QUATRIÈME PARTIE
pris, et je n*en changerai pas. Je n*ai point oublié le temps où ta voulois me suivre en Angleterre. Amie incomparable, c'est à présent mon tour. Tu connois mon aversion pour la ville, mon goût pour la campagne, pour les travaux rustiques, et rattachement que trois ans de séjour m'ont donné pour ma maison de Glarens. Tu n'ignores pas non plus quel embarras c'est de déménager avec toute une famille, et combien ce seroit abuser de la complaisance de mon père de le transplanter si souvent. Eh bien ! si tu ne veux pas quitter ton ménage et venir gouverner le mien, je suis résolue à prendre une maison à Lausanne, où nous irons tous demeurer avec toi. Arrange-loi là-dessus ; tout le veut, mon cœur, mon devoir, mon bonkeur, mon honneur conservé, ma raison recouvrée, mon état, mon Hari, mes enfants, moi-mèVne; je te dois tout; tout ce que j'ai de Ken me vient de toi, je ne vois rien qui ne m'y rappelle, et sans toi j^ ne suis rien. Viens donc, ma bien-aimée, mon ange tutélaire, liens conserver ton ouvrage, viens jouir de tes bienfaits. N'ayons plus qu'une fanuUe, comme nous n'avons qu*une âme pour la chérir ; tu yeàleras sur l'éducation de mes fils, je veillerai sur celle de ta fille : nous nous partagerons les devoirs de mère, et nous en doublerons les plaisirs. Nous élèverons nos cœurs ensemble à celui qui purifia le mien par tes soins ; et n'ayant plus rien à délirer en ce monde, nous attendrons en paix l'autre vie dans le sein de l'innocence et de l'amitié.
LETTRE IL aéPONSB DE MADAIIB D'oRBB A MADAMB DB WOLIIAR.
Mon Dieu! cousine, que ta lettre m'a donné de plaisir! Cliarmante prêcheuse!... charmante, en vérité, mais prêcheuse pourtant... pérorant à ravir. Des œuvres, peu de nouvelles. L'architecte athénien, ce beau diseur... tu sais bien... dans ton vieux Plutarque... Pompeuses descriptions, superbe temple!... Quand il a tout dit, l'autre vient; un homme uni, l'air simple, grave et posé... conune qui diroit ta cousine Claire... D'une voix creuse, lente et même un peu na* sale... Ce qu'il a dit^ je le ferai» Il se tait, et les mains de battit. Adieu l'homme aux phrases. Mon enfant, nous sommes ces deux ap* cbitectes; le temple dont il s'a^t est celui de l'amitié.
S38 LA NOUVELLE HÉLOiSB.
Résumons un peu les belles choses que tu m'as dites. Premièrement» que nous nous aimions; et puis, que je t'étois nécessaire; et puis, que tu me Tétois aussi ; et puis, qu'étant libres de passer nos jours ensemble il les y falloit passer. Et tu as trouvé tout cela toute seule! Sans mentir tu es une éloquente personne! Oh bien! que je t'apprenne à quoi je m'occupois de mon côté tandis que tu méditois cette sublime lettre. Après cela tu jugeras toi-même lequel vaut le mieux de ce que tu dis ou de ce que je fais.
A peine eus-je perdu mon mari, que tu remplis le vide qu'il avoît laissé dans mon cœur. De son vivant il en partageoit avec toi les affections ; dés qu'il ne fut plus, je ne fus qu'à toi seule; et, selon ta remarque sur l'accord de la tendresse maternelle et de Tamitié, ma tille même n*étoit pour nous qu'un lien de plus. Non-seulement je résolus dés lors de passer le reste de ma vie avec toi, mais je formai un projet plus étendu. Pour que nos deux familles n'en fissent qu'une, je me proposai, supposant tous les rapports conveiiables, d'unir un jour ma fille à ton fils aiué; et ce nom de mari, trouvé par plaisanterie, me parut d*heureux augure pour le lui donner un jour tout de bon.
Dans ce dessein, je cherchai d'abord à lever les embarras d*nne succession embrouillée; et, me trouvant assez de bien pour sacrifier quelque chose à la liquidation du reste , je ne songeai qu'à mettre le partage de ma fille en effets assurés et à l'abri de tout procès. Tu sais que j'ai des fantaisies sur bien des choses, ma folie dans celle-ci étoit de te surprendre. Je m'étois mis en tète d'entrer un beau matin dans ta chambre, tenant d'une main mon enfant, de l'autre un portefeuille, et de te présenter l'un et l'autre avec un beau compliment pour déposer en tes mains la mère, la fille, et leur bien, c'està-dire la dot de celle-ci. Gouverne-la, voulois-je te dire, comme il convient aux intérêts de ton fils ; car c'est désormais son affaire et la tienne ; pour moi. je ne m'en mêle plus.
Remplie de celte charmante idée, il fallut m'en ouvrir à quelqu'un qui m'aidât à l'exécuter. Or, devine qui je choisis pour cette confidence. Un certain M. de Wolmar: ne le connoîtrois-tu point? — Won mari, cousine? — Oui, ton mari, cousine. Ce même homme à qui tu as tant de peine à cacher un secret qu'il lui importe de ne pas savoir, est celui qui l'en a su taire un qu'il t'eût été si doux d'apprendre. G'étoit là le vrai sujet de tous ces entreliens mystérieux dont tu nous faisois si comiquement la guerre. Tu vois comme ils sont dissuuulés ^es maris. N'est-il pas bien plaisant que ce soient eux qui nous accu- ,
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ffmn^îssiinalalion? J'exigeois dn tien davantage encore. Je Yoyois fort bien que tu métlitois \p. même projet que moi, mab plus en dedans, et comme celle qui n'exliale ses sentiments qu'à ^l^■su^e qu'on s'y livre. Cherchunt donc â le ménager une surprise plus «gré-able, je voulols que, quand lu lui proposerais noire réunion, il
' ne parût pas fort approuver cet empressement, et se montrât un peu froid à consentir. Il me ùl là-dessus une réponse que j'ai retenue et que tu dois bien retenir; car je doute que depuis qu'il y a des maris au monde, aucun d eux en ait fait une pareille. La voici ; ■ Petite « cousine, je connais Julie... je la connais biin... mieux qu'elle ne • croit peut-être. Son cœur est trop honnête pour qu'on doive réïis- « ter il rien de ce qu'elle désire, et tropsensiblepour qu*oii le puisse i sans l'arniger. Depuis cinq ans que nous sommes unis, je ne crois ■ pas qu'elle ait reçu de moi le moindre chagrin ; j'espère mourir t sans l[ii en avoir jamais fait aucun, t Cousine , songes-y bien ■, Toilà quel est le mari dont tu médites sans cesse de troubler indis- «ilement le repos.
Pour moi, j'eus moins de délicatesse, on plus de confiance en ta âouceur ; et j'éloignai si naturellement les di.scours auxquels ton
I coeur te rameiioit souvent, que, ne pouvant laser le mien de s'attiédir pour toi, tu fallas mettre dans la tète que j'alteiidois de secondes noces, et que je l'aîmois mieux que toute autre cbase, hormi tin mari. Car, vois-tu, ma pauvre enfant, tu n';is pas un secret mou- Tement qui m'échappe. Je te devine, je te pénétre, je perce jusqu'au plus profond de Ion âiiie; et c'est pour cela que je t'ai toujours •dorée. Ce soupçon, qui te faisoit si heureusement prendre le thange, m'a paru excellent à nourrir. Je me suis mise a faire la veuve coquette assez bien pour t'y tromper toi-mÉme: c'est un njle pour lequel le talent me manque moins que l'inclination- J'ai adroitement employé cet air agaçant que je ne sais pas mal prendre, et aveclequel je me suis quelquefois amusée à persiDer plus d'un jeune fat. Tu en ta été tout à fait la dupe, et m'as crue prête à chercher un successeur i l'honmie du monde auquel il éloit le moins aisé d'en trouver. Hais le suis trop Trandie pour pouvoir me contrefaire longtemps, et tu t'es tÏHait6t rassurée. Cepend;mt je veux te r^issurer encore mieux en ^âxpliquant mes vrais sentiments sur ce point.
1 Je te l'ai dit cent fois étant lille, je n'étois point fuite pour être fBtnme- S'il eût dépendu de moi, je ne me serais point mariée; mais dans notre sexe on n'achète la liberté que par l'esclavage, et il faut par être servante pour devenir u maltresse un jour.
Quoiquennon père ne me gênât pas, j^avoîs des chagrins dans ma famille. Pour m*en délivrer» j'épousai donc M. d'Orbe. Il étoit si honnête honmie et m'aimoit si tendrement, que je Taimai sincèrement à mon tour. L'expérience me donna du mariage une idée plus avantageuse que celle que j'en avois conçue, et détruisit les impressions que m'en avoit laissées la Ghaillot. M. d'Orbe me rendit heureuse et ne s'en repentit pas. Avec un autre j'aurois toujours rempli mes devoirs, mais je Taurois désolé; et je sens qu'il falloit un aussi bon nuoi pour faire de moi une bonne femme. Imaginerois-tu que c'est de cela même que j'avois à me plaindre? Mou' enfant, nous nous aimions trop, nous n'étions point gais. Une amitié plus légère eût été plus folâtre; je laurois préférée, et je crois que j'aurois mieux akné vivre moins contente et pouvoir rire plus souvent.
A cela se joignirent les sujets particuliers d'inquiétude que me donnoit ta situation. Je n'ai pas besoin de .te rappeler les dangers que t'a fait courir une passion mal réglée : je les vis en frémissant. Si tu n'avois risqué que ta vie, peut-être un reste de gaieté ne m'eût-il pas tout à fait abandonnée : mais la tristesse et l'effroi pénétrèrent mon âme ; et, jusqu'à ce que je t'aie vue mariée, jo n ai pas eu un moment de pure joie. Tu connus ma douleiur, tu la sentis : elle a beaucoup fait sur ton bon cœur ; et je ne cesserai de bénir ces heureuses larmes qui sont peut-être la cause de ton retour au bien.
Voilà comment s'est passé tout le temps que j'ai vécu avec mon mari. Juge si, depuis que Dieu hie l'a été, je pourrois espérer d'en retrouver un autre qui fût autant selon mon cœur, et si je suis tentée de le cherclier. Non, cousine, le mariage est un état trop grave ; sa dignité ne va point avec mon humeur, elle m'attriste et me sied mal, sans compter que toute gène m'est insupportable. Pense, toi qui me connois, ce que peut être à mes yeux un lien dans lequel je n'ai pas ri durant sept ans sept petites fois à mon aise. Je ne veux pas faire comme toi la matrone à vingt-huit ans. Je me trouve une peUte veuve assez piquante, assez mariable encore ; et je crois que, si j'étois homme, je m'accommoderois assez de moi. Mais me remarier, cousine 1 Écoute : je pleure bien sincèrement mon pauvre mari ; j'aurois donné la moitié de ma vie pour passer l'autre avec lui; et poiurtant, s'il pouvoit revenir, je ne le reprendrois, je crois, lui-même, que parce que je l'avois déjà pris.
Je viens de t'exposer mes véritables intentions. Si je n'ai pu les exécuter encore malgré les soins de M. de Wolmar, c'est que les difficultés semblent croître avec mon zèle à les sut monter. Mais mon
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léla sera le plus fort, et arant que l'été se passe j'espère me réunir à loi pour le reste de nos jours.
11 reste à me justifier du reproche du le cacher mes peines et d'aimer à pleurer loin de toi : je ne le nie pas, c'est à quoi j'emploie ici le uicilleur temps que j'y passe. Je n'entre jumais dans ma maison S3ns ; retrouver des vestiges de celui qui me la rendoit cliêre. Je n'y fais pas un pas, je n'y fiie pas un objet, sans apercevoir quelque signe de sa tendresse et de la bonté de son cœur ; ïoudrois-tu que le mien n'en fût pas émuî Quand je suis ici, je ne sens que la perte que j'ai raite; quand je suis près de toi, je ne vois que cer qni m'est resté. Peui-lu me Taire un crime de ton pouvoir sur mon humeur ? Si je pleure en (on absence et si je ris pi'és de loi, d'oil vient cette dirrérencâ7 Petite ingrate! c'est que lu me consoles de tout, et que je ne sais plus ro'sfflîger de rien quand je le possède.
Tu as dit bien des choses en faveur de notre ancienne amitié; mais je ne te pardonne pas d'oublier celle qui me Tait le plus d'honneur ; c'est de te chérir quoique lu ra'éclipses. Na Julie, tu es faite pour régner. Ton empire est le plus absolu que je connojsse : il s'étend jusque sur les volontés, et je l'éprouve plus que personne. Comment cela se fait'il, cousine? Nous aimons toutes dcui Ja vertu; l'honnêteté nous est éj^alement chère ; nos talents sont tes mêmes ; j'ai presque autant d'esprit que toi, et ne suis guère moins jolie. Je sais fort bien tout cela ; et malgré tout cela tu m'en imposes, tu tne subjugues, tu m'atterres, ton génie écrase le mien, et je ne suis rien devant toi. Lors même que tu vivois dans des liaisons que tu le reprochois, et que, n'ayant point imité ta faute, j'aurois dû prendre l'ascendant à mon tour, il ne te demeuroit pas moins. Ta foibluïse, que je blâmois, me sembloit presque une vertu ; je ne pouvois m'empécher d'admirer en toi ce que j'aurois repris dans une autre. Enfin, dans ce temps-là même, je ne t'abordois point sans un certain moutement de respect involontaire; et il est sûr que toute ta douceur, toute la familiurilé de Ion conimerce éloit nécessaire pour me rendre ton amie: naturellementjedeTois être ta servante. Explique, si fi peux, cette énigme ; quant a moi, je n'y entends rien.
Hais si fait pourtant, je l'entends un peu, et je crois même l'uvoii' autrefois eipliquée ; c'est que ton cœur vivifie lous cens: qui l'environnent, et leur donne pour ain^i dire un nouvel être dont ils sont forcés de lui faire hommage, puisqu'ils ne l'auroicnt point eu sans lui. Je t'ai rendu d'importants services, j'en conviens : tu m'en fais si souvent, qu'il n'y pas moyen de l'oublier. Je ne le nie
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point, sans moi tu étois perdue. Mais qu*ai-je fait que te rendre ce que j^avois reçu de toi? Est-il possible de te voir longtemps, sans se sentir pénétrer l*âme des charmes de la vertu et des douceurs de ramilié? Ne sais-tu pas que tout ce qui t'approche est par toi-ihême armé pour ta défense, et que je n'ai par-dessus les autres que l'avantage des gardes de Sésostris, d'être de ton âge et de ton sexe, et d'avoir été élevé avec toi ? Quoi qu'il en soit. Glaire se console de valoir moins que Julie, en ce que sans Julie elle vaudroit bien moins encore ; et puis, à te dire la vérité, je crois que nous avions grand besoin l'une de l'autre, et que chacune des deux 7 perdroit beaucoup si le sort nous eût séparées.
Ce qui me fâche le plus dans les affaires qui me retiennent encore ici, c'est le risque de ton secret to^iours prêt à s'échapper de ta bouche. Considère, je t'en conjure, que ce qui te porte à le garder est une raison forte et solide, et que ce qui te porte à le révéler n'est qu'un sentiment aveugle. Nos soupçons mêmes que ce secret n'en est plus un pour celui qu'il intéresse nous sont une raison de plus pour ne le lui déclarer qu'avec la plus grande circonspection. Peut-être là réserve de ton mari est-elle un exemple et une leçon pour nous ; car en de pareilles matières il y a souvent une grande différence entre ce qu'on feint d'ignorer et ce qu'on est forcé de savoir. Attends donc, je l'exige, que nous en délibérions encore une fois. Si tes pressentiments étoient fondés et que ton déplorable ami ne fût plus, le meilleur parti qui resteroit à prendre seroit de laisser son histoire et tes malheurs ensevelis avec lui. S'il vit, comme je l'espère, le cas peut devenir difïérent; mais encore faut-il que ce cas se présente. En tout état de cause, crois-tu ne devoir aucun égard aux derniers conseils d'un infortuné dont tous les maux sont ton ouvrage?
A regard des dangers de la solitude, je conçois et j'approuve tes alarmes, quoique je les sache très-mal fondées. Tes fautes passées te rendent craintive; j'en augure d'autant mieux du présent, et tu le le serois biens moins s'il te restoit plus de sujet de Tètre : mais je ne puis te passer ton effroi sur le sort de notre pauvre ami. A présent que tes afiections ont changé d'espèce, crois qu'il ne m'est pas moins cher qu'à toi. Cependant j'ai des pressentiments tout contraires aux tiens, et mieux d'accord avec la raison. Mylord Edouard a reçu deux fois de ses nouvelles, et m'a écrit à la seconde qull étoit dans la mer du Sud, ayant déjà passé les dangers dont tu parles. Tu sais cela aussi bien que moi, et tu t'a'fliges comme si tu n*en savois rien.