‹ Julie Ou La Nouvelle HéloïseChapitre 63 sur 126 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

qui sont en nous de ceux qui sont hors de nous. Dans un moment où répreuye se prépare au dehors, prouvez -lui qu^on ne reçoit jamais de mal que de soi-même, ^t que le sage, se portant partout avec lui, porte aussi partout son bonheur. Je compris à sa réponse que cette légère ironie, qui ne pouvoit le fâcher, suffisoit pour exciter son zèle, et qu'il comptoit fort m'envoyer le lendemain ton ami bien préparé. C'étoit tout ce que j'avois prétendu; car, quoique au fond je ne fasse pas grand cas, non plus que toi, de toute cette philosophie parliére, je suis persuadée qu'un honnête homme a toujours quelque honte de changer de maxime du soir au matin, et de se dédire en son cœur, dès le lendemain, de tout ce que sa raison lui dictoit la veille.

M. d'Orbe vouloit être aussi de la partie, et passer la soirée avec eux, mais je le priai de n'en rien faire ; il n'auroit fait que s'ennuyer, ou gêner Tentretien. L'intérêt que je prends à lui ne m'empêche pas de voir qu'il n'est point du vol des deux autres. Ce penser mâle des âmes fortes, qui leur donne un idiome si particulier, est une langue dont il n'a pas la grammaire. En les quittant, je songeai au punch ; et, craignant les confidences anticipées, j'en glissai un mot en riant à mylord. Rassurez-vous, me dit-il, je me livre aux habitudes quand je n'y vois aucun danger ; mais je ne m'en suis jamais fsi^t l'esclave ; il s'agit ici de l'honneur de Julie, du destin, peut-être de la vie d'un homme et de mon ami. Je boirai du punch selon ma coutume, de peur de donner à Tentretien quelque air de préparation ; mais ce punch sera de la limonade; et, comme il s'abstient d'en boire, il ne s'en apercevra point. Ne trouves- tu pas, ma chère, qu'on doit être bien humilié d'avoir contracté des habitudes qui forcent à de pareilles précautions ?

J'ai passé la nuit dans de grandes agitations qui n'étoient pas toutes pour ton compte. Les plaisirs innocents de notre première jeonesfe, la douceur d'une ancienne familiarité, la société plus resserrée encore depuis une année entre lui et moi par la difficulté qu'il avdt de te voir, tout portoit dans mon âme l'amertume de cette séparation. Je sentois que j'allois perdre avec la moitié de toi-même ine partie de ma propre existence ; je comptois les heures avec in- |uiétude; et, voyant poindre le jour, je n'ai pas vu naître sans effroi celui qui devoit décider de ton sort. J'ai passé la matmée à méditer mes discours et à réfléchir sur l'impression qu'ils pouvoient faire. Enfin l'heure est venue, et j'ai vu entrer ton ami. 11 avoit l'air inquiet, et m'a (jemandé précipitanmient de tes nouvelles ; car, dès le lendemain de ta scène avec ton père« il avoit su que tu étois malade,

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et mylord Edouard luiavoit confirmé hier que tu n'étois pas sortie de ton lit. Pour éviter là-dessus les détails, je lui ai dit aussitôt que je t'avois laissée mieux hier au soir, et j'ai ajoulé qu'il en apprendroit dans un moment davantage par le retou? de Hanz que je venois de renvoyer. Ma précaution n'a servi de rien ; il m'a fait cent questions sur ton état ; et, comme elles m'éloignoient ûe mon objet, j'ai fait des réponses succinctes, et me suis mise à le questionner à mon tour.

J'ai commencé par sonder la situation de son esprit: je l'ai trouvé grave, méthodique, et prêt à peser le sentiment au poids de la raison. Grâces au ciel, ai-je dit en moi-même, voilà mon sage bien préparé; il ne s'agit plus que de le mettre à l'épreuve. Quoique l'usage ordinaire soit d'annoncer par degrés les tristes nouvelles, la connoissance que j*ai de son imagination fougueuse, qui, sur un mot, porte tout à l'extrême, m'a déterminée à suivre une route contraire, et j'ai mieux aimé l'accabler d'abord pour lui ménager des adoucissements, que de multiplier inutilement ses douleurs, et les lui donner mille fois pour une. Prenant donc un ton plus sérieux, et le regardant fixement : Mon ami, lui ai-je dit, connoissez-vous les bornes du courage et de la vertu dans une âme forte? et croyez -vous que renoncer à ce qu'on aime soit un effort au-dessus de l'humanité ? A l'instant il s'est levé comme un furieux : puis frappant des mains et les portant à son front aussi jomtes : Je vous entends, s'est-il écrié, Julie est morte ! Julie est morte ! a-t-il répété d'un ton qui m'a fait frémir: je le sens à vos soins trompeurs, à vos vains ménagements, qui ne font que rendre ma mort plus lente et plus cruelle.

Quoique effrayée d'un mouvement si subit, j'en ai bientôt deviné la cause, et j'ai d'abord conçu comment les nouvelles de ta maladie, les moralités de mylord Edouard, le rendez-vous de ce matin, ses questions éhidées, celles que je venois de lui faire, l'avoient pu jeter dans de fausses alarmes. Je voyois bien aussi quel parti je pouvois tirerdeson erreur en l'y laissant quelques instants; mais je n'ai pu me résoudre à cette barbarie. L'idée delà mort de ce qu'on aime est si affreuse, qu'il n'y en a point qui ne soit douce à lui substituer, et je me suis hâtée de profiter de cet avantage. Peut-être ne la verrez-vous plus, lui ai-je dit ; mais elle vit et vous aime. Ah ! si Julie étoit morte, Glaire auroit-elle quelque chose à vous dire? Rendez grâces au del qui sauve à votre infortune des maux dont il pourroit vous accabler. Il étoit si étonné, si saisi, si égaré, qu'après l'avoir fait rasseoir, j'ai eu le temps de lui détailler par ordre tout ce qu'il falioit qu'il sût ; et j'ai fait valoir de mon mieux les procédés de mylord* Edouard, afin

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