LETTRE PREMIÈRE
DE MADAME d'ORBE â SÂINT-PREUX.
Que de maux vous causez à ceux qui vous aiment ! Que de pleurs vous avez déjà fait couler dans une famille infortunée dont vous seul troublez le repos ! Craignez d'ajouter le deuil à nos larmes ; craignez que la mort d'une mère affligée ne soit le dernier effet du poison que vous versez dans le cœur de sa fille, et qu'un amour désordonné ne denenne enfln pour vous-même la source d un remords éternel. L'amitié m'a fait supporter vos erreurs tant qu'une ombre d'espoir pou voit les nourrir ; mais comment tolérer une vaine constance que l'honneur et la raison condamnent, et qui, ne pouvant plus causer que des malheurs et des peines, ne mérite que le nom d'obstination î
Vous savez de quelle manière le secret de. vos feux, dérobé si longtemps aux soupçons de ma tante, lui iiit dévoilé par vos lettres. Quelque sensible que soit un tel coup à cette mère tendre et vertueuse, moins irritée contre vous que contre elle-même, elle ne s'en prend qu'à son aveugle négligence ; elle déplore sa fatale illusion : sa plus cruelle peine est d'avoir pu trop estimer sa fille, et sa douleur est pour Julie un châtiment cent fois pire que ses reproches.
L'accablement de celte pauvre cousine ne sauroit s'imaginer. 11 iaut le voir pour le comprendre. Son cœur semble étouffé par l'affliction, et Texcés des sentiments qui l'oppressent lui donne un air de stupidité plus effrayante que des cris aigus. Elle se tient jour et nuit à genoux au chevet de sa mère, Fair morne, l'œil fixé en terre, ^wcdint un profond silence, la servant avec plus d'attention et de NVN^dVi^
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que jamais, puis retombant à l'instant dans un état d^anéantissement qui la feroit prendre pour une autre personne. Il est très-clair que c'est la maladie de la mère qui soutient les forces de la fîlle ; et si Tardeur de la servir n'animoit son zèle, ses yeux éteints, sa pâleur, son extrême abattement, me feroient craindre qu elle n'eût grand besoin pour elle-même de tous les soins qu'elle lui rend. Ma tante s'en aperçoit aussi ; et je vois, à Tinquiétude avec laquelle elle me recommande en particulier la santé de sa fille, combien le cœur combat de part et d'autre contre la gêne qu'elles s'imposent, et combien on doit vous haïr de troubler une union si charmante.
Cette contrainte augmente encore par le soin de la dérober aux yeux d'un père emporté, auquel une mère tremblante pour les jours de sa illle veut cacher ce dangereux secret. On se fait une loi de garder en sa présence l'ancienne familiarité ; mais si la tendresse maternelle profite avec plaisir de ce prétexte, une fille confuse n'ose livrer son cœur à des caresses qu'elle croit feintes, et qui lui sont d'autant plus cruelles qu'elles lui seroient douces si elle osoit y compter. En recevant celles de son père, elle regarde sa mère d'un air si tendre et si humilié, qu'on voit son cœur lui dire par ses yeux : Àh ! que nesuî»je digne encore d'en recevoir autant de vous !
Madame d'Étange m'a prise plusieurs fois à part ; et j'ai, connu facilement, à la douceur de ses réprimandes et au ton dont elle m'a parlé de vous, que Julie a fait de grands efforts pour calmer envers nous sa trop juste indignation, et quelle n'a rien épargné pour nous justifier l'un et l'autre à ses dépens. Vos lettres mêmes portent, avec le caractère d'un amour excessif, une sorte d'excuse qui ne lui a pas échappé ; elle vous reproche moins l'abus de sa confiance qu'à ellemême sa simplicité à vous l'accorder. Elle vous estime assez pour croire qu'aucun autre homme à votre place n'eût mieux résisté que vous ; elle s'en prend de vos fautes à la vertu même. Elle conçoit maintenant, dit-elle, ce que c'est qu'une probité trop vantée, qui n'empêche point un honnête homme amoureux de corrompre, s'il peut, une fille sage, et de déshonorer sans scrupule toute une famille pour satisfaire un moment de fureur. Mais que sert de revenir sur le [)assé ? Il s'agit de cacher sous un voile éternel cet odieux mystère, d'en effacer, s'il se peut, jusqu'au moindre vestige, et de seconder la bonté du ciel qui n'en a point laissé de témoignage sensible. Le secret est concentré entre six personnes sûres. Le repos de tout ce que vous avez aimé, les jours d'une mère au désespoir, l'honneur d'une maison respectable, votre propre vertu, tout dépend de vous encore;
tout vous prescrit votre devoir : vous pouvez réparer le mal que vous 9jeE fait; vous pouvez vous rendre digna de Julie, et justifier sa &ute en renonçant à elle ; et si votre cœur ne m'a point trompée, il n^y a plus que la grandeur d'un tel sacriûce qui puisse répondre à celle de Tamour qui Texige. Fondée sur Testime que j'eus toujours pour vos sentiments, et sur ce que la plus tendre union qui fut jamais lui doit ajouter de force, j*ai promis en votre nom tout ce que vous devez tenir : osez me démentir si j'ai trop présumé de vous, ou soyez aujourd'hui ce que vous devez être. Il faut immoler votre maitresse ou votre amour Tun à l'autre, et vous montrer le plus lâclie ou le plus vertueux des hommes.
Cette mère infortunée a voulu vous écrire ; elle avoit même commencé. OIKeu! que de coups de poignard vous eussent portés ses plaintes amèresIQue ses touchants reproches vous eussent déchiré le cœur! Que ses humbles prières vous eussent pénétré de honte! J'ai mis en pièces cette lettre accablante que vous n'eussiez jamais supportée : je n'ai pu souffrir ce comble d'horreur de voir une mère humiliée devant le séducteur de sa fille : vous êtes digne au moins qu'on n'emploie pas avec vous de pareils moyens, faits pour fléchir des monstres, et pour faire mourir de douleur un homme sensible.
Si c'éloit ici le premier effort que Tamour vous eût demandé, je pourrois douter du succès et balancer sur l'estime qui vous est due : mais le sacrifice que vous avez fait à l'honneur de Julie en quittant ce pays m'est garant de celui que vous allez faire à son repos en rompant un commerce inutile. Les premiers actes de vertu sont toujours les plus pénibles, et vous ne perdrez point le prix d'un effort qui vous a tant coûté, en vous obstinant à soutenir une vaine correspondance dont les risques sont terribles pour votre amante, les dédommagements nuls pour tous les deux, et qui ne fait que prolonger sans fruit les tourments de l'un et de l'autre. N'en doutez plus, cette Julie qui vous fut si chère ne doit rien être à celui qu'elle a tant aimé : vous vous dissimulez en vain vos malheurs ; vous la perdîtes au moment que vous vous séparâtes d'elle, ou plutôt le ciel vous l'avoit ôlée même avant qu'elle se donnât à vous; car son père la promit dés son retour^ et vous savez trop que la parole de cet homme inflexible est irrévocable. De quelque manière que vous vous comportiez, l'invincible sort s'oppose à vos vœux, et vous ne la posséderez jamais. L'unique choix qu'il vous reste à faire est de la précipiter dans un abime de malheurs et d'opprobres, ou d'honorer en elle ce que vous avez
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surtont ne m'accablez plus de cette estime impitoya))le que vous me vendez si cher, et dont vous faites le tourment de ma vie.
Votre mnin barbare a donc osé les rompre ces doux noeuds formés sous vos yeux presque dès Tenfance, et que votre amitié sembloH partager avec tant de plaisir ! Je suis donc aussi malheureux que vous le voulez et que je puis l'être ! Ah ! connoissez-vous tout le mal que vous faites? Sentez-vous bien que vous m'arrachez Fâme, que ce que vous m'ôlez est sans dédommagement, et qu'il vaut mieux cent fois mourir que ne plus vivre l'un pouf l'autre? Que me parlez- vous du bonheur de Julie ? en peut-il être sans le contentement du cœur? Que me parlez- vous du danger de sa mère? ah ! qu'est-ce que la vie d'une mère, la mienne, la vôtre, la sienne même, qu'est-ce que l'existence du monde entier auprès du sentiment délicieux qui nous unissoit? Insensée et farouche vertu ! j'obéis à ta voix sans mérite ; je t'abhorre en faisant tout pour toi. Que sont tes vaines consolations contre les vives douleurs de Tâme? Va, triste idole des malheureux, tu ne fais qu'augmenter leur misère en leur ôtant les ressources que la fortune leur laisse. J'obéirai pourtant; oui, cruelle, j'obéirai : je deviendi-ai, s'il se peut, insensible et féroce comme vous. J'oublierai tout ce qui me fut cher au monde. Je ne veux plus entendre ni prononcer le nom de Julie ni le vôtre. Je ne veux plus m'en rappeler rinsupportabif^ souvenir. Un dépit, une rage inflexible m'aigrit contre tant de revers Une dure opiniâtreté me tiendra lieu de courage : il m'en a tror coûté d'être sensible; il vaut mieux renoncer à l'humanité.
LETTRE IV
DB MADAME d'oRBB A l'aMANT DB JULIB.
Vous m'avez écrit une lettre désolante ; mais il y a tant d'amour et de vertu dans votre conduite, qu'elle efface l'amertume de vos plaintes : vous êtes trop généreux pour qu'on ait le courage de vous quereller. Quelque emportement qu'on laisse paroître, quand on sait ainsi s'immoler à ce qu'on aime, on mérite plus de louanges que de reproches; et, malgré vos injures, vous ne me fûtes jamais si cher que depuis que je connois si bien tout ce que vous valez.
Rendez grâce à cette vertu que vous croyez haïr, et qui fait plus pour vous que votre amour même. Il n'y a pas jusqu'à ma tante qofc
TUOISIÉMË PARTIE. S^
foas n^ayez séduite par un sacrifice dont elle sent tout le prix. EU^n'a palire votre lettre sans attendrissement; elle a même eu la foiblesse de la laisser voir à sa fille : et Teffort qu'a fait la pauvre Julie pour coolenir à celte lecture ses soupirs et ses pleurs Ta fait tomber évanouie.
Cette tendre mère, que vos lettres avoient déjà puissamment émue, commence à connoitre, par tout ce qu'elle voit, combien vos deux cœurs sont hors de la règle commune, et combien votre amour porte un caractère naturel de sympathie, que le temps ni les efforts humains ne sauroient effacer. Elle qui a si grand besoin de consolation consoleroit volontiers sa fille, si la bienséance ne la retenoit; et je la vois trop prés d'en devenir la confidente pour qu'elle ne me pardonne pas de ravoir été. Elle s'échappa hier jusqu'à dire en sa présence, un peu indiscrètement* peut-être: Ah! s'il ne dépendoit que de moi... Quoiqu'elle se retint et n'achevât pas, je vis, au baiser ardent que Julie imprimoit sur sa main, qu'elle ne l'avoit que trop entendue. Je sais même qu'elle a voulu plusieurs fois parler à son inflexible époux ; mais, soit danger d'exposer sa fille aux fureurs d'un père irrité, soit crainte pour elle-même, sa timidité Ta toujours re- Unue; et son afioiblissement, ses maux, augmentent si sensiblemont, que j'ai peur de la voir hors d'état d'exécuter sa résolution avant qu'elle l'ait -bien formée.
Quoi qu'il en soit, malgré les fautes dont vous êtes cause, cette honnêteté de coEiur qui se fait sentir dans votre amour mutuel lui a donné une telle opinion de vous, qu'elle se fie à la parole de tous deux sur l'interruption de votre correspondance, et qu'elle n'a pris aucune précaution pour veiller de plus près sur sa fille. Effectivement, si Julie ne répondoit pas à sa confiance, elle ne seroit plus digne de ses soins, et il faudroit vous étouffer l'un et l'autre si vous étiez capables de tromper encore la meilleure des mères, et d'abuser de l'estime qu'elle a pour vous.
Je ne cherche point à rallumer dans votre cœur une espérance que je n'ai pas moi-même; mais je veux vous montrer, comme il est vrai, que le parti le plus honnête est aussi le plus sage, et que s'il peut rester quelque ressource à votre amour, elle est dans le sacrifice que l'honneur et la raison vous imposent. Mère, parents, amis, tout est maintenant pour vous, hors un père, qu'on gagnera
* Claire, étes-TOos ici moins indiscrète? esl-ce la dernière fois que tous le •ertiff
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par cette voie, ou que rien ne sauroit gagner. Quelque imprécation qu'ait pu vous dicter un moment de désespoir, vous nous avez pnnné cent fois qu'il n'est point de route plus sûre pour aller au bonheur que celle de la vertu. Si l'on y parvient, il est plus pur, plus solide et plus doux par elle; si on le manque, elle seule peut en dédommager. Reprenez donc courage ; soyez homme, et soyez encore vousmême. Si j'ai bien connu votre cœur, la manière la plus cruelle pour vous de perdre Julie serait d'être indigne de l'obtenir.
LETTRE V