QUATRIÈME PARTIE
Mais ce que tu ne sais pas et qu*il faut rapprendre, c^est que le vaisseau sur lequel il est, a été yu, il y a deux mois, à la hauteur des Canaries, fasiant voile en Europe. Voilà ce qu'on écrit de Hollande à mon père, et dont il n'a pas manqué de me faire part, selon sa coutume de m'instruire des affaires publiques beaucoup plus exactement que des siennes. Le cœur me dit à moi que nous ne serons pas longtemps sans recevoir des nouvelles de notre philosophe, et que tu en seras pour tes larmes, à moins qu^après Tavoir pleuré mort tu ne pleures de ce qu'il est en vie. Mais, Dieu merd, tu n'en es plus là.
Deh ! fosse or qui quel miser pur un poco, Ch' è già di piangere e di viver lasso *,
Voilà ce que j'avois à te répondre. Celle qui t'aime t'offre et partage la douce espérance d'une éternelle réunion. Tu vois que tu n'en as formé le projet ni seule ni la première, et que l'exécution en est plus ai^ancée que tu ne pensois. Prends donc patience encore cet été, ma douce amie : il vaut mieux tarder à se rejoindre que d'avoir encore à se séparer.
£h bien ! belle madame, ai-je tenu parole, et mon triomphe est-il complet? Allons, qu'on se mette à genoux, qu'on baise avec respect cette lettre, et qu on reconnoisse humblement qu'au moins une fois en la vie Julie de Wolmar a été vaincue en amitié*.
LETTRE IIL DE l'amant de JULIE A MADAME d'oRBB.
Ma cousine, ma bienfaitrice, mon amie, j'arrive des extrémités de la terre, et j'en rapporte un cœur tout plein de vous. J'ai passé quatre fois la ligne ; j'ai parcouru les deux hémisphères ; j'ai vu les quatre parties du monde ; j'en ai mis le diamètre entre nous; j'ai fait
* Eh I que n'est-il un moment ici ce pauvre malheureux, déjà las de souffrir etdeyivret Pétiurqce.
* Que cette bonne Suissesse est heureuse d'être gaie, quand elle est gaie sans esprit, sans naïveté, sans finesse I Elle ne se doute pas des apprêts qu'il faut parmi nous pour faire passer la bonne humeur. Elle ne sait pas qu'on n'a point cette bonne humeur pour soi, mais pour les autres, et qu'on ne rit pas pour rire, mais pour être applaudi
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le tour entier du globe, et n'ai pu vous échapper un moment. On a beau fuir ce qui nous csl clicr, son image, plus vite que la mer et les vents, nous suit nu bout de Tunivers; et pnrlout où Ton se porte, avec soi Ton y porte ce qui nous fait vivre. J'ai beaucoup souffert ; j'ai vu souffrir davantage. Que d'infortunés j'ai vus mourir! Hélas! Is mettoient un si grand prix à la vie ! et moi je leur ai survécu! ... Peut-être élois-je en eflet moins à plaindre ; les misères de mes compagnons m'étoient plus sensibles que les miennes ; je les voyois tout entiers à leurs peines ; ils dévoient souffrir plus que moi. Je me disois : Je suis mal ici, mais il est un coin sur la terre où je suis heureux et paisible, et je me dédommageois au bord du lac de Genève de ce que j'endurois sur l'Océan. J'ai le bonheur en arrivant de voir confirmer mes espérances; mylord Edouard m'apprend que vous jouissez toutes deux de la paix et de la santé, et que, si vous en particulier avez perdu le doux titre d'épouse, il vous reste ceux d'amie et de mère, qui doivent suffire à votre bonheur.
Je suis trop pressé de vous envoyer cette lettre, pour vous faire à présent un détail de mon voyage ; j'ose espérer d'en avoir bientôt une occasion plus commode. Je me contente ici de vous en donner une légère idée, plus pour exciter que pour satisfaire votre curiosité. J'ai mis près de quatre ans au trajet immense dont je viens de vous parler, et suis revenu dans le même vaisseau sur lequel j'étois parti, le seul que le commandant ait ramené de son escadre.
J'ai vu d'abord l'Amérique méridionale, ce vaste continent que le manque de fer a soumis aux Européens, et dont ils ont fait un désert pour s'en assurer l'empire. J'ai vu les côtes du Brésil, où Lisbonne et Londres puisent leurs trésors, et dont les peuples misérables foulent aux pieds l'or et les diamants sans oser y porter la main. J'ai traversé paisil^lement les mers orageuses qui sont sous le cercle antarctique ; j'ai trouvé dans la mer Pacifique les plus effroyables tempêtes.
E in mar dubbioso sotte ignoto polo Proval l'onde fallaci, e'ivento inûdo*.
J'ai vu de loin le séjour de ces prétendus géants* qui ne sont grands qu'en courage, et dont l'indépendance est plus assurée par une vie simple et frugale que par une haute stature. J'ai séjourné
* Et sur des mers suspectes, sous un pôle inconnu, j'éprouvai la trahison ie fonde et l'infldéUté des vents.
* Les Patagont.
QUATHIËUL l'ARTIE. 315
rois mois dans une île déserte et tlélicleuse, douco el louuliaiile image ifJe l'anlique beauté de la nature, et qui semble être conrmée au bout 'du monde pour j ^en'ir d'asile 6 l'innocence et à l'amour pÉrséculés : 'niots l'ayide Européen suit son humeur farouche en empêchant rin> 'dicn paisible de l'IiabUer, et se rend jusiice en ne l'habitant pas lui- 'Snème.
J'ai ïu sur les rives du Hesique et du Pérou le même speclacle ,que dans le Brésil : j'en ai ni las rares et inforlunis habitants, tristes ■restes de deux puissants peuples, accablés de fers, d'opprobre et de ■ misères au milieu de leurs riches métaux, reprocher au ciel en p)eu- Itant les trésors qu'il leur a prodigués. l'ai vu l'incendie aFTreiuc d'une rville enliéie snns résistance et sans dérenseurs. Tel est le droit de la rgnerre parmi les peuples savants, bimiains et polis de TRurope; on ,Be se borne pas â faire à son ennemi tout le mal dont on peut tirer .du proGt ; mais on compte pour un probt tout le mal qu'on peut lui fiijreà pure perte. J'ai cûloyé presque toute la partie occidentale de .l'Amérique, non sans èlre frappé d'admiration en voyant quinze cents lieues de côte et la plus grande mer du monde sous l'empire d une 'seule puissance qui tient pour ainsi dire en sa main les clefs d'un 'hémisphère du globe.
Après avoir Iravcrsé la grande mer, j'ai trouvé dans l'autre conlisenl un nouveau spectacle. J'ai vu la plus nombreuse et la plus il- Juslre nation de l'univei's soumise à une poignie de brigands; J'ai tu de prés ce peuple célèbre, et n'ai plus été iurpris de le irouver esclave. Aulanl de fois conquis qu'attaqué, il fut toujours en proie au I premier venu et le sera jusqu'à la fin des siècles. Je l'ai troui é digne 4e son sort, n'ayant pas même le courage d'en gcmir. Lettré, lâclie, bjpocnle et charlatan ; parlant beaucoup sans rien dire, plein d'es- ^t sans aucun génie, abondant en signes et stérile en idées; poli, complimenteur, adroit, fourbe et fripon ; qui met tous les devoirs en éiiquelles, toute l.i morale en simagrées, et ne connoit d'autre humanité que les salulalioiis et les révérences. Tai surgi dans une seconde île déserte, plus inconnue, plus charmante encore que la première, et où le plus cruel accident faillit à nous confioer pour jamais. Je fus le seul peut-être qu'un exil si doux n'épouvanta point. Hé suis-je pas désormais partout en exil? J'ai vu dans ce lieu de délices et d'etfroi ce que peut tenter l'industrie humaine pour tirer rhomme tiviliiè dune solitude où rien ne lui manque, et lo ref.Si- ' ger dans un gouffre de nouveaux besoins.
rai vu dans le vaste Océan, où ildevroit être si doux i des hom-
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mes d'en rencontrer d'autres, deux grands vaisseaux se chercher, se trouver, s'attaquer, se battre avec fureur, comme si cet espace immense eût été trop petit pour chacun d'eux. Je les ai vus vomir lun contre l'autre lë fer et les flammes. Dans un combat assez court, j'ai vu l'image de l'enfer; j'ai entendu les cris de joie des vainqueurs couvrir les plaintes des blessés et les gémissements des mourants. J'ai reçu en rougissant ma part d'un immense butin; je l'ai reçu, mais en dépôt ; et s'il hit pris sur des malheureux, c'est à des malheureux qu il sera rendu.
J'ai vu l'Europe transportée à l'extrémité de l'Afrique par les soins de ce peuple avare, patient et laborieux, qui a vaincu par le temps et la constance des difficultés que tout l'iiéroïsme des autres peuples n'a jamais pu surmonter. J'ai vu ces vastes et malheureuses contrées qui ne semblent destinées qu'à couvrir la terre de troupeaux d'esclaves. A leur vil aspect j'ai détourné les yeux de dédain, d'horreur et de pitié ; et, voyant la quatrième partie de mes semblables changée en bètes pour le service des autres, j'ai gémi d'être homme.
Enfin j'ai vu dans mes compagnons de voyage un peuple intrépide et fier, dont fexemple et la liberté rétablissoient à mes yeux l'honneur de mon espèce, pour lequel la douleur et la mort ne sont rien, et qui ne craint au monde que la faim et fennui. J'ai vu dans leur chef un capitaine, un soldat, un pilote, un sage, un grand homme, et, pour dire encore plus peut-être, le digne ami d'Edouard Bomston : mais ce que je n'ai point vu dans le monde entier, c'est quelqu'un qui ressemble à Claire d'Orbe, à Julie d'Étange, et qui puisse consoler de leur perte un cœur qui sut les aimer.
Comment vous parler de ma guérison ? C'est de vous que je dois apprendre à la connoitre. Reviens-je plus libre et plus sage que je ne suis parti? J'ose le croire et ne puis l'affirmer. La même image régne toujours dans mon cœur ; vous savez s'il est possible qu'elle s'en efface : mais son empire est plus digne d'elle ; et, si je ne me fais pas illusion, elle régne dans ce cœur infortuné comme dans le vôtre. Oui, ma cousine, il me semble que sa vertu m'a subjugué, que je ne suis pour elle que le meilleur et le plus tendre ami qui fut jamais, que je ne fais plus que l'adorer comme vous l'adorez vous-même ; ou plutôt il me semble que mes sentiments ne se sont pas affoiblis, mais rectifiés ; et, avec quelque soin que je m'examine, je les trouve aussi purs que fobjet qui les inspire. Que puis-je vous dire de plus jusqu'à l'épreuve qui peut m'apprendre à juger de moi? Je suis sincère et vrai ; je veux être ce que je dois être : mais comment répoudre de
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' mon cœur arec lant de raison de m'en délier ? Suis-Je le maitre du passé? Peui-je empêcher que mille feui ne m'aient autrefois dévoré? Comment dislinguerai-je par la seule ira agio nti on ce qui est de cequi fui ? et comment me représentera i-je amie celle que je De vis jamais qu'amanle? Quoi que \ous pensiez peut-être du motif secret de mon empressement, il est honnête et raisonnable ; il mérite que vous l'approuviez. Je réponds d'avance au moins de mes intentions Sourirez que je TOUS voie, el m'examinez vous-même; ou laissez- moi voir Iulie, et je saurai ce que je suis.
Je dois accompagner mylord Edouard en Italie. Je passerai près de vous; el je ne vous verrois point! Pensez-vous que cela se puisse 7 £h '. si vous aviez la barbarie de l'exiger, vous mériteriez de n'être pas obéie. Uais pourquoi l'exigeriez-vous 7 N'ètes-vous pas cette même Glaire, aussi bonne et compatissante que vertueuse et sage, qui daigna m'aimer dès sa plus tendre jeunesse, el qui doit m'ai. mer bien plus encore aujourd'hui que je lui dois tout' 7 Km, non, chère et cliarmante amie, un si cruel refus ne seroit ni de vous ni fait pour moi; il ne mettra point le oomble à ma misère. Encore une fois, encore une lois en ma vie, je déposerai mon cœur i vos pieds. Je vous verrai, vous y cousenlirez. Je la verrai, elle j consentira. Vous connoissez trop bien toutes deux mon respect pour elle. Vous savez si je suis homme à m'offrir à ses yeux en me seftlaul indigne d'j piiroitre. Klle a déploré si longtemps l'ouvrage de ses charmes ! aii ! qu'elle voie une lois l'ouirage de sa
P, S. Mylord Edouard est retenu pour quelque temps encore ici par des alîaires: s'il m'est permis de vous voir, pourquoi ne prendrob-je pas les devants pour être plus tôt auprès Je vous ?
LETIBë Iï.
DB a. DE woLHAB 1 l'ahint de icLie.
(Quoique nous ne nous connoîssions pas encore, je suis chargé ds TOUS écrire. La plus sage et la plus chérie des femmes vient d'ouvrir
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son cœur à son heureux époux, n tous croit digne d^avoir été aimé d'elle, et il vous offre sa maison. L'innocence et la paix y régnent; TOUS y trouverez Tamitié, Thospitalité, Testime, la confiance. Consulte! votre cœur ; et, s'il n'y a rien là qui vous eCûraye, venez sans crainte. Vous ne par: irez point d'ici sans y laisser un ami.