‹ Julie Ou La Nouvelle HéloïseChapitre 61 sur 126 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

point blessée. Je n*avois qu'un légère contusion au front et ne saignois que du nez. Cependant je vis au changement d'air et de voix de mon père, qu'il étoit mécontent de ce qu'il yenoit de faire. Il ne revint point à moi par des caresses, la dignité paternelle ne souffroit pas un changement si brusque; mais il revint à ma mère avec de tendres excuses; et je voyois bien, aux regards qu'il jetoit furtivement sur moi, que la moitié de tout cela m'étoit indirectement adressée. Non, ma chère, il n'y a point de confusion si touchante que celle d'un tendre père qui croit s'être mis dans son tort. Le cœur d'un père sent qa'il est fait pour pardonner, et. non pour avoir besoin de pardon.

n étoit rheure du souper; on le fit retarder pour me donner le temps de me remettre ; et mon père ne voulant pas que les domestiques fussent témoins de mon désordre, m'alla chercher lui-même un verre d'eau, tandis que ma mère me bassinoit le visage. Hélas ! cette pauvre maman, déjà languissante et valétudinaire, elle se seroit bien passée d'une pareille scène, et n'avoit guère moins besoin de secours que moi.

A table, il ne me parla point ; mais ce silence étoit de honte et non de dédain ; il alfectoit de trouver bon chaque plat pour dire à ma mère de m'en servir; et ce qui me toucha le plus sensiblement fut de m'apercevoir qu'il cherchoit les occasions de me nommer sa fille, et non pas Julie, comme à l'ordinaire.

Après le souper, l'air se trouva si froid que ma mère fit faire du feu dans sa chambre. Elle s'assit à l'un des coins de la cheminée, et mon père à l'autre ; j'allois prendre une chaise pour me placer entre eux, quand, m'arrêlant par ma robe, et me tirant à lui sans rien dire, il m'assit sur ses genoux. Tout cela se fit si promptement, et par une sorte de mouvement si involontaire, qu'il en eut une espèce de repentir le moment d'après. Cependant j'étois sur ses genoux, il n» pouvoit plus s'en dédire ; et, ce qu'il y avoit de pis pour la contenance, il falloit me tenir embrassée dans cette gênante attitude. Tout cela se faisoit en silence : mais je sentois de temps en temps ses bras se presser contre mes flancs avec un soupir assez mal étouffé. Je ne sais quelle mauvaise honte empêchoit ses bras paternels de se livrer à ces douces étreintes. Une certaine gravité qu'on n'osoit quitter, une certaine confusion qu'on n'osoit vaincre, raettoient entre un père et sa fille ce charmant embarras que la pudeur et l'amour donnent aux amants; tandis qu'une tendre mère, transportée d'aise, dévoroit en certes un û doux spectacle. Je voyois, je sentois tout cela, mon ange,

132 LÀ HODVELLB HÈLOlSB.

et ne pus tenir plus longtemps à Tattendrissement qui me gagnoit. Je feignis de glisser; je jetai, pour me reteidr» un bras au cou de mon père; je penchai mon visage sur son visage vénérable, et dans un instant il fut couvert de mes baisers et inondé de mes larmes; je sentis à celles qui lui couloient des yeux qu'il étoit lui-même soulagé d'une grande peine : ma mère vint partager nos transports. Douce et paisible innocence, tu manquas seule à mon cœur pour faire de cette scène delà nature le plus délicieux moment de ma vie!

Ce matin, la lassitude et le ressentiment de ma chute m'ayant retenue au lit un peu tard, mon père est entré dans ma chambre avant que je fusse levée; il s'est assis à c6té de mon lit en s^informant tendrement de ma santé ; il a pris une de mes mains dans les siennes, il s'est abaissé jusqu'à la baiser plusieurs fois eu m'appelant sa chèi^c fille, et me témoignant du regret de son emportement. Pour moi, je lui ai dit et je le pense, que je serois trop heureuse d'être battue tous les jours au même prix, et qu'il n'y a point de traitement si rude qu'une seule de ses caresses n'eHace au fond de mon cœur.

Après cela, prenant un ton plus grave, il m'a remise sur le siqet d'hier, et m'a signifié sa volonté en termes honnêtes, mais précis. Vous savez, m'a-t-il dit, à qui je vous destine; je vous l'ai déclaré dès mon arrivée, et ne changerai jamais d'intention sur ce point. Quant à l'homme dont m'a parlé mylord Edouard, quoique je ne lui dispute point le mérite que tout le monde lui trouve, je ne sais s'il a conçu de lui-même le ridicule espoir de s'allier à moi, ou si quelqu'un a pu le lui inspirer; mais, quand je n'aurois personne en vue, et qu'il auroit toutes les guinées de l'Angleterre, soyez sûre que je n'accepterois jamais un tel gendre. Je vous défends de le voir et de lui parler de votre vie, et cela autant pour la sûreté de la sienne que 4)0ur votre honneur. Quoique je me sois toujours senti peu d'inclination pour lui, je le hais, surtout à présent, pour les excès qu'il m'a fait commettre, et ne lui pardonnerai jamais ma brutalité.

A ces mots, il est sorti sans attendre ma réponse, et presque avec le même air de sévérité qu'il venoit de se reprocher. Ah! ma cousine, quels monstres d'enfer sont ces préjugés qui dépravent les meilleurs cœurs, et font taire à chaque instant la nature'

Voilà, ma Glaire, comment s'est passée l'explication que tu avois prévue, et dont je n'ai pu comprendre la cause jusqu'à ce que ta lettre me l'ait apprise. Je ne puis bien te dire quelle révolution s'est faite en moi, mais depuis ce moment je me trouve diangée ; il me

Page 1