

«M LA NOUVELLE HÈLOlSE.

<Mif^ Imagine-toi la meilleure et la plus abusée des mères faisant l^vKi!^^ de sa coupable Glle, et la louant, hélas! de toutes les verlus ^^^t^le a perdues, dans les termes les plus honorables, ou, pour luk'ux dire, les plus humiliants; figure-toi un père irrité, prodigue UVxpressions offensantes, et qui, dans tout son emportement, n'en laisse pas échapper une qui marque le moindre doute sur la sagesse de celle que le remords déchire et que la honte écrase en sa présence. Oh ! quel incroyable tourment d'une conscience avilie, de se reprocher des crimes que la colère et Tindignation ne pourroient soupçonner ! Quel poids accablant et insupportable que celui d'une lausse louange et d'une estime que le cœur rejette en secret ! Je m'en sentois tellement oppressée, que, pour me délivrer d*un si cruel supplice, j'étois prt^te à tout avouer, si mon père m'en eût laissé le temps ; mais l'impétuosité de son emportement lui faisoit redire cent fois les mêmes choses et changer à chaque instant, de sujet. 11 remarqua ma contenance basse, éperdue, humiliée, indice de mes remords. S'il n*en tira pas la conséquence de ma faute, il en tira celle de mon amour ; et, pour m'en faire plus de honte, il en oulnigoa l'objet en des termes si odieux^et si méprisants que je ne pus, malgré tous mes efforts, le laisser poursuivre sans l'interrompre.

Je ne sais, ma clière, où je trouvai tant de hardiesce, et quel moment d'égarement me fit oublier ainsi le devoir et la modestie; mais si j'osai sortirun instant d'un silence respectueux, j'en portai, comme tu vas voir, assez rudement la peine. Au nom du ciel, lui dis-je, daignez vous apaiser; jamais un homme digne de tant d'injures ne sera dangereux pour moi. A l'instant, mon père, qui crut sentir un reproche à travers ces mots, et dont la fureur n'attendoit qu'un prétexte, s'élança sur ta pauvre amie : pour la première fois de ma vie je reçus un soufflet qui ne fut pas le seul; et, se livrant à son transport avec une violence* égale à celle qu'il lui avoit coûtée, il me maltraita sans ménagement, quoique ma mère se fût jetée entre deux, m'eût couverte de son corps, et eût reçu quelques-uns des coups qui m'étoient portés. En reculant pour les éviter, je fis un faux pas, je tombai, et mon visage alla donner contre le pied d'une table qui me fit saigner.

Ici finit le triomphe de la colère et commença celui de la nature. Ma chute, mon sang, mes larmes, celles de ma mère l'émurent; il me . «.»i/>vaavec un air d'inquiétude et d'empressement; et, m'ayant assise 16 chaise, ils recherclièrent tous deux avec soin si je u'étoîs

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