DB JDLIB A SON AVANT
Elle n'est plus. Mes yeux ont vu fermer les siens pour jamais ; ma bouche a reçu son dernier soupir ; mon nom fut le dernier mot qu'elle prononça ; son dernier regard fut tourné vers moi. Non, ce n'étoit pas la vie qu'elle sembloit quitter, j'avois trop peu su la loi rendre chère ; c'étoit à moi seule qu'elle s'arraclioit. Elle me voyoit sans guide et sans espérance, accablée de mes malheurs et de mes fautes : mourir ne lut rien pour elle, et son cœur n'a gémi que d'abandonner sa fille dans cet état. Elle n'eut que trop de raison. Qu'avoit-elle à regretter sur la terre? Qu'est-ce qui pouvoit ici-bas valoir à ses yeux le prix immortel de sa patience et de ses vertus qui l'attendoit dans le ciel? Que lui restoit-il à faire au monde, sinon d'y pleurer mon opprobre ? Ame pure et chaste, digne épouse, et mère incomparable, tu vis maintenant au séjour de la gloire et de la félicité ; tu vis ! et moi, livrée au repentir et au désespoir, privée à jamais de tes soins, de tes conseils, de tes douces caresses, je suis morte au bonheur, à la paix, à l'innocence : je ne sens plus que la perte ; je ne vois plus que ma honte ; ma vie n'est plus que peine et douleur. Ma mère, ma tendre mère, hélas ! je suis bien plus morte que toi!
Mon Dieu! quel transport égare une infortunée et lui fait oublier ses résolutions ? Où viens-je verser mes pleurs et pousser mes gémissements? C'est le cruel qui les a causés que j'en rends le dépositaire! C'est avec celui qui fait les malheurs de ma vie que j'ose les déplorer ! Oui, oui, barbare, partagez les tourments que vous me faites soullrir. Vous par qui je plongeai le couteau dans le sein matemeli
TIlOlSIEiCE PARTIE. 3&T
des maux qui ine viennent de tous, et senlei avec moi
parricide qui lut voire ouvrage. A quels yeux ose-
||KH^ paroilre aussi méprisable que je le suis? Devant qui m'avili-
l^-je 3u gré de mes remords? Quel autre que le complice de mon
ime pourrolt assez les coimoilre? C'est mon plus insupportable sup-
ice de n'Ëlre accusée que par mon cceur, et de voir attribuer au
41 naturel les larmes impures qu'un cuisanC repentir m'arrache. Je
I, je vis en Irémissanl la douleur empoLsonner, hâler les derniers
ors de ma triste mère. En vain sa pitié pour moi l'empétlin d'eu
«venir; en vain elle alTectoit d'attribuer le progrès de sou mal à la
Muse qui l'avoit produit : eu vain ma causine gagnée a tenu le même
.gitge : rien n"a pu tromper mon cœur déchiré de regret ; et, pour
m tourment éternel, je garderai jusqu'au tombeau l'afTreuse idée
l'^avoir abrégé la vie de celle à qui je la dois.
r 0 vous que le ciel suscita dans sa colère pour me rendre malheuwuse et coupable, pour la dernière lois recevez dans votre sein des proies dont vous êtes l'auteur. Je ne viens plus, comme autrefois, ager avec vous des peines qui dévoient nous être communes. Ce tes soupirs d'un dernier adieu qui s'édiappent malgré moi- C'en îHt fait ; Teiiipire de l'amour est éteint dans une £me livrée au seul désespoir, le consacre le reste de mes jours â pleurer la meilleure méi'es ; je saurai lui sacrifier des senlimcnls qui lui ont coûté la .fe; je serois trop heureuse qu'il m'en coulât asaei de les vaincre, expier tout ce qu'ils lui ont Tait souflrir. Ah ! si son esprit imnorlel pénètre au Tond de mon cœur, il sait bien que la victime que JB lui sacrifie n'est pas tout à fait indigne d'elle. Partagez un ertort (Ile TOUS m'avez rendu nécessaire. S'il vous resie quelque respect your ia mémoire d'un nœud si cher et si Tuneste, c'est piu- lui que je conjure de me fuir à jamais, de ne plus m'écrire, de ne plus ligrir mes remords, de me laisser oublier, s'il se peut, ce que nous Ames l'un à l'autre. Que mes yeui ne vous voieul plus ; que je ii'entsnde plus prononcer voire nom ; que votre Èouvenir ne vienne plus Itgiter mon cœur. J'ose purliT encore au nom d'uu amour qui ne 4oil plus Mre ; h tant de sujets de douleur n'ajoutez pas celui de voir dernier vwu niëpiisé. Adieu donc pour la dernière Cois, luùqut cher... Alit fille insensée!... Adieu pour jamais.
S58 LA NOUVELLE HÉLOlSl
LETTRE VL
DE l'amant de JPLIE A MADAME D^ORBB.
Enfin le voile est déchiré ; cette longue illusion s'est évanouie; cet espoir si doux s'est éteint : il ne me reste pour aliment d^une flamme éternelle qu'un souvenir amer et délicieux qui soutient ma vie et nourrit mes touraents du vain sentiment d'tin bonheur qui n'est plus.
Est-il donc vrai que j'ai goûté la félicité suprême ? Suis-je bien le même être qui fut heureux un jour ? Qui peut sentir ce que je souffre n'est-il pas né pour toujours souffrir? Qui put jouir des biens que j'ai perdus peut-il les perdre et vivre encore ? et des sentiments si contraires peuvent-ils germer dans un même coeur? Jours de plaisir et de gloire, non, vous n'étiez pas d'un mortel; vous étiez trop beaux pour devoir être périssables. Une douce extase absorboit toute votre durée, et la rassembloit en un point comme celle de l'éternité. Il n'y avoit pour moi ni passé ni avenir/ et je goûtois à la fois les délices de mille siècles Uélas! vous avez disparu comme un éclair. Cette éternité de bopheur ne fut qu'un instant de ma vie. Le temps a repris sa lenteur dans les moments de mon désespoir, et l'ennui mesure par longues années le reste infortuné de mes jours.
Pour achever de me les rendre insupportables, plus les afflictions m'accablent, plus tout ce qui m'étoit cher semble se détacher de moi. Madame, il se peut que vous m'aimiez encore; mais d'autres soins vous appellent, d'autres devoirs vous occupent. Mes plaintes que vous écoutiez avec intérêt sont maintenant indiscrètes. Julie, Julie ellemême se décourage et m'abandonne. Les tristes remords ont chassé l'amour. Tout est changé pour moi ; mon cœur seul est toujours le même, et mon sort en est plus affreux.
Mais qu'importe ce que je suis et ce que je dois être? Julie souffre, est-il temps de songer à moi ? Ah ! ce sont ses peines qui rendent les miennes plus amères. Oui, j'aimerois mieux qu'elle cessât de m'aimer et quelle fût heureuse.... Cesser de m'aimer !....respère-t-elle ?.... Jamais, jamais. Elle a beau me défendre de la voir et de lui écrire. Ce n'est pas le tourment qu'elle s'ôte, hélas ! c'est le consolateur. La perte d'une tendre mère la doit-elle priver d'im plus tendre ami?
TROISIËUE PAnTIE. KO
iMit-eDe soulager ses maux en les Diullijilîant? 0 amour ! est-^e 'i (es dépens qu'on peut venger la nature?
Non. non ; u'esl en vain qu'elle (trétend m'oublier. Son tendre cœur poorra-l-il se séparer du mien? Ne le retien s-je pas en dépit d'elle? Ouhlie-t-on des sen liment s tels que nous les avons éprouvés? et peuts'en souvenir sans les éprouver encore? L'amour vainiiueur fit le mallieur de sa vie ; l'amour vaiueu ne la rendra que plus à plaindre. £lle passera ses jours dans la douleur, tourmentée à la fois de vains i^rets et de vains désirs, sans pouvoir jamais contenter ni l'amour
Ne croyez pas pourtant qu'en plaignant ses erreurs je me dispense ■s respecter. Après tant de sacrifices, il est trop tard pour ap- ]N%ndre â désobéir. Puisqu'elle commande, il suflit; elle n'entendra fius parler de moi. Jugez si mon sort est alTreuï. Mon plus grand désespoir n'est pas de renoncer à elle. Ah ! c'est dans son cœiu" que i douleurs les plus vives, et je suis plus mallieui'âux de Ben iofortune que de h\ mienne. Tous qu'elle aime plus que toute se. et qui seule, après moi, la savez d^nemenl aimer, tllaire, ■ïmable traire, vous êtes l'unique bien qui lui reste. U est assez pré- .X pour lui rendre supporlable la perte de touslesaulres. Uéilomnagez-la des consolations qui lui sont Alées ei de celles qu'elle reesainteamitié supplée àla Tois auprès d'elle à la tendresse d'une mère, à celle d'un amant, aux charmes de tous les sentiments i dévoient la rendre heureuse Qu'elle le soit, s'il est possibli<, à quelque prix que ce puisse être. Qu'elle recouvre la paix et le repos i^out je l'ai privée; je sentirai moins les tourments qu'elle m'a laislés. Puisque je ne suis plus rien â mes propi'es yeux, puisque c'est ■non sort de passer ma vie à mourir pour elle, qu'elle me regarde e n'étant plus ; j'y consens si celle idée la rend plus tranquille. ^isse-t-elle retrouver prés de vous ses premières vertus, sou prenier bonheur ! Puisse-t-elle être encore par vos soins tout ce qu'elle dl été sans moi !
tJélas ! elle étoJt tille, et n'a plus de mère I VoitA la perle qui ne
iè r^iare point, et dont on ne se console jamais quand on a pu se la
K)»vcher. Sa coiisdance agitée lui redemande cette mère tendre et
AérJet et dans une douleur si cruelle l'horrible remords se joint à
n alUiction. 0 Juliel ce seulîmenl alTreux devoil-il être connu de toi?
His qui fûtes témoin de la maladie et des derniers moments de
ntte mère infortunée, je vous supplie, je vous conjure, dites-mol ce
n dois croire. Déchirez-moi le cœur si je suis coupable. Si la
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douleur de nos fautes l'a fait descendre au tombeau, nous sommes deux monstres indignes de vivre ; c'est un crime de songer à des liens si funestes, c'en est un de voir le jour. Non, j'ose le croire, un feu si pur n'a point produit de si noirs effets. L'amour nous inspira des sentiments trop nobles pour en tirer les forfaits des âmes dénaturées. Le ciel, le ciel scroit-il injuste? et celle qui sut immoler son bonheur aux auteurs de ses jours méritoit-elle de leur coûter la vie?