PREMIÈRE PARTIE
semble que je tourne les yeux avec plus de regret sur Tbeureux temps où je vivols irznqijtàile^ contente au sein de ma famille, et que je sens augmenter le sentiment de mu faute avec celui des biens qu'elle m*a fait perdre. Dis, cruelle, dis-le-moi, si tu Toses, le temps de Tamour seroit-il passé, et faut-il ne se plus revoir? Ah! sens-lu bien tout ce qu'il y a de sombre et d'horrible dans celte funeste idée? Cependant TorÂre de mon père est précis, le danger de mon amant est certain. Sais-tu ce qui résulte en moi de tant de mouvements opposés qui s'entre-détruisent? Une sorte de stupidité qui me rend Tâme presque insensible, et ne me laisse l'usage ni des passions, ni de la raison. Le moment est critique, tu me las dit et je le sens ; cependant je ne fus jamais moins en état de me conduire. J'ai voulu tenter vingt fois d'écrire à celui que j'aime, je suis prête à m'évanouir à chaque ligne, et n'en saurois tracer deux de suite. Il ne me raste que toi, ma douce amie : daigne penser, parler, agir pour moi; je remets mon sort en tes mains ; qudque parti que tu prennes, je confirme d'avance tout ce que tu feras : je confie à ton amitié ce pouvoir funeste que l'amour m'a vendu si cher.. Sépare-moi pour jamais de moi-même, donne-moi la mort s'il faut que je meure , mais ne me force pas à me percer le coeur de ma propre main.
0 mon ange! ma protectrice! quel horrible emploi je te laisse! Auras- tu le courage de l'exercer? sûuras- tu bien en adoucir la barbarie! Hélas! ce n'est pas mon cœur seul qu'il faut déchirer. Claire, tu le sais, lu le sais, comment je suis aimée ! je n'ai pas même la consolation d'être la plus à plaindre. De grâce! fais parler mon cœur par ta bouche; pénètre le tien de la tendre commisération de l'amour; console un infortuné; dis-lui cent fois... Ah 1 dis-lui... Ne crois-tu pas, chère amie, que, malgré tous les préjugés, tous les obstacles, tous les revers, le ciel nous a faits l'un pour l'autre ? Oui, oui, j'en suis sûre, il nous destine à être unis ; il m'est impossible de perdre cette idée, il m'est impossible de renoncer à l'espoir qui la suit. Dislui qu'il se garde lui-même du découragement et du désespoir. Ne t'amuse point à lui demander en mon nom amour et fidélité, encore moins à lui en promettre autant de ma part ; l'assurance n'en estelle pas au fond de nos âmes? Ne sentons-nous pas qu'elles sont indivisibles, et que nous n'en avons plus qu'une à nous deux? Dis-lui donc seulement qu'il espère, et que, si le sort nous poursuit, il se fie au moins à l'amour ; car, je le sens, ma cousine, il guérira de manière ou d'autre les maux qu'il nous cause, et quoi que le ciel or donne de nous, nous ne vi"*<>us pas longtemps séparés.
134 LA NOUVELLE HfiLOiSB.
P. S. Après ma lettre écrite, j'ai passé dans la chambre de ma mère, et je me suis trouvée si mal que je sais obligée de vaiir me remettre dans mon lit: je m'aperçois même... je crains... Ah! ma chère, je crains bien que ma chute d'hier n'ait quelque suite phis funeste que je n*aYois pensé. Ainsi tout est fini pour moi; toutes mes espérances m'abandonnent en même temps.
LETTRE LU
DE GLAIRE A HOKSIEDR D*ORBB.
Mon père m*a rapporté ce matin l'entretien qu'il eut hier avec vous. Je vois avec plaisir que tout s'achemine à ce qu'il vous plaît d'appeler votre bonheur. J'espère d'y trouver aussi le mien; l'estime et l'amitié vous sont acquises, et tout ce que mon cœur peut nourrir de sentiments plus tendres est encore à vous. Mais ne vous y trompez pas ; je suis en femme une espèce de monstre, et je ne sais par quelle bizarrerie de la nature l'amitié l'emporte eu moi sur IV mour. Quand je vous dis que ma Julie m'est plus chère que vous, vous n'en faites que rire; et cependant rien n'est plus vrai. Julie le sent si bien qu'elle est plus jalouse pour vous que vous-même, et que, tandis que vous paroissez content, elle trouve toujours que je ne vous aime pas assez. Il y a plus, et je m'attache tellement à tout ce qui lui est cher, que son amant et vous êtes à peu près dans mon cœur en même degré, quoique de différentes manières. Je n'ai pour lui que de l'amitié, mais elle est plus vive; je crois sentir un peu d'amour pour vous, mais il est plus posé. Quoique tout cela pût paroitre assez équivalent pour troubler la tranquillité d'un jaloux, je ne pense pas que la vôtre en soit fort altérée.
Que les pauvres enfants en sont loin, de cette douce tranqmllité dont nous osons jouir ! et que notre contentement a mauvaise grâce, tandis que nos amis sont au désespoir! C'en est fait, il faut qu'ils se quittent; voici Tinstant peut-être de leur étemelle séparation; et k tristesse que nous leur reprochâmes le jour du concert étoit peut-être un pressentiment qu'ils se voyoient pour la dernière fois. Cependant votre ami ne sait rien de ison infortune : dans la sécurité de son cœur il jouit encore du bonhew* qu'il a perdu ; au moment du désespoir, fl goûte en idée une onabre de félicité; et, comme celui qu'enlève ud trépas imprévu, le malheureux songe à vivre, et ne voit pas la mort
BREMIËRE PARTIE. iS5
qui va le saisir. Hélas I c^est de ma main qu'il doit receyoir ce coup terrible ! 0 divine amitié, seule idole de mon cœur, viens ranimer de ta sainte cruauté. Donne-moi le courage d'être barbare, et de te servir dignement dans un si douloureux devoir.
Je compte sur vous en cette occasion, et j'y compterois même quand vous m'aimeriez moins ; car je connois votre àme, je sais qu'elle n a pas besoin du zèle de l'amour où parle celui de Thumanité. 11 s'agit d*abord d'engager notre ami à venir chez moi demain dans la matinée. Gardez-vous, au surplus, de l'avertir de rien. Aujourd'hui l'on me laisse libre, et j'irai passer l'après-midi chez Julie; tâchez de trouver myiord Edouard, et de venir seul avec lui m'attendre à huit heures; afin de convenir ensemble de ce qu'il faudra faire pour résoudre au départ cet infortuné et prévenir son désespoir.
J'espère beaucoup de son courage et de nos soins ; j'espère encore plus de son amour. La volonté de Julie, le danger que courent sa vie et son honneur, sont des motifs auxquels il ne résistera pas. Quoi qu'il en soit, je vous déclare qu'il ne sera point question de noce entre nous que Julie ne soit tranquille, et que jamais les larmes de mon amie n'arroseront le nœud qui doit nous unir. Ainsi, monsieur, s'il est vrai que vous m'aimiez, votre intérêt s'accorde, en cette occasion, avec voire générosité ; et ce n'est pas tellement ici l'affaire d'autrui, que ce ne soit aussi la vôtre.
LETTRE LXY.
DE CLAIRB A JULIE.
Tout est fait ; et, malgré ses imprudences, ma Julie est en sûreté. Les secrets de ton cœur sont ensevelis dans Tombre du mystère. Tu es encore au sein de ta famille et de ton pays, chérie, honorée, jouissant d'une réputation sans tache et d'une estime universelle. Considère en frémissant les dangers que la honte ou l'amour t'ont fait courir en faisant trop ou trop peu. Apprends à ne vouloir plus concilier des sentiments incompatibles, et bénis le ciel, trop aveugle amante ou fille trop craintive, d'un bonheur qui n'étoit réservé qu'à toi.
Je vonlois éviter à ton triste cœur le détail de ce départ si cruel et m nécessaire: tu Tas voulu, je Tai promis ; je tiendrai parole avec cette
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même franchise qui nous est commune, et qui ne mit jamais aucun avantage en balança avec la bonne foi. Lis donc, chère et déplo* rable amie, lis, puisqu'il le faut; mais prends eourage, et tiens -toi fenne. ,
Toutes les mesures que j'avois prises et dont je te rent * 5 compte hier ont été suivies de point en point. En rentrant chez moi j'y trouvai M. d'Orbe et mylord Edouard. Je commençai par déclarer au dernier ce que nous savions de son héroïque générosité, et lui témoignai combien nous en étions toutes deux pénétrées. Ensuite je leur exposai les puissantes raisons que nous avions d'éloigner promptement ton ami, et les difficultés que je prévoyais à Ty résoudre. Mylord sentit parfaitement tout cela, et montra beaucoup de douleur de Teffet qu'avoit produit son zèle inconsidéré. Ils convinrent qu'il étoit important de précipiter le départ de ton ami, et de saiçir un moment de consentement pour prévenir de nouvelles irrésolutions, et rarraclicr au continuel danger du séjour. Je voulois charger M. d'Orbe de faire à son insu les préparatifs convenables; mais mylord, regardant celte affaire comme la sienne, voulut en prendre le soin. 11 me promit que sa chaise seroit prête ce matin à onze heures, ajoutant qu'il Taccompagneroit aussi loin qu'il seroit nécessaire, et proposa de l'emmener d'abord sous un autre prétexte, pour le déterminer plus à loisir. Cet expédient ne me parut pas assez franc pour nous et pour notre ami, et je ne voulus pas non plus l'exposer loin de nous au premier effet d'un désespoir qui pouvoit plus aisément échapper aux yeux de mylord qu'aux miens. Je n'acceptai pas, par la même raison, la proposition qu'il fit de lui parler lui-même et d obtenir son consentement. Je prévoyois que cette négociation seroit délicate, et je n'en voulus charger que moi seule ; car je connois plus sûrement les endroits sensibles de son cœur, et je sais qu'il règne toujours entre hommes une sécheresse qu'une femme sait mieux adoucir. Cependant je conçus que les soins de mylord ne nous seroient pas iifiïtiles pour préparer les choses. Je vis tout l'effet que pouvoient produire sur un cœur vertueux les discours d'un homme sensible qui croit n'être qu'un philosophe, et quelle chaleur la voix d'un ami pouvoit donner aux raisonnements d'un sage.
J'engageai donc mylord Edouard à passer avec lui la soirée, et, sans rien dire qui eût un rapport direct à sa situation, de disposer insensiblement son âme à la fermeté stoîque. Vous qui savez si bien votre Épictète, lui dis-je, voici le cas ou jamais de l'employer utilement. Distinguez avec soin les biens apparents des biens réels, ceux