TROISIÈME PARTIS. 3S
LETTRE XXIY.
RÉPONSE
Faites, mylord; ordonnez de moi ; vous ne serrez désavoué sur rien. En attendant que je mérite de tous senir, au moins que je TOUS obéisse.
LETTRE XXT.
OB MTLORO iDOUARD A L^ABIANT DB JULIB.
Puisque vous approuvez iMdée qui m'est venue, je ne veux pas tarder un moment à vous marquer que tout vient d'être conclu, et à vous expliquer de quoi il s'agit, selon la permission que j'en ai reçue en répondant de vous.
Vous savez qu'on vient d'armer à Plimouth une escadre de cinq vaisseaux de guerre, et qu'elle est prête à mettre à la voile. Celui qui doit la commander est M. George Anson, habile et vaillant officier, mon ancien ami. Elle est destinée pour la mer du Sud, où elle doit se rendre par le détroit de le Blaire, et en revenir par les Indes orientales. Ainsi vous voyez qu'il n'est pas question de moins que du tour du monde ; expédition qu'on estime devoir durer environ trois ans. J'aurois pu vous faire inscrire comme volontaire ; mais, pour vous donner plus de considération dans l'équipage, j'y ai fait ajouter un titre, et vous êtes couché sur Tétat en qualité d'ingénieur des troupes de débarquement : ce qui vous convient d'autant mieux que le génie étant votre première destination, je sais que vous l'avez appris dés votre enfance.
Je compte retourner demain à Londres^, et vous présenter à M. Anson dans deux jours. En attendant, songez à votre équipage, et à vous pourvoir d'instruments et de livres ; car l'embarquement est prêt, et Ton n'attend plus que l'ordre du départ. Mon cher ami, j'espère que Dieu vous ramènera sain de corps et de cœur de ce long voyage, et qu'à notre retour nous nous rejoindrons pour ne nous séparer jamais.
* Je n'entends pas trop bien ceci. Kinsington n'étant qu'à un quart de Ueue de Londres, les seigneurs qui Tont à la cour n'y couchent pas; cependant ?oilà m jlord Édootrd forcé d'y passer je ne sais coinbien de jours.
539 LA NOUVELLE HÉLOiSB.
LETTRE XXYL .
DB L^AHANT DE JULIB A MADAHB D'oRBB.
ie pars, chère et charmante cousine, pour faire le tour du globe ; je vais chercher dans un autre hémisphère la paix dont je n*ai pu |ouîr dans celui-ci. Insensé que je suis ! je vais errer dans Tunivers sans trouver un lieu pour y reposer mon cœur ; je vais chercher un asile au monde où je puisse être loin de vous! mais il faut respecter les volontés d'un ami, d'un bienfaiteur, d'un père. Sans espérer de guérir, il faut au moins le vouloir, puisque Julie et la vertu Tordonnent. Dans trois heures je vais être à la merci des flots ; dans trois jours je ne verrai plus TRurope ; dans trois mois je serai dans des mers inconnues où régnent d'étemels orages ; dans trois ans peutêtre... Qu'il seroit affreux de ne vous plus voir ! Hélas !-le plus grand péril est au fond de mou cœur : car, quoi qu'il en soit de mon sort, je l'ai résolu, je le jure, vous me verrez digne de paroitre à vos yeux, ou vous ne me reverrez jamais.
Mylord Edouard, qui retourne à Rome, vous remettra cette lettre en passant, et vous fera le détail de ce qui me r^arde. Vous connoissez son âme, et vous devinerez aisément ce qu'il ne vous dira pas. Vous connûtes la mienne, jugez aussi de ce que je ne vous dis pas moi-même. Ah ! mylord, vos yeux les reverront 1
Votre amie a donc ainsi que vous le bonheur d'être mère ! Elle devoit donc l'être?.. Ciel inexorable !.. 0 ma mère, pourquoi vous donna-t-il un fils dans sa colère?
Il faut fmir, je le sens. Adieu, charmantes cousines. Adieu, beautés incomparables. Adieu, pures et célestes âmes. Adieu, tendres et inséparables amies, femmes uniques sur la terre. Chacune de vous est le seul objet digne du cœur de l'autre. Faites mutuellement votre bonheur. Daignez vous rappeler quelquefois la mémoire d'un infortuné qui n'existoit que pour partager entre vous tous les sentiments de son âme, et qui cessa de vivre au moment qu'il s'éloigna de vous. Si jamais... J'entends le signal et les cris des matelots ; je vois fraîchir le vent et déployer les voiles : il faut monter à bord, il faut partir. Mer vaste, mer immense, qui dois peut-être m'engloutir dans ton SQ'n, puissé-je retrouver sur tes flots le calme qui fuit mon cœur agité.
rm DE La troisième partie.
QUATUIËME PARTIE
.ETTRE PREMIÈRE.
Que tu tardes ionglemps à revenir! Toiiti's ces allées et venue» ! m'accommodent point. Que d'heures se perdent à te rendre où tu ivrois toujours être, et, qui pis est, à t'en êlnigner! L'idée de se "loir pour si peu de temps gale tout le plaisir d'être enseinlile. Ne ;|eD&-tu pas qu'être ainsi alternai ivement diez toi et chez moi, c'est jn'clre bien nulle part? et n'im.igines-tu point qiielijue moyen de ïire que lu sois en même temps che.i l'une el chez l'autre?
Que faisons-nous, chère cousine? Que d'inslanis précieux nous hisâoiis perdre, quand il ne nous en resle plus à prodigusr ! Les an- . se mulliplienl, la jeunesse commence à Tuir, lu vie s'écoule; le leur passager qu'elle oITre est entre nos mains, et nous ni^li- |tons d'en jouir! Te souvient-il du leinps où nous étions encore filles, de ces premiers temps si charmants et si doux qu'on ne i-s ^tMive plus dans un anlre âge, et que le cœur oublie avec Innt de ^^"leî Combien de fois, forcées de nous séparer pour peu de jours pour peu d'heures, nous disions en nous embrassant tris lent : Ah ! si jamais noas disposons de nous, on ne nous verra séparées! Nous en disposons maintenant, el nous passons la é de Tannée éloignées l'une de l'aulre. Quoi ! nous aimerionsis moins? Chère et tendre amie, nous le sentons toutes deu.ï, ibien le temps, l'habitude et tes bienfaîts ont rendu noire allancnl plus fort et plus indissoluble. Pour moi, Ion absence me >it de jour en jour plus insuppoi-table, et je ne puis plus vivre t sans toi. Ce progrès de notre amitié est plus naturel qu'il
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ne semble; îl a sa raison dans notre situation ainsi que dans nos caraclères. A mesure qu'on avance en i^, tous les sentiments se concentrent; on perd tous les jours quelque chose de ce qui nous fut cher, et Ton ne le remplace plus. On meurt ainsi par degrés, jusqu'à ce que, n'aimant enfin que soi-même, on ait cessé de sentir et de vivre avant de cesser d'exister. Mais un cœur sensible se défend de toute sa force contre cette mort anticipée : quand le fioid commence aux extrémités, il rassemble autour de lui toute sa chaleur naturelle ; plus il perd, plus il s'attache à ce qui lui reste, et il tient pour ainsi dire au dernier objet par les liens de tous les autres.
Voilà ce qu'il me semble éprouver déjà, quoique jeune encore. Ah ! ma chère, mon pauvre cœur a tant aimé ! il s'est épuisé de si bonne heure, qu'il vieillit avant le temps ; et tant d'alTections diverses l'ont tellement absorbé, qu'il n'y reste plus de place pour des attachements nouveaux. Tu m'as vue successiTement fille, amie, amante, épouse, et mère. Tu sais si tous ces titres m'ont été chers ! Quelques-uns de ces liens sont détruits, d autres sont relâchés. Ma mère, ma tendre mère n'est plus ; il ne me reste que des pleurs à donner à sa mémoire, et je ne goûte qu'à moitié le plus doux sentiment de la nature. L'amour est éteint, il Test pour jamais, et c'est encore une place qui ne sera point remplie. Nous avons perdu ton digne et bon mari, que j'aimois comme la chère moitié de toimême, et qui méritoit si bien ta tendresse et mon amitié. Si mes fils étoienl plus grands, l'amour maternel rempliroil tous ces vides : mais cet amour, ainsi que tous les autres, a besoin de communication; et quel retour peut attendre une mère d'un enfant de quatre ou cinq ans? Nos enfants nous sont chers longtemps avant qu'ils puissent le sentir et nous aimer à leur tour; et cependant on a si grand besoin de dire combien ^on les aime à quelqu'un qui nous entende! Mon mari m'entend, mais il ne me répond pas assez à ma fantaisie; la tête ne lui en tourne pas comme à moi : sa tendresse pour eux est trop raisonnable ; j'en veux une plus vive et qui ressemble mieux à la mienne. Il me faut une amie, une mère qui soit aussi folle que moi de mes enfants et des siens. En un mot, la maternité me rend Taniitié plus nécessaire encore, par le plaisir de parler sans cesse de mes enfants sans donner de Tennui. Je sens que je jouis doublement des caresses de mon petit Marcellin quand je te les vois pa^ tager. Quand j'embrasse ta fille, je crois te presser contre mon sein. Nous l'avons dit cent fois ; en voyant tous nos petits bambins jouer
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' ensemble, nos cœurs unis les couroadent, et nous ne savoos plus k laquelle appartient chacun des trois.
Ce n'est pns loul ; j'ai de fortes raisons pour te souli^iiler suiis cesse auprès de moi, et lori absente m'est cruelle à plus d'un égard. Songe à mon éloignement pour toute dissimnlation, et h celle contiauelle réserve où je vis depuis prés de sis ans avec l'Iiomme du inoude qui m'est le plus cher. Mon odieux éeacX me pèse de plus en plus et semble chaque juur devenir plus indispensable. Plusriionnélelé veut quejelerévéle, plus la prudence m'oblige à le garder. Conçois-m quel étal affrem c'est pour une femme de porter la déGance, le mensonge et la crainte jusque dans les bras d'un époux, de n'oser ouvrir sou cœur à celui qui le passade, et de lui caclter la moitié de sa lie pour assurer le repos de l'autre? A qui, grand Dieu! faut-il déguiser mes plus secrètes pensées, et celer rintérieur d'une âme dont il auroit lieu d'être si content? A M. de Wolraar, i, mon mari, au plus digne époux dont le ciel eût pu récompenser la vertu d'uii3 lilla chaste. Pour l'avoir trompé une fois, il faut le tromper tous les jours, k« et me sentir sans cesse indigue de toutes ses bontés pour moi. Uon * cœur n'ose accepter aucun témoignago de son estime; ses plus tendres caresses me font rougir, et loules les marques de respect et de considération qu'il me donne se changent dans ma conscience en opprobes et en signes de mépris. 11 est bien dur d'avoir ii se dire ^ans cessé ; C'est une autre que moi qu'il honore. Ah I s'il me coimois- Goit, il ne me traiteroit pas ainsi. Non, je ne puis supporter cet élat affreux : je ne suis jamais seule avec cet bonmie respectable que je ne sois prête â tomber à genoux devant lui, à lui confesser ma fuute, et a mourir de douleur et de honte a ses pieds.
Cependant les raisons qui m"oiit retenue dès le commencement prennent chaque jour de nouvelles forces, et je n'ai pa; un motif de parler qui ne soit une raison de me taire. En considérant l'état pai sible et doux de ma iamille, je ne pense poml sans effroi qu'un seu mot y peut causer un désordre irréparable. Après six ans passés dans une si parfaite union, irai-je troubler Je repos d'un mari si sage >i bon, qui n'a d'aulre volonté que celle de son heureuse épouse, ■ni d'autre plaisir que de voir régner dans sa maison l'ordre et la paiiî Conlrislerai-je par des troubles domestiques les vieux jours n père que je vois si conleni, si charmé du bonlieur de sa Hlle et son ami ? E\poscrai-jt( ces chers enfants, ces enfanta aimables et qui promttteut tanl, à n'avoir qu'une éducation négligée ou scandaleux, à «6 voir les tristes vicllmes de la discorde de leurs ^av&iA.^, W.
S3i LA NOUVELLE HËLOlSE.
entre un père enflammé d'une juste indignation, agité par la jalousie, et une mère infortunée et coupable, toujours noyée dans les pleurs? Je connois M. de Woimar estimant sa femme ; que sais-jc ce qu'il sera ne l'estimant plus? Peut-être n'est-il si modéré que parce que la passion qui domineroit dans son caractère n'a pas encore eu lieu de se développer. Peut-être sera-t-il aussi violent dans remportement de la colère qu'il est doux et tranquille tant qu'il n a nul sujet de s'irriter.
Si je dois tant d'égards à tout ce qui m'environne, ne m'en dois* je point aussi quelques-uns à moi-même? Six ans d'une vie honnête et régulière n'effacent-ils rien des erreurs de la jeunesse? et £aiut-il m'exposer encore à la peine d'une faute que je pleure depuis si longtemps ? Je te l'avoue, ma cousine, je ne tourne point sans répugnance les yeux sur le passé; il m'humilie jusqu'au découragement et je suis trop sensible à la honte pour en supporter 1 idée sans retomber dans une sorte de désespoir. Le temps qui s'est écoulé depuis mon mariage est celui qu'il faut que j'envisage pour me rassurer. Mon état présent m'inspire une confiance que d'importuns souvenirs Youdroient m'ôter. J'aime à nourrir mon cœur des sentiments d'honneur que je crois retrouver en moi. Le rang d'épouse et de mère m'élève l'âme et me soutient contre les remords d'un autre état. Quand je vois mes enfants et leur père autour de moi, il me semble que tout y respire la vertu ; ils chassent de mon esprit l'idée même de mes anciennes fautes. Leur innocence est la sauvegarde de la mienne ; ils m'en deviennent plus chers en me rendant meilleure; et j'ai tant d horreur pour tout ce qui blesse l'honnêteté, que j'ai peine à me croire la même qui put Toublier autrefois. Je me sens si loin de ce que j'étois, si sûre de ce que je suis, qu'il s'en faut peu que je ne regarde ce que j'aurois à dire comme un aveu qui m'est étranger et que je ne suis plus obligée de faire.
Voilà l'état d'incertitude et d'anxiété dans lequel je flotte sans cesse en ton absence. Sais-tu ce qui arrivera de tout cela quelque jour ? Mon père va bientôt partir pour Berne, résolu de n'en revenir qu'après avoir vu la fin de ce long procès dont il ne veut pas nous laisser l'embarras, et ne se fiant pas trop non plus, je pense, à notre zèle à le poursuivre. Dans linlervalle de son départ à son retour, je resterai seule avec mon mari, et je sens qu'il sera presque impossible que mon fatal secret ne m'échappe. Quand nous avons du monde, tu sais que M. de V^olmar quitte souvent la compagnie et fait volontiers seul des promenades aux environs : il cause avec lei
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^^jËânS; il s'informe de leur situalion; il Examine l'élut de leurs terres ; il les aide au besoin de sa bourse et de ses conwils. M:iis quand nous sommes seuls, il ne se promène qu'avec moi ; il quiltiî peu sa femme et ses enfants, et se prête à leurs petits jeux avec une simplicilé si charmante, qu'alors je sens pour lui quelque chose de plus tendre encore qu'a l'ordinaire. Ces moments d'atlendriss^ ment sont d'autant plus périlleux pour la réserve, qu'il m»" fournit lui-même les occasions d'en manquer, et qu'il m'a cent fois tenu des propos qui sembloient m'exciler à la conlïance. Tût ou lard il faudra que je lui outre mon cœur, je le sens ; mais puisque tu veux que ce soil de concert entre nous, et avec toutes les précautions que la prudence autorise, reviens, et fais de moins longues absences, ou je ne réponds plus de rien.
lia douce amie, il faut achever; et ce qui reste importe assez pour me coâler le plus â dire. Tu ne m'es p^is seulement nécessaire quand je suis avec mes enfants ou avec mon mari, mais surtout quand je suis seule avec ta pauvre Julie ; et la solitude m'est dangereuse précisément parce qu'elle m'est douce, et que souvent je la cherche sans ï songer. Ce n'est pas, lu le sais, que mon cœur se ressente encore de ses anciennes blessures ; non, il est guéri, je le sens, j'en suis Irès-sûre; l'oaa me croire vertueuse. Ce n'est point le présent que je crains, c'est le passé qui me lounnenle. 11 est des souvenirs anssi redoutables que le sentiment actuel ; on s'ailendrit par réminiscence ; on a honte de se sentir pleurer, et l'on n'en pleure que davantage, Ces larmes sont de pitié, de regret, de repentir; a plus de part; il ne m'est plus rien : mais je pleure les maux qu'il a causés ; je pleure le sort d'un homme estimable
e des feux indiscrètement nourris ont privé du repos et peut-élre de la vie. Hélas ! sans doute il a péri dans ce long et périlleux voyage que le désespoir lui a fait entreprendre. S'il vivoit, du bout du monde il nous eât donné de ses nouvelles; prés de quatre ans sa tont écoulés depuis son dépnrt. On dit que l'escadre sur laquelle il est. a souffert mille désastres, qu'elle a perdu les trois quarts de ses équipages, que plusieurs vaisseaux sont submergés, qu'on ne sait ce qu'est devenu le reste. Il n'est plus, il n'est plus; un secret pres- (enllment me l'annonce. L'infortuné n'aura pas été plus épargné
> tant d'autres. La mer, les ina1a<)ies, la tristesse , bien plus (ruelle, auront abr^é ses jours. Ainsi s'éteint tout ce qui brille un moment sur la terre. Il manquait aux tourments de ma conscience ravoir i me reprocher la mort d'un honnête Uimine. Ah! m&
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chère, quelle âme c'étoit que la sienne!... comme il savoît aimer!... U méritoit de \ivre... Il aura présenté devant le souverain juge une âme foible, mais >aine et aimant la vertu... Je mWorce en vain de chasser ces tristes idées ; à chaque instant elles reviennent malgré moi. Pour les bannir, ou pour les régler, ton amie a besoin de tes soins; et puisque je ne puis oublier cet infortuné, j^aime mieux en causer avec toi que d'y penser tonte seule.
Regarde, que de raisons augmentent le besoin continuel que j'ai de t'avoir avec moi ! Plus sage et plus heureuse, si les mêmes raisons te manquent, ton cœur sent-il moins le même besoin? SMl est. bien vrai que tu ne veuilles point te remarier, ayant si peu de contentement de ta famille, quelle maison te peut mieux convenir que celle-ci? Pour moi, je soulfre à te savoir dans la tienne, car, malgré ta dissimulation, je connois ta manière d'y vivre, et ne suis poiiil dupe de Tair folâtre que tu viens nous étaler à Glarens. Tu m^as bien reproché des défauts en ma vie ; mais j'en ai un très-grand à te reprocher à ton tour ; c est que ta douleur est toujours ccmoentrée et sohtaire. Tu te caches pour t'affliger, comme si tu rougissois de pleurer devant ton amie. Claire, je n'aime pas cela. Je ne suis point injuste comme toi ; je ne blâme point tes regrets ; je ne veux pas qu'au bout de deux ans, de dix, ni de toute ta vie, lu cesses d'honorer la mémoire d'im si tendre époux: mais je te blâme, après avoir passé tes plus beaux jours à pleurer avec ta Julie, de lui dérober la douceur de pleurer à son tour avec toi, et de laver par de plus dignes larmes la honte de celles qu'elle versa dans ton sein. Si tu es fâchée de t'aHliger, ah! tu ne connois pas la véritable afUiclion. Si tu y prends une sorte de plaisir, pourquoi ne veux-tu pas que je le partage? Ignores-tu que la communication des cœurs imprime à la tristesse je ne sais quoi de doux et de touchant que n'a pas le contentement ! et l'amitié n'a-t-elle pas été spécialement donnée aux malheureux pour le soulagement de leurs maux et la consolatioo de leurs peines?
Voilà, ma chère, des considérations que tu devrois faire, et auxquelles il faut ajouter qu'en te proposant de venir demeurer avec moi, je ne le parle pas moins au nom de mon mari qu'au mien. D m'a paru plusieurs fois surpris, presque scandalisé, que deux amies telles que nous n'habitassent pas ensemble; il assure le l'avoir dit à toi-même, et il n'est pas homme à parler inconsidérément. Je ne sais quel parti tu prendras sur mes représentations : j'ai lieu d'espérer qu'il sera tel que je le désire. Quoi qu'il en soit, le mien est