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SOS LA NOUVELLE HËLOlSE.
flexible régularité qui donne plus de gène que d^avantage, et n^est supportable qu'à celui qui l'impose, ni celte conFusion mal entendue qui pour trop avoir Ole Tusage de tout. On y reconnoit toujours la main du maître et Ton ne la sent jamais ; il a si bien ordonné le premier arrangement qu'à présent tout va tout seul, et qu'on jouit à la foi de la régie et de la liberté.
Voilà, mon bon ami, une idée abrégée, mais fidèle, du caractère de M. de Wolmar, autant que je Fai pu connoître depuis que je vis avec lui. Tel il m'a paru le premier jour, tel il me paroît le dernier sans aucune altération ; ce qui me fait espérer que je l'ai bien vu, et qu'il ne me reste plus rien à découvrir ; car je n'imagine pas qu'il pût se montrer autrement sans y perdre.
Sur ce tableau vous pouvez d'avance vous répondre à vous-même; et il faudroit me mépriser beaucoup pour ne pas me croire heureuse avec tant de sujet de l'être ^ Ce qui m'a longtemps abusée, et qui peut-être vous abuse encore, c'est la pensée que l'amour est nécessaire pom* former un heureux mariage. Mon ami, c'est une erreur ; l'honnêteté, la vertu, de certaines convenances, moins de conditions et d'âges que de caractères et dhumeurs, suffisent entre deux époux ; ce qui n'empêche point qu'il ne résulte de cette union un attachement Irès-lendre, qui, pour n'être pas précisément de l'amour, n'en est pas moins doux et n'en est que plus durable. L'amour est accompagné d une inquiétude continuelle de jalousie ou de privation, peu convenable au mariage, qui est un état de jouissance et de paix. On ne s'épouse point pour penser uniquement l'un à l'autre, mais pour remplir conjoinlement les devoirs de la vie civile, gouverner prudemment la maison, bien élever ses enfants. Les amants ne voient jamais qu'eux, ne s'occupent incessamment que d'eux, et la seule chose quils sachent faire est de s'aimer. Ce n'est pas assez pour des époux, qui ont tint d'autres soins à remplir. 11 n'y a point de passion qui nous fasse. une si forte illusion que l'amour: on prend sa violence pour un signe de sa durée ; le cœur surchargé d'un sentiment si doux retend pour ainsi dire sur l'avenir, et tant que cet amour dure on croit qu'il ne finira point. Mais, au contraire, c'est son ardeur même qui le consume ; il s'use avec la jeunesse, il s^efface avec la beauté, il s'éteint sous les glaces de l'âge; et depuis que le monde existe on n'a jamais vu deux amants en cheveux blancs soupirer l'un
* Apparemment qu'eUe n'avoit pas découvert encore le fatal secret qui b tourment? si fort dans la suite, ou qu'elle ne vouloit pas alors le confier à ton
ami.
[ TnOTSIÈME PARTIE. 309
raonr l'aulre. On doit, donc compter qu'on cessera de s'adorer lût ou Inrd ; alurs, l'idole qu'on servoit détruite, on se voit réciproquement tels qu'on est. On cliercbe avec étoimenienl l'objet qu'on aima ; le le Irourant plus, on se dépite contre celui qui reste, et soutent l'imaginalHin le défigure autant qu'elle l'avoit pan';. Il y a peu le gens, (Ût la Roi-'heroucauld, qui ne soient lionleux de s'ftrc aimés, |uand ils ne s'aiment plus*. Combien alors il est » craindre queTeu- )uî ne succède à des sentinicnts trop viPs; que leur dëelin, sans farréter à rindifférence, ne passe jusqu'au dégoût; qu'on ne se nnive enlln tout à fait rassasiés l'un de l'autre ; et que, pour s'être iftïip aimés amants, on n'en vienne à se liair époux ! lion clier ami, BUS m'avez toujours paru bien aimable, beaucoup trop pour mon bnocence et pour mon repos ; mais je ne vous ai jamais vu qu'atuoujsiu : que sais-je ce que vous seriez devenu cessant de l'être? L'amour Sfeint vous eût toujours laissé la verlu, je l'avoue ; mais en est-ce lisez pour Être beureux dans un lien que le cœur doit serrer! et iinbien d'hommes vertueux ne laissent pas d'être des m:iris insupbrlables ! Sur lout cela vous en pouvez dire autant de moi. Pour W. de Wolmar, nulle illusion ne nous prévient l'un pour Tautre : nous nous voyons tels que nous somiites; le sentiment qui lus joint n'est point l'aveugle transport des cœurs passionnés, mais lualile et constant altnclieinent do deu:( personnes honnêtes et Isonnables, qui, destinées à passer ensemble le reste de leurs jours, il contentes de leur sort, et tâdienl de se le reJidre doux l'une ï lulre. Il semble que, quand on nou£ eût formés evprés pour nous 1 n'aui'oit pu réussir mieux. S'il avoil le cœur aussi tendre i, il seroil impossible que tant de sensibQilé de part eld'aulre se heurlât quclquelois, et qu'il n'en résultât des querelles. Si j'élois jsî Iranquille que lui, trop defroideur régneroit entre nous, et ren. iit la société moins agréable et moins douce. S'il ne m'aimoit point, ins mal ensemble : s'il m'eût trop aimée, il m'eût été im- ,un. Chacun des deux est précisément ce qu'il faut à l'autre ; il f&laire et je l'anime ; nous en valons mieux i-éunis, et il semble que is soyons destinés è ne faire entre nous qu'une seule ilme, dont "est l'entendement et moi la volonté. Il n'y a pus jusqu'à son âge un avancé qui ne tourne au commun avantage : car. avec la passion ni j'êtois tourmentée, il est certain que s'il eût été plus jeune je -ois épousé avec plus de peine encore, et cet excès de répubien surpria que Julie eill lu e( cité la Roclie[aiicauld en Inute
SiO LA NOUYELLE HÉLOlSE.
gnance eût peut-être empêché l^eureuse révolution qui s*est faite en moi.
Mon ami, le ciel éclaire la bonne intention des pères, et récompense la docilité des enfants. Â Dieu ne plaise que je veuille insulter à vos déplaisirs. Le seul désir de vous rassurer pleinement sur mon sort me fait ajouter ce que je vais vous dire. Quand avec les sentiments que j'eus ci-devant pour vous, et les connoissances que j'ai maintenant, je serois libre encore et maîtresse de me choisir un mari, je prends à témoin de ma sincérité ce Dieu qui daigne m'éclairer et qui lit au fond de mon cœiu*, ce n'est pas vous que je cboisirois, c'est M. de Wolmar.
Il importe peut-être à votre entière guérison que j'achève de vous dire ce qui me reste sur le cœur. M. de Wolmar est plus âgé que moi. Si pour me punir de mes fautes, le ciel m'ôtoit le digne époux que j'ai si peu mérité, ma ferme résolution est de n'en prendre jamais un autre. S'il n'a pas eu le bonheur de trouver une fille chaste, il laissera du moins une cliaste veuve. Vous me connoissez trop bien pour croire qu'après vous avoir fait cette déclaration je sois femme à m'en rétracter jamais *.
Ce que j'ai dit pour lever vos doutes peut servir encore à résoudre en partie vos objections contre l'aveu que je crois devoir faire à mon mari. Il est trop sage pour me punir d'une démarche humiliante que le repentir seul peut m'arracher, et je ne suis pas plus capable d'user de la ruse des dames dont vous parlez, qu'il l'est de m'en soupçon-
* Nos situations diverses déterminent et changent malgré nous les affections de nos cœurs : nous serons vicieux et méchants tant que nous aurons intérêt à l'être, et malheureusement les chaînes dont nous sommes chargés multiplient cet intérêt autour de nous. L'effort de corriger le désordre de nos désirs est presque toujours vain, et rarement il est vrai. Ce qu'il faut changer, c'est moins nos désirs que les situations qui les produisent. Si nous voulons devenir bons. ôtons les rapports qui nous empêchent de l'être, il n'y a point d'autre moyen. Je ne voudrois pas pour tout au monde avoir droit à la succession d'autrui, surtout de personnes qui devroient m'être chères; car que sais-je quel horrible vœu l'indigence pourroit m'arracher? Sur ce principe, examinez bien la résolution de Julie, et la déclaration qu'elle en fait à son ami ; pesez cette résolutioo dans toutes ses circonsiances ; et vous verrez comment un cœur droit en doute de lui-môme sait s'ôter au besoin tout intérêt contraire au devoir. Dés ce moment. Julie, malgré l'amour qui lui reste, met ses sens du parti de sa vertu ; elle se force, pour ainsi dire, d'aimer Wolmar comme son unique époux, comme le seul homme avec lequel elle habitera de sa vie; elle change Tintérêt secret qu'elle avoit à sa perte en intérêt à le conserver. Ou je ne connois rien au cœur humain, ou c'est à cette seule résolution si critiquée que tient le triomphe delà vertu dans tout le reste de la vie de Julie, et l'attachement sincère et constant qu'elle 9 jusqu'à la fin pour son mari.
TKOISIËHE PARTIE 311
r. Qaant à la raison sur laquelle vous prétendez que cet aveu n'est pas nécesBUire, elle est cerbincnient un sophisme : car quoiqu'on ne ~X tenue à rien envers un époux qu'on n'a pas encore, cela n'autorise point à se donner k lui pour auti'e chose que. ce qu'on e^t. Je i senti, même avant de me marier; et si le serment extorqué par mon père m'empêcha de faire à cet égard mon devoir, je n'en fus que plus coupable, puisque c'est un crime de l'aire un serment injuste, el un second de le lenir. Mais j'avois une autre raison que mon cœur n'osoit s'avouer, et qui me rendoit beaucoup plus coupable encore- Grâces au ciel, elle ne subsiste plus.
e considération plus légitime et d'un plus grand poids est le danger de troubler inutilement le repos d'un honnête homme, qui n bonheur de l'estime qu'il a pour an femme. Il est sûr qu'il ne dépend plus de lui de rompre le nœud qui nous unit, ni de moi d'en avoir été plus digne. Ainsi je risque par une confidence indiscrète de flliger à pure perte, sans tirer d'autre avantage de ma sincérité que de décharger mon cœur d'un secret funeste qui me pèse cruellement. J'en serai plus tranquille, je le sens, après le lui avoir dêclaréi mais lui, peut-èlre. le sera-l-il moins, et ce seroit bien mal réparer mes torts que de préférer mon repos au sien.
Que ferai-je doue dans le doute où je suis? En attendant que le ciel m'éclaire mieux sur mes devoirs, je suivrai Je conseil de votre amitié: je garderai le silence, je tairai mes fautes a mon époux, et je (âclierai de les effacer par une conduite qui puisse un jour en mériter le pardon.
Pour commencer une réforme aussi nécessaire, trouvez bon, mon smi. que nous cessions désormais tout commerce entre nous. Si H. de Wolmar avott reçu ma confession, il déciderait jusqu'à quel point nous pouvons nourrir les sentiments de l'amitié qui nous lie, H nous en donner les innocents témoignages; mais, puisque je n'ose te consulter là-dessus, j'ai trop appris à mes dépens combien nous ^peuvent égarer les habitudes les plus légitimes en apparence. 11 est Jemps de devenir sage. Malgré la sécurité de mon cœur, je ne veux fias être juge en ma propre cause, ni me livrer, étaul femme, à la même présomption qui me perdit étant tille. Voici la dernière lettre ique vous recevTei de moi : je vous supplie aussi de ne plus m'écrjre. Cependant comme je ne cesserai jamais de prendre à vous le plus tendra intérêt, et que ce sentiment est aussi pur que le jour qui n'éclaire, je serai bien aisu de savoir quelquefois de vos nouvelles et de vous voir parvenir au bonheur que vous niérittï. Vous pourrei
31S LA ROQYXLLE HÉLOlSE.
de temps à autre écrire à miiime d'Orbe dans les occasions où tous aurez quelque événement intéressant à nous apprendre. J'espère que rhonnêtelé de votre âme se peindra toujours dans vos lettres. D'ailleurs ma cousine est vertueuse et assez sage pour ne me communiquer que ce qu'il me conviendra de voir, etposr «ipprimer cette correspondance si vous étiez capable d'en abusef.
Adieu, mon cher et bon ami : si je croyois que la fortune pût vous rendre heureux, je vous dirois : Gourez à la fortune; mais peut-être avez-vous raison de la dédaigner avec tant de trésors pour vous passer d elle ; j'aime mieux vous dire : Courez à la félicité, c'est la fortune du sage. Nous avons toujours senti qu'il n'y en avoit point sans la vertu ; mais prenez garde que ce mot de vertu trop abstrait n'ait plus d'éclat que de solidité, et ne soit un nom de parade qui sert plus à éblouir les autres qu'à nous contenter nous-mêmes. Je frémis quand je songe que des gens qui portoient l'adultère au fond de leur cœur osoient parler de vertu. Savez-vous bien ce que signifioit pour nous un terme si respectable et si profané, tandis que nous étions engagés dans un commerce criminel? c'était cet amour forcené dont nous étions embrasés l'un et l'autre qui déguisoit ses transports sous ce saint enthousiasme, pour nous les rendre encore plus chers, et nous abuser plus longtemps. Nous étions faits, j'ose le croire, pour suivre et chérir la véritable vertu; mais nous nous trompions en le cherchant, et ne suivions qu'un vain fantôme. Il est temps que l'illusion cesse ; il est temps de revenir d'im trop long égarement. Mon ami, ce retour ne vous sera pas difficile ; vous avez votre guide en vous-même ; vous l'avez pu négliger, mais vous ne l'avez jamais rebuté. Yolre âme est saine, elle s'attache à tout ce qui est bien ; et si quelquefois il lui échappe, c'est qu'elle n*a pas usé de toute sa force pour. s'y tenir. Rentrez au fond de votre conscience, et cherchez si vous n'y retrouveriez point quelque principe oublié qui serviroit à mieux ordonner toutes vos actions, à les lier plus solidement entre elles et avec un objet commun. Ce n'est pas assez, croyez-moi, que la vertu soit la base de votre conduite, si vous n'établissez cette base même sur un fondement inébranlable. Souvenez-vous de ces Indiens qui font porter le monde sur un grand éléphant, et puis l'éléphant sur une tortue; et quand on leur demande sur quoi porte la torlue, ils ne savent plus que'dire.
Je vous conjure de faire quelque attention aux discours de votre amie, et de choisir pour aller au bonheur un route plus sûre que celle qui nous a si longtemps égarés. Je ne cesserai de demander ao
TROISIÈME PAUTIE, 31î
d, pour TOUS et pour moi, cette fi'lifité pure, et ne serai conlente j'après lavoir oblenue pour louslesdeux. Ah! si jamais nos cœurs •rappellent malgré nous les erreurs de noire jeunesse, faisons au nîns que le relour qu'elles auront produit en aulorise le souvenir 1 que nous puissions dire avec cet ancien : Hélas ! nous périssions si [lus n'eussions péri!
Ici finissenl les sermons de la prêcheuse : elle aura désormais assez [^ire à se prédier elle-minie. Adieu, mon aimable ami, adieu pour ^'ours ; ainsi l'ordonne rinHexible devoir ; mais croyez que le cœur Julie ne sait point oublier ce qui lui fut cher... Mon Dieu! que li»-je?... Vous le verrei trop a l'élal de ce papier. Ab! n'esl-il pas ermis de s'attendrir en disaut à son ami le dernier adieu?
Oui, mylord, il est vrai, mon âme est oppressée du poids de la jWc; depuis longtemps elle m"csl à charge ; j'ai perdu tout ce qui Je la rendre diére, il ne m'en reste que les eimuis. Il:iis ou ht qu'il ne m'est pas permis d'en disposer sans l'ordre de celui qui e l'a donnée. Je sais aussi qu'elle vous appartient ii plus d'un titre; is me l'ont sauvée deux fois, et vos bîenlbits me la conservent >se;je n'en disposerai jamais que je ne sois sur de le pouioir ■c sans crime, ni tant qu'il me restera la moindre espérance de li'pouvoir employer pour vous.
r Tous disiez que je vous étois nécessaire : pourquoi me Irompiezis7 Depuis que nous sommes à Londres, loin que vous songiez à l^'occuper de vous, vous ne vous occupez que de moi. Que vous prc- !Z de soins superllus ! Mylord, vous le savez, je bais le crime encore rUiis que la vie ; j'adore l'Llre éternel. Je vous dob tout, je vous ^e, je ne tiens qu'à vous sur In (erre : l'amitié, It devoir, y puu- ;|fcnt enchaîner un infortuné; des prétextes et des sophismcs ne l'y JMiendront point. Éclairez ma raison, parlez b mon cccur, je suis prêt à vous entendre : mais souvenez-vous que ue n'est point le dé- K^ir qu'on ubuse.
Vous voulez qu'on raisonne : eh bien I raisonnons. Vous vouk'i ^'on proportionne h délibéralion à l'importance de la question
S14 LA KODVELLE HËLOlSE.
qu'on agite ; j'y consens. Cherchons la vérité paisiblement, tranquillement ; discutons la proposition générale comme sll s'agissoit d'un autre. Robeck fit l'apologie de la mort volontaire avant de se la douner. Je ne veux pas faire un livre à son exemple, et je ne suis pas fort content du sien; mais j'espère imiter son sang-firoid dans cette discussion.
J'ai longtemps médité sur ce grave sujet ; vous devez le savoir, car vous connoissez mon sort, et je vis encore. Plus j'y réfléchis, plus je trouve que la question se réduit à cette proposition fondamentale : Chercher son bien et fuir son mal en ce qui n offense point autrui, c'est le droit de la nature. Quand notre vie e$t un mal pour nous, et n'est un bien pour personne, il est donc permis de s'en délivrer. S'il y a dans le monde une maxime évidente et certaine, je pense que c'est celle-là ; et, si l'on venoit à bout de la renverser, il n^y a point d'action humaine dont on ne pût faire un crime.
Que disent là-dessus nos sophistes ? Premièrement ils regardent la vie comme une chose qui n'est pas à nous, parce qu'elle nous a été donnée : mais c'est précisément parce qu^elle nous a été donnée qu'elle est à nous. Dieu ne leur a-t-il pas donné deux bras ? cependant quand ils craignent la gangrène ils s'en font couper un, et tous • les deux, s'il le faut. La parité est exacte pour qui croit l'immoitalité de Tâme ; car si je sacrifie mon bras à la conservatioTi d^ioe^ chose plus précieuse, qui est mon corps, je sacrifie mon cotpft in^la conservation d'une chose plus précieuse, qui est mon bieivÀire. Si tous les dons que le ciel nous a faits sont naturellement des biens pour nous, ils ne sont que trop sujets à changer de nature ; et il y ajouta la raison pour nous apprendre à les discerner. Si cette règle ne nous autorisoit pas à choisir les uns et rejeter les autres, quel seroit son usage parmi les hommes?
Cette objection si peu solide, ils la retournent de mille manières. Us regardent Thomme vivant sur la terre comme un soldat mis en faction. Dieu, disent-ils, t'a placé dans ce monde, pourquoi en sorstu sans son congé ? Mais toi-même, il t'a placé dans ta ville, pourquoi en sors-tu sans son congé? Le congé n'est-il pas dans le mal-ètre? En quelque lieu qu il me place, soit dans un corps, soit sur la terre, c'est pour y rester autant que j'y suis bien, et pour en sortir dés que j'y suis mal. Voilà la voix de la nature et la voix de Dieu. Il fautât' tendre Tordre, j'en conviens ; mais quand je meurs naturellement, Dieu ne m'ordonne pas de quitter la vie, il me l'ôte : c'est en me b Xndaut insupportable qu'il m'ordonne de la quitter. Dans le premier
THOISlëHE PARTIE. 31S
cas, je résiste de lout« ma force : dans le second, j'.ii le mérite i ffobéir,
I , Conceïez-ïoiis qu'il j ait des gens asseî injustes pour taxer la mort I wlontaire de rêlwllion contre la l'rovidence, comme si l'on voiiloit t gfi soustraire a ses lois ? Ce n'est point pour s'y soustraire qu'on cesse I ie viïre, c'est pour les exécuter. Quoi ! Dieu n'a-l-il de pouvoir que sur mon œriis? est-il quelque lieu dans l'univers où quelque être ^eIist^nt nesoilpassoussamain7 et agira- t-il moins iramédiatemenl quand ma substance épurée sera plus une, et plus sembla- ;lile à la sienne? Non, sa iusliceeC sa bonté font mon espoir; et, si je «oyais que la mort pût me soustraire à sa puissance, je ne voudrois l^us mourir.
C'est un des sophisraes du Phédon, rempli d'ailleurs de vérités su-
^imes. Si ton esclave se tuoit, dit Socrate à Cebés, ne le punirois-tu
i'il l'éloil possible, pour l'avoir injustement privé de Ion bien?
Bon Socrale, que nons dites-vous? N'appartient-flu plus à Dieu quand
on est mort? Ce n'est point cela du tout ; mais il tallolt dire ; Si tu
jehari^es ton esclave d'un vêtement qui le gfine dans le service qu'il
|e doit, le pnniras-tu d'avoir quille ret habit pour mieux faire son
.service? La grande erreur est de donner trop d'importance à la vie ;
bomme si notre ètreendépendoit, et qu'après la mort on ne fût plus'
Ben. Notre vie n'est rien aux yeui de Dieu, elle n'est rien aux yeux
Be la raison, eUe ne doit rien être aux noires ; et, quand nous laissons
^otre corps, nous ne faisons que poser un vêtement incommode. Bst-
pe l3 peine d'en taire uo si grand bruit ? Jlylord, ces déclamateurs ne
«ont point de bonne foi i absurdes et cruels dans leurs raisonnements,
ib aggravent le prétendu crime, comme si l'on s'ùtoit l'existence, et
|b punissent, comme si l'on exisloit toujours.
Quant au Pbédon, qui leur a fourni le seul argument spécieux •^'lisaient jamais employé, cette question n'y est traitée que tros- Ûgërement et comme en passant. Socrate, condamné par un jugefaeat inique à perdre la vie dans quelques heures, n'avoit pas besoin â'examiner bien attentivement s'il lui éloit permis d'en disposer. £n "■^npposant qu'il ait tenu réellement les discours que Platon lui fait teir, croyeï-moi, mjlord, il les eût médités avec plus de soin dans de les metU'e en pratique ; et la preuve qu'on ne peut tirer cet immortel ouvrage aucune bonne objpction contre le droit de î^gposcr de sa propre vie, c'est que Caton le lut par deux fois tout l'entier la nuit même qiTil quitta la terre.
Ces mêmes sophistes demandent si jamais la vie peut être un mal.
3i6 LÀ NOUVELLE HËLOiSB.
En considérant cette foule d'erreurs, de tourments et de vices dont elle est remplie, on seroit bien plus tenté de demander si jamais elle fut un bien. Le crime assiège sans cesse Thomme le plus vertueux ; chaque instant qull vit, il est prêt à devenii la proie du méchant ou méchant lui-même. Combattre et souffrir, voilà son sort dans ce monde ; mal faire et souffrir, voilà celui du malhonnête homme. Dans tout le reste ils diffèrent entre eux, ils n'ont rien en commun que les misères de la vie. S'il vous falloit des autorités et des faits, je vous citerois des oracles, des réponses de sages, des actes de vertu récompensés par la mort. Laissons tout cela, mylord : c'est à vous que je parle, et je vous demande quelle est ici-bas la principale occupation du sage, si ce n'est de ce concentrer, pour ainsi dire, au fond de son âme, et de s'efforcer d'être mort durant sa vie. Le seul moyen qu'ait trouvé la raison pour nous soustraire aux maux de l'humanité n'est-il pas de nous détacher des objets terrestres et de tout ce qu'il y a de mortel en nous, de nous recueillir au-dedans de nous-mêmes, de nous élever aux sublimes contemplations ? et si nos passions et nos erreurs font nos infortunes, avec quelle ardeur devons-nous soupirer après un état qui nous délivre des unes et des autres? Que font ces hommes sensuels qui multiplient si indiscrètement leun douleurs par leurs voluptés? ils anéantissent, pour ainsi dire, Iciir^ existence à force de retendre sur la terre ; ils aggravent le poids de leurs chaînes par le nombre de leurs attachements ; ils nirt jfoint de jouissances qui ne leur préparent mille amères privatioiis : plus ils sentent, et plus ils souffrent ; plus ils s'enfoncent dans la vie, et plus ils sont malheureux.
Mais qu'en général ce soit, si l'on veut, un bien pour l'homme de ramper tristement sur la terre, j'y consens : je ne prétends pas que tout le genre humain doive s'immoler d'un commun accord, ni faire un vaste tombeau du monde. Il est, il est des infortunés trop privilégiés pour suivre la route commune, et pour qui le désespoir et les amères douleurs sont le passe-port de la nature : c^est à ceux-là qu'A seroit aussi insensé de croire que leur vie est un bien, qu'il l'étoit au sophiste Possidonius tourmenté de la goutte de nier qu'elle fût un mal. Tant qu'il nous est bon de vivre, nous le désirons fortement, et il n'y a que le sentiment des maux extrêmes qui puisse vaincre en nous ce désir : car nous avons tous reçu de la nature une trèsgrande horreur de la mort, et cette horreur déguise à nos yeux les misères de la condition humaine. On supporte longtemps une vie pénible et douloureuse avant de se résoudre à la quitter ; mais quand
une fois Tennui de vivre remporte sur l'horreur de mourir, alors la vie est évidemment un grand mal, et Ton ne peut s'en délivrer trop tôt. Ainsi, quoiqu'on ne puisse exactement assigner le point où elle cesse d'être un bien, on sait très-certainement au moins qu'elle est un mal longtemps avant de nous le paroîlre ; et chez tout homme sensé le droit d'y renoncer en précède toujours de beaucoup la tentation.
Ce n'est pas tout ; après avoir nié que la vie puisse être un mal, pour nous ôter le droit de nous en défaire, ils disent ensuite qu'elle est un mal, pour nous reprocher de ne la pouvoir endurer. Selon eux, c'est upe lâcheté de se soustraire à ses douleurs et à ses peines, et il n'y a jamais que des polirons qui se donnent la mort. 0 Rome, conquérante du monde, quelle troupe de poltrons t'en donna l'em^ pire ! Qu'Ârrie, Éponine, Lucrèce, soient dans le nombre, elles étoient femmes : mais Bnitus, mais Gassius, et toi qui partageois avec les dieux les respects de la terre étonnée, grand et divin Caton, toi dont l'image auguste et sacrée animoit les Romains d'un saint zèle et faisoit frémir les tyrans, tes fiers admirateurs ne pensoient pas qu'un jour, dans le coin poudreux d'un collège, de vils rhéteurs prouveroient que tu ne fus qu'un lâche pour avoir refusé au crime heureux l'hommage de la vertu dans les fers. Force et grandeur des écrivains modernes, que vous êtes sublimes, et qu'ils sont intrépides la plume à la niain ! Mais dites-moi, brave et vaillant héros, qui vous sauvez si courageusement d'un combat pour supporter plus longtemps la peine de vivre, quand un tison brûlant vient à tomber sur celte éloquente main, pourquoi la retirez-vous si vite? Quoi ! vous avez la lâcheté de n'oser soutenir l'ardeur du feu ! Rien, dites-vous, ne m'oblige à supporter le tison ; et moi, qui m'oblige à supporter la vie? La génération d'un homme a-t-elle coûté plus à la Providence que celle d'un fétu? et l'une et l'autre n'est-elle pas également son ouvrage?
Sans doute il y a du courage à souffrir avec constance les maux qu'on ne peut éviter ; mais il n'y a qu'un insensé qui souffre volontairement ceux dont il peut s'exempter-sans mal faire, et c'est sou* vent un très-grand mal d'endurer un mal sans nécessité. Celui qui ne sait pas se délivrer d'une vie douloureuse par une prompte mort, ressemble à celui qui aime mieux laisser envenimer une plaie que de la livrer au fer salutaire d'un chirurgien. Viens, respectable Parisot S
* Ghirurgien de Lyon, homme dliomieur. bon citoyen, ami tendre et gén^ reuz. négligé, mais non pu oablié de tel qui fut honoré de ses bienftdts.
518 LA.NOnVBLLB HÉLOiSB.
coupe-moi cette jambe qui me farcit périr : je te verrai faire sans sourciller, et me laisserai traiter de lâche par le brave qui voit tomber la sienne en pourriture faute d'oser soutenir la même opération.
J'avoue qu'il est des devoirs envers autrui qui ne permettent pas à tout homme de disposer de lui-même ; mais en revanche combien en est-il qui l'ordonnent ! Qu^un magistrat à qui lient le salut dé la prtrie, qu'un père de famille qui doit la subsistance à ses enfants, qu'un débiteur insolvable qui ruineroit ses créanciers, se dévouent à leur devoir, quoi qu'il arrive ; que mille autres relations civiles et domestiques forcent un honnête homme infortuné de supporter le malheur de vivre pour éviter le malheur plus grand d'être injuste ; est-il permis pour cela, dans des cas tout différents, de conserver aux dépens d'une foule de misérables une vie qui n'est utile qu'à celui qui n'ose mourir? Tue-moi, mon enfant, dit le sauvage décrépit à son fils qui le porte et fléchit sous le poids ; les ennemis sont là ; va combattre avec tes frères, va sauver tes enfants, et n'expose pas ton père à tomber vif entre les mains de ceux dont il mangea les parents. Quand la faim, les maux, la misère, ennemis domestiques pires que les sauvages, permettroient à un malheureux estropié de consommer dans son lit le pain d'une famille qui peut à peine en gagner pour elle; celui qui ne tient à rien, celui que le ciel réduit à vivre sur la terre, celui dont la malheureuse existence ne peut aucun bien, pourquoi n'auroit-il pas au moins le droit de séjour oi!i ses plaintes sont importunes et ses maux sans utHMif
Pesez ces considérations, mylord, rassemblez toutes ces raisons, et vous trouverez qu'elles se réduisent au plus simple des droits de la nature qu'un homme sensé ne mit jamais en question. En effet, pourquoi seroit-il permis de se guérir de la goutte et non de la vie? L'une et l'autre ne nous viennent-elles pas de la même main ? S'il est pénible de mourir, qu'est-ce à dire ? Les drogues font-elles plaisir à prendre? Combien de gens préfèrent la mort à la médecine! Preuve que la nature répugne à l'une et à l'autre. Qu'on me montre donc conunent il est plus permis de se délivrer d'un mal passager en faisant des remèdes, que d'un mal incurable en s'ôtant la vie, et comment on est moins coupable d'user de quinquina pour la fièvre que d'opium pour la pierre. Si nous regardons à l'objet, l'un et l'autre est de nous délivrer du mal-être ; si nous regardons au moyen, l'un et l'autre est également naturel ; si nous regardons à la répugnance, il y en a également des deux côtés ; si nous regardons à la volonté du
in.iîlre. quel mal veul-on coraballri? qu'il ne nous ail pas envoyé? à qiielk douleur veut-on se soustrau^ qui ne nous vienne pas de sa main? quelle est la borne où finit sa puissance, et oii l'on pesl Itgilimemenl résister? Ne nous est-il donc permis de changer l'état d'aucune chose parce que tout ce qui est est comme il l'a voulu? Fiiut-il ne rien faire en ce monde de peur d'enfreindre ses lois? et, quoi que nous fassions, pouvons-nous jamais tes enfreindre ? Kon, mytord, )a vocation de l'homme est plus grande et plus noble ; Dieu ne l'a point animé pour rester immobile dans un quiélîs ne éternel : mais il lui a donné la liberté pour laire le bien, la conscience pour le vouloir, et la raison pour le choisir ; ït l'a constitué seul juge de ses propres actions, il a écrit dans son cœur : Fais ce qui t'est salutaire et n'est nuisible à personne. Si je sens qu'il m'est bon de mourir, je résiste à son ordre en m'opiui9lrunt à vivre; car, en me rendant la mort désirable, il me prescrit de la chercher.
Boraston, j'en appelle à votre sagesse et à votre candeur, quelles maximes plus certaines la raison peut-elle déduire de la religion sur la mort volontaire? Si les chrétiens en ont établi d'opposées. Ils ne les ont tirés ni des principes de leur religion, ni de sa régie unique, qui est l'Écriture, mais seulement des philosophes païens. Laclance et Augustin, qui les premiers avancèrent cette nouvelle doctrine, ' ^l lésus-Clirist ni les apAIres n'avoient pas dit un mol, ne s'ap- ', que sur le raisonnement du Phédon, que j'ai déjà combattu; iQUeies Gdéles, qui croient suivre en cela l'autorité de l'Ësuivent que celle de l'Iatnn. En effet, où vei'ra-t-on dans ■|ére une loi contre le suicide, ou même une simple imet n'est-il pas bien étrange que dans les exemples de gens qui se sont donné la mort, on n'y trouve pas un seul mot de bl^e contre aucun de ces exemples ! Il y a plus; celui de Samson est autorisé p.ir un prodige qui le venge de ses ennemis. Ce miracle se seroit-il fait pour justi lier un crime; et cet homme qui perdit sa force pour s'être laissé séduire par une femme leût-il recouirée pour conimetlre un forfait authentique? comme si Dieu lui-même eût voulu tromper les hommes!
Tu ne tueras point, dit le Décaltçue. Que s'ensuit-i! de làî Si ce commandement doit être pris à la lettre, il ne faut tuer ni les malfaiteurs, ni les ennemis; et Moïse, qui fil tant mourir de gens, entendrai fort mal son propre précepte. S'il y a quelques eiceplions, k première est certainement en faveur delà mort volontaire, parce qu'elle «t exempte de violence et d'injustice, les deux seules considérations
320 Là NOUVELLE HÈLOiSB.
qui puissent rendre l'homicide criminel, et que la natnre y a mis d'ailleurs un suffisant obstacle.
Mais, disent-ils encore, souffrez patiemment les maux que Dieu vous envoie; faites-vous un mérite de vos peines. Appliquer ainsi leb maximes du christianisme, que c'est mal en saisir Tesprit t L'homme est sujet à mille maux, sa vie est un tissu de misères, et il ne semble naître que pour souffrir. De ces maux, ceux qu'il peut éviter, la raison veut qu'il les évite ; et la religion, qui n'est jamais contraire à la raison, l'approuve. Hais que leur somme est petite auprès de ceux qu'il est forcé de souffrir malgré lui ! C'est de ceux-ci qu'un IMeu dément permet aux hommes de se faire un mérite; il accepte en hommage volontaire le tribut forcé qu'il nous impose, et marque au profit de l'autre vie la résignation dans celle-ci. La véritable pénitence de rhomme lui est imposée par la nature : s'il endure patiemment tout ce qu'il est contraint d'endurer, il a fait à cet égard tout ce que Dieu lui demande ; et si quelqu'un montre assez d'orgueil pour vouloir faire davantage, c'est un fou qu'il faut enfermer, ou un foiu^be qu'il faut punir. Fuyons donc sans scrupule tous les maux que nous pouvons fuir, il ne nous en restera que trop à souffrir encore. Délivrons-nous sans remords de la vie même, aussitôt qu'elle est un mal pour nous, puisqu'il dépend de nous de le faire, et qu'en cela nous n'offensons ni Dieu, ni les hommes. S'il faut un sacrifice à l'Être suprême, n'est-ce rien que de mourir? Offrons à Dieu la mort qu'il ioùs unpose par la voix de la raison, et versons paisiblement dars son sein notre âme qu'il redemande.
Tels sont les préceptes généraux que le bon sens dicte à tous les hommes, et que la religion autorise ^ Revenons à nous. Vous avez daigné m'ouvrir votre cœur ; je connois vos peines, vous ne souffrez
* L*étrange lettre pour la délibération dont il s*agitl Raisonne-t-on si paisiblement sur une question pareiUe quand on rexamine pour soi? La leUre est-elle fabriquée, ou Tauteur ne veut-il qu'être réruté? Ce qui peut tenir en doute, c'est l'exemple de Robeck qu'il cite, et qui semble autoriser le sien. Robeck délibéra si posément, qu'il eut la patience de faire un livre, un gros livre, bien long, bien pesant, bien froid ; et quand il eut établi, selon lui, qu'il étoit permis de se donner la mort, il se la donna avec la même tranquillité. Défions-nous des préjugés de siècle et de nation. Quand ce n'est pas la mode de se tuer, on n'imagine que des enragés qui se tuent; tous les actes de courage sont autant de chimères pour les âmes foibles ; chacun ne juge des autres que par soi : cependant combien n'avons-nous pas d'exemples attestés d'hommes sages en tout autre point, qui. sans remords, sans fureur, sans désespoir, renoncent à la vie uniquement parce qu'elle leur est à charge, et mear«nt plos tranquillement qu'ils n'ont vécul
pas moins que moi ; vos maux sont sans remède ainsi que les miens, et d'autant plus sans remède, que les lois de Thonneur sont' plus immuables que celles de la fortune. Vous les supportez, je Ta voue, avec fermeté. La vertu vous soutient ; un pas de plus, elle vous dégage. Vous me pressez de souffrir ; mylord, j'ose vous presser de terminer vos souffrances, et je vous laisse à juger qui de nous est le plus cher à lautre.
Que tardons- nous à faire un pas qu'il faut toujours faire? Âtten* di'ons-nous que la vieillesse et les ans nous attachent bassement à la vie après nous en avoir ôté les charmes, et que nous traînions avec effort, ignomltiie et douleur un corps infirme et cassé ? Nous sommes dans Tâge où la vigueur de Tâme In dégage aisément de ses entra* ves, et où Thomme sait encore mourir; plus tard, il se laisse en gémissant arracher la vie. Profitons d'un temps où Tennui de vivre nous rend la mort désirable ; craignons qu'elle ne vienne avec ses horreurs au moment où nous n'en voudrons plus. Je m'en souviens, il fut un instant où je ne demandois qu'une heure au ciel, et où je serois mort désespéré si je ne l'eusse obtenue. Ah ! qu'on a de peine à briser les nœuds qui lient nos cœurs à la terre ! et qu'il est sage de la quitter aussitôt qu'ils sont rompus ! Je le sens, mylord, nous ^sôt 'naes dignes tous deux d'une habitation plus pure : la vertu nous Ja'iRQwQtre» et le sort nous invite à la chercher. Que l'amitié qui nous jonit^DttS unisse encore à notre dernière heure. Oh! quelle volupté pour dihM. .vrais amis de finir leurs jours volontairement dans les bras l'un de l'autre, de confondre leurs derniers soupirs, d'exhaler à la fois les deux moitiés de leur âme ! Quelle douleur, quel regret peut empoisonner leurs derniers instants ? Que quittent-ils en sortant du monde ? Ils s'en vont ensemble ; il ne quittent rien.
LETTRE XXII
RÉPONSE
Jeune homme, un aveugle transport l'égaré : soit plus discret, ne conseille point en demandant conseil : j'ai connu d'autres maux que les tiens. J'ai l'âme ferme; je suis Ânglois. Je sais mourir, car je sais vivre, souffrir en homme. J'ai vu la mort de près, et la regarde avec trop d'indiftférence pour l'aller chercher. Parlons de toi.
Sn LA NOUVELLE UËLOlSE.
11 est Yrai» tu m'étois nécessaire : mon âme avoit besoin de la tienne ; tes soins pouvoient ra'être utiles ; ta raison pouvoit m'éclairer dans la plus importante affaire de ma vie ; si je ne m'en sers point, à qui t'en prends-tu? Où est-elle? Qu'est-elle devenue ? Que peux-tu faire? à quoi es-tu bon dans Tétat où te voilà? quels services puis-je espérer de toi ? Une douleur insensée te rend stupide et impitoyable : tu n*es pas un homme, tu n'es rien ; et, si je ne regardois à ce que tu peux être, tel que tu es, je ne vois rien dans le monde au-dessous de toi.
Je n*en veux pour preuve que ta lettre même. Autrefois je trouvois en toi du sens, de la vérité ; tes sentiments étoient droits, tu pensois juste, et je ne Taimois pas seulement par goût, mais par choix, comme un moyen de plus pour moi de cultiver la sagesse. Qu'ai-je trouvé maintenant dans les raisonnements de cette lettre dont tu parois si content? Un misérable et; perpétuel sophisme, qui, dans régarement de ta raison, marque celui de ton cœur, et que je ne daigncrois pas même relever si je n'avois pitié de ton délire.
Pour renverser tout cela d'un mot, je ne veux te demander qu*une seule chose. Toi qui crois Dieu existant, Tâme immortelle, et la liberté de rhomme, tu ne penses pas, sans doute, qu'un être intelligent reçoive un corps et soit placé sur la terre au hasard seuler -nt pour vi\Te, souffrir et mourir? il y a bien peul-êlreà la vie huuiaine un but, une fin, un objet moral? Je te prie de me répondre clairement sur ce point ; après quoi nous reprendrons pied à pied ta lettre, et tu rougiras de l'avoir écrite.
Mais laissons les maximes générales, dont on fait souvent beaucoup de bruit sans jamais en suivre aucune ; car il se trouve toujours dans l'application quelque condition particulière qui change tellement Tétât des choses, que chacun se croit dispensé d'obéir à la règle qu'il prescrit aux autres ; et l'on sait bien que tout homme qui pose des maximes générales entend qu'elles obligent tout le monde, excepté lui. Encore un coup, parlons de toi.
11 est donc permis, selon toi, de cesser de vivre ? La preuve en est singulière, c'est que tu as envie de mourir. Voilà certes un argument fort commode pour les scélérats : ils doivent t'êlre bien obligés des armes que tu leur fournis ; il n'y aura plus de forfaits qu'ils ne justifient par la tentation de les commettre ; et dès que la violence de la passion l'emportera sur l'horreur du crime, dans le désir de mal faire ils en trouveront aussi le droit.
U fest dotfc permis de cesser de vivre? Je ^oudrois bien savoir si tu as commencé. Quoi ! fus-tu placé sur la terre pour n'y rien faire? Le ciel ne t'imposa-t-il point avec la vie une tâche pour la remplir? Si tu as fait ta journée avant le soir, repose-toi le reste du jour, tu le peux; mais voyons ton ouvrage. Quelle réponse tiens-tu prête au juge suprême qui te demandera compte de ton temps ? Parle, que lui diras-tu? J'ai séduit une fille honnête ; j'abandonne un ami dans ses chagrins. Malheureux! trouve-moi ce juste qui se vante d'avoir asses vécu; que j'apprenne de lui comment il faut avoir porté la vie, pour être en droit de la quitter.
Tu comptes les maux de Thumanité ; tu ne rougis pas d'épuiser des lieux communs cent fois rebattus, et tu dis : La vie est un mal. Hais regarde, cherche dans l'ordre des choses si tu y trouves quelques biens qui ne soient point mêlés de maux. £st-ce donc à dire qu'il n y ait aucun bien dans l'univers ? et peux- tu confondre ce qui est mal par sa nature avec ce qui ne souffre le mal que par accident? Tu las dit toi-même, la vie passive de l'homme n'est rien, et ne regarde qu'un corps dont il sera bientôt délivré; mais sa vie active et morale, qui doit influer sur tout son être, consiste dans l'exercice de sa volonté. La vie est un mal pour le méchant qui prospère, et un bien ^^•>ur l'honnête homme infortuné ; car ce n'est pas une modification ].iis5.i^'ère, mais son rapport avec son objet, qui la rend bonite ou mauvaioO- Quelles sont enfin ces douleurs si cruelles qui te forcent de la qukLtii ? îVnses-tu que je n'aie pas démêlé sous ta feinte impartialité dans i'.* dénombrement des maux de cette vie la honte de parler des tiens / Crois-moi, n'abandonne pas à la fois toutes tes vertus ; garde au moins ton ancienne franchise, et dis ouvertement à ton ami : J*ai perdu l'espoir de corrompre une honnête femme, me voilà forcé d'être homme de bien ; j'aime mieux mourir.
Tu t'ennuies de vivre, et tu dis : La vie est un mal. Tôt ou tard tu sera consolé, et tu diras : La vie est un bien. Tu diras plus vrai sans mieux raisonner ; car rien n'aura changé que toi. Change donc dès aujourd'hui ; et puisque c'est dans la mauvaise disposition de ton âme qu'est tout le mal, corrige tes affeciions déréglées, et ne brûle pas ta maison pour n*avoir pas la peine de la ranger.
Je souffre, me dis-tu ; dépend-il de moi de ne pas souffrir? D'abord c'est changer l'état de la question ; car il ne s'agit pas de savoir si tu souffres, mais si c'est un mal pour toi de vivre. Passons. Tu souffres, tu dois chercher à ne plus soufirir. Voyons s'il est besoin de mourir pour cela.
324 Là KOUVELLB HÉLOXSK.
Considère un moment le progrès naturel des maux de Tâme directement oppose au progr^ des maux du corps, comme les deux substances sont opposées par leur nature. Geux-d s'invétèrent, s'empirent en vieillissant, et détruisent enfin cette machine moilelle. Les autres, au contraire, allérations externes et passagères (Ton être îm* mortel et simple, s'effacent insensiblement et le laissent dans sa forme originelle que rien ne sauroit changer. La tristesse, Tennuii les regrets, le désespoir, sont des douleurs peu durables qui ne s'en, racinent jamais dans Fàme; et rexpcrieuce dément toujours ce sentiment d^amertume qui nous fait regarder nos peines conune éternelles. Je dirai plus : je ne puis croire que les vices qui nous co^ rompent nous soient plus inhérents que nos chagrins ; non-seulement je pense qu'ils périssent avec le corps qui les occasionne, mais je ne doute pas qu'une plus longue vie ne pût suffire pour corriger les hommes, et que plusieurs siècles de jeunesse ne nous apprissent qu'il n'y a rien de meilleur que la vertu.
Quoi qu'il en soit, puisque la plupart de nos maux physiques ne font qu'augmenter sans cesse, de violentes douleurs du corps, quand elles sont incurables, peuvent autoriser un homme à disposer de lui; car toutes ses facultés étant aliénées par la douleur, et le mal étant sans remède, il n'a plus l'usage ni de sa volonté ni de sa raison : fl cesse d'être homme avant de mourir, et ne fait, en s'ôtanl la vie, qu'achever de quitter un corps qui l'embarrasse et où son ânfs n*est déjà plus.
Hais il n'en est pas ainsi des douleurs de Tâme, qui, pour vives qu elles soient, portent toujours leur remède avec elles. En effet, qu'est-ce qui rend un mal quelconque intolérable? c'est sa durée. Les opérations de la chirurgie sont communément beaucoup plus cruelles que les soufTrances qu'elles guérissent : mais la douleur du mal est permanente, celle de l'opération passagère, et Ton préfère celle-ci. Qu'est-il donc besoin d'opération pour des douleurs qu'éteint leur propre durée, qui seule les rendroit insupportables ? Est-il raisonnable d'appliquer d'aussi violents remèdes aux maux qui s^effacent d'eux-mêmes ? Pour qui fait cas de la constance et n'estime les ans que le peu qu'ils valent, de deux moyens de se délivrer des mêmes souffrances, lequel doit être préféré de la mort ou du temps? Attends, et tu seras guéri. Que demandes-tu davantage?
Ah ! c'est ce qui redouble mes peines de songer qu'elles finiroiAÎ Vain sophisme de la douleur : bon mot sans raison, sans justesse, et peut-être sans bonne foi. Quel absurde motif de désespoir que l'es-
poir de terminer sa misère* ! Même en supposant ce bizarre sentiment, qui n'aimeroit mieux aigrir un moment la douleur présente par Tassurance de la Toir fînir, comme on sacrifie une plaie pour la faire dcatris»? et quand la douleur auroit un charme qui nous feroit aimer à souffrir, s'en priver en s'ôtant la vie, n'est-ce pas faire à rinstant même tout ce qu'on craint de l'avenir ?
Penses-y bien, jeune homme ; que sont dix, vingt, trente ans pour un être immortel ? La peine et le plaisir passent comme une ombre ; la TÎe s'écoule en un instant ; elle n'est rien par elle-même, son prix dépend de son emploi. Le bien seul qu'on a fait demeure, et c'est par lui qu'elle est quelque chose.
Ne dis donc plus que c'est un mal pour toi de vivre, puisqu'il dépend de toi seul que ce soit un bien, et que si c'est un mal d'avoir vécu, c'est une raison de plus pour vivre encore. Ne dis pas non plus qu'il t'est permis de mourir ; car autant vaudroit dire qu'il t'est permis de n'être pas homme, qu'il t'est permis de te révolter contre l'auteur de ton être, et de tromper ta destination. Mais en ajoutant que ta mort ne fait de mal à personne, songes- tu que c'est à ton ami que lu l'oses dire?
Ta mort ne fait de mal à personne! J'entends; mourir à nos dépens ne t'importe guère, tu comptes pour rien nos regrets. Je ne te parle plus des droits de l'amitié que tu méprises : n'en est-il point de plus chers encore* qui t'obligent à te conserver? S'il est une per^ sonne au monde qui t'ait assez aimé pour ne vouloir pas te survivre, et à qui ton bonheur manque pour être heureuse, pcnses-tu ne lui rien devoir? Tes funestes projets exécutés ne troubleront-ils point la paÛL d'une âme rendue avec tant de peine à sa première innocence? Ne crains-tu point de rouvrir dans ce cœur trop tendre des blessures mal refermées ? Ne crains-tu point que ta perte n'en entraîne une autre encore plus cruelle, en ôtanl au monde et à la vertu leur plus digne ornement ? et si elle te survit, ne crains-tu pomt d'exciter dans son sein le remords, plus pesant à supporter que la vie? Ingiat ami, amant sans délicatessOf scras-tu toujours occupé de toi-même? Ne songeras-tu jamais qu'à ioa peines? N'es-tu point sensible au bon-
* KoQ, mylord, on ne termine pas ainsi sa misère, on y met le comble; on
rompt les derniers nœuds qui nous attachoicnt au bonheur. En regrettant ce
' nous fût cher, on tient encore à l'objet de sa douleur par sa douleur
^.et cet état est moins affireux qve de ne tenir plus à rien. 1* :.<y|plus chers que ceux de ramilii>l et c'est un sage qui le ■h'" 1 a>ois ebj.. . ^^^.j J^nlo^^gux lui-mCiLe.
Ion. Le tram de la cour t:ai 4.
326 LA KOUVELLE HÉLOlSE.
heur de ce qui te fut ciier ? et ne saurois-tu vivre pour ceUe qui vott* lut mourir avec toi !
Tu parles des devoirs du magistrat et du pèrede fiuniDe; et, parce qu'ils ne te sont pas imposés, tu te crois afTrandii de tout; et' la société à qui lu dois ta conservation, tes talents, tes lumières ; la patrie à qui lu appartiens ; les malheureux qui ont besoin de toi, ne leur dois- tu rien? Oh! l'exact dénombrement que tu Tais! parmi les devoirs ^que lu comptes, tu n'oublies que ceux d'homme et de citoyen. Où est ce vertueux patriole qui refuse de vendre son sang à uu prince étranger parce qu'il ne doit le verser que pour son pays, et qui veut main* tenant le répandre en désespéré contre l'expresse défense des lois? Les lois, les lois, jeune homme ! le sage les méprise-t-il? Socrale innocent, par respect peur elles, ne voulut pas sortir de prison : tu ne balances point à les violer pour sortir injustement de la vie, et tu de" mandes : Quel mal fais- je ?
Tu veux l'autoriser par des exemples; tu m'oses nommer des Romains ! Toi des Romains ! il t'appartient bien d'oser prononcer ces noms illustres ! Dis-moi, Brutus mourut-il en amant désespéré? et Galon déchira-t-il ses entrailles pour sa maîtresse? Homme petit et foible, qu'y a-l-il entre Caton et toi? Montre-moi la mesure commune de celle âme sublime et de la tienne. Téméraire, ah ! tais-toi. Je crains de profaner son nom par son apologie. A ce nom saint et auguste, tout ami de la vertu doit mettre le front dans la poussière, cl honorer en silence la mémoire du plus grand des hommes.
Que tes exemples sont mal choisis ! et que tu juges bassement des Romains, si tu penses qu'ils se crussent en droit de s'ôler la vie aussitôt qu'elle leur étoit à cliarge ! Regarde les beaux temps de la république, et cherche si tu y verras un seul citoyen vertueux se délivrer ainsi du poids de ses devoirs, même après les plus cruelles infortmies. Régulus retournant à Carthage prévint-il par sa mort les tourments qui iatlendoient? Que n'eût point donné Posthumius pour que cette ressource lui fût permise aux Fourches Gaudines? Quel effort de courage le sénat même n'admira-t-il pas dans le consul Varron pour avoir pu survivre à sa défaite ! Par quelle raison tant de généraux se laissèrent-ils volontairement livrer aux ennemis, eux à qui l'ignominie étail si cruelle, et à qui il en coûtoil si peu de mourir? C'est qu'ils dévoient à la patrie leur sang, leur vie et leurs derniers soupirs, et que la honte ni les revers ne les pouvoient déltr. de ce devoir sacré. Mais quand les lois furent anéanties, gK 'y fut en proie à des tyrans, les citoyens rp»^r'V«'^* '-* -^*' ^® ^"
et leurs droits sur eux-mêmes. Quand Rome ne fut plus, il fut permis à âe& Romains de cesser d'être : ils avoient rempli leurs fonctions sur la terre; ils n'avoient plus de patrie ; ils éloient en droit de disposer d^eux, et de se rendre à eux-mêmes la liberté qu'ils ne pouvoient plus rendre à leur pays. Après avoir employé leur vie à servir Rome expirante et à combattre pour les lois, ils moururent vertueux et grands comme ils avoient vécu ; et leur mort fut encore un tribut à la gloire du nom romain, aûn qu'on ne vit dans aucun d'eux le spectacle indigne de vrais citoyens servant un usurpateur.
Hais toi, qui es-tu ? qu'as-tu fait? Crois-tu t'excuser sur ton obscurité ? Ta foiblesse l'exempte-t-elle de les devoirs ? et pour n'avoir ni nom ni rang dans la patrie, en es-tu moins soumis à ses lois ? 11 te sied bien d'oser parler de mourir, tandis que lu dois l'usage de ta vie à tes semblables ! Apprends qu'une mort telle que tu la médites est honteuse et furtive; c'est un vol fait au genre humain. Avant de le quitter, rends-lui ce qu'il a fait pour toi. Mais je ne liens à rien... je suis inutile au monde... Philosophe d'un jour ! ignores- tu que tu ne saurois faire un pas sur la terre sans y trouver quelque devoir à remplir, et que tout homme est utile à l'humanité par cela seul qu'il existe ?
Ëcoute-moi, jeune insensé : tu m'es cher, j'ai pitié de tes erreurs. S'il te reste au fond du cœur le moindre sentiment de vertu, viens, que je t'apprenne à aimer la vie. Chaque fois que tu seras tenté d'en sortir, dis en toi-même : t Que je fasse encore une bonne action f avant que de mourir. » Puis va chercher quelque indigent à secourir, quelque infortuné à consoler, quelque opprimé à défendre. Rapproche de moi les malheureux que mon abord intimide : ne crains d'abuser ni de ma bourse ni de mon crédit ; prends, épuise mes biens, fais-moi riche. Si cette considération le retient aujourd'hui, elle te retiendra encore demain, après-demain, toute la vie. Si elle ne te retient pas» meurs : tu n'es qu mi méchant.
LETTRE XXIIl.
DB HVLORD EDOUARD A L*AHANT DE JULIE.
Je ne pourrai, mon cher, vous embrasser aujourd'hui comme je Tavois espéré, et Ton me retient encore pour deux jours à Kinsington. Le train de la cour est qu'on y travaille beaucoup sans rieut^^^
328 LA NOUVELLE HËLOlSE.
et que toutes les affaires s'y succèdent sans s^achever. Celle qui m^arrêle ici depuis huit jours ne demandoil pas deux heures : mais comme la plus importante affaire des ministres est d'avoir toujours Tair affairé, ils perdent plus de temps à me remettre qu'ils n'en auroient mis à m'expédier. Mon impatience, un peu Irop visible, nV brégc pas ces délais. Vous savez que la cour ne me convient guère ; elle m'est encore plus insupportable depuis que nous vivons ensemble, et j'aime cent fois mieux partager votre mélancolie que l'ennui des valets qui peuplent ce pays.
Cependant, en causant avec ces empressés fainéants, il m^est venu une idée qui vous regarde, et sur laquelle je n'attends que votre aveu pour disposa* de vous! Je vois qu'en combattant vos peines vous souffrez à la fois du mal et de la résistance. Si vous voulez vivre et guérir, c'est moins parce que l'homieur et la raison l'exigent, que pour complaire à vos amis. Mon cher, ce n*est pas assez : il faut reprendre le goût de la vie pour en bien remplû* les devoir^ ; et, avec tant d'indiftérence pour toute diose, on ne réussit jamais à rien. Nous avons beau faire l'un et l'autre ; la raison seule ne vous rendra pas la raison. Il faut qu'une multitude d'objets nouveaux et frappants vous arrachent une partie de l'attention que votre cœur ne donne qu'à celui qui Toccupe. Il faut, pour vous rendre à vous-même, que vous sortiez d'au dedans de vous, et ce n'est que dans l'agitation d'une vie active que vous pouvez retrouver le repos.
11 se présente pour celte épreuve une occasion qui n'est pas à dédaigner ; il est question d'une entreprise grande, belle, et telle que bien des âges n'en voient pas de semblables. Il dépend de vous d en être témoin et d'y concourir. Vous xerraz le plus grand spectacle qui puisse frapper les yeux des hommes ; votre goût pour l'observation trouvera de quoi se contenter. Vos fonctions seront honorables ; elles" n'exigeront, avec les talents que vous possédez, que du courage et d€ la santé. Vous y trouverez plus de péril que de gène; elles ne vous en conviendront que mieux. Enfin votre engagement ne sera pas fort long. Je ne puis vous en dire aujourdhui davantage, parce que ce projet sur le point d'éclore est pourtant encore un secret dont je ne suis pas le maître. J'ajouterai seulement que si vous négligez cette heureuse et rare occasion, vous ne la retrouverez pi'obablement jamais, et la regretterez peut-être toute votre vie.
J'ai donné ordre à mon coureur, qui vous porte cette lettre» de vous chercher où que vous soyez, et de ne point revenir sans votre réponse; car elle presse, et je dois donner la mienne avant de partir d'ici.