‹ Julie Ou La Nouvelle HéloïseChapitre 84 sur 126 · WOLMAR · texte numérisé non relu

WOLMAR

P. S, Venez, mon ami; nous vous attendons avec empressement. Je n^aurai pas la douleur que vous nous deviez un refus.

JULB.

LETTRE T

OB HADAHB d'oRBE A L* AMANT DB lULIS. DAIfS CETTE LETTRE <TOIT OTCLUSE LA PRÉCfDERTB.

Bien arrivé ! cent fois le bien arrivé, cher Saint-Preux ! car je pr^ tends que ce nom * vous demeure, au moins dans notre société. C'est, je crois, vous dire assez qu'on n'entend pas vous en exclure, à moins que cette exclusion ne vienne de vous. En voyant par la lettre ci-jointe que j'ai fait plus que vous ne me demandiez, apprenez à prendre un peu plus de confiance en vos amis, et à ne plus reprocher à leur cœur des chagrins qu'ils partagent quand la raison les force à vous en donner. M. de Wolmar veut vous voir; il vous offre sa maison, son amitié, ses conseils : il n'en falloit pas tant pour calmer toutes mes craintes sur votre voyage, et je m'offenserois moi-même si je pouvois un moment me défier de vous. Il fait plus, il prétend vous guérir, et dit que ni Julie, ni lui, ni vous,. ni moi, ne pouvons être parfaitement heureux sans cela. Quoique j^attende beaucoup de sa sagesse, et plus de votre vertu, j'ignore quel sera le succès de cette entreprise. Ce que je sais bien, c'est qu'avec la femme qu'il a, le £oin qu'il veut prendre est une pure générosité pour vous.

Venez donc, mon aimable ami, dans la sécurité d'un cœur honnête, satisfaire l'empressement que nous avons tous de vous em*

' C'est celui qu eUd lui avoit donné devant les gens à son précédent vojagi* Voy. troisième partie, lettre XIY,

OUATRIÈHE PARTIE. 319

brasser el de vous voir pnisible el content, venez dans votre pays et parmi vos amis vous délasser de vos voyages et oublier tous les maux que vous avez souflerls. La dernière fois que vous me vtles fijlois une grave malrone, et mon amie éloit i re.vtrémité; mais i prôsenl qu'elle se porte bien, et que je suis redevenue fille, me voilà tout aussi Tulle et presque aussi jolie qu'avant mon mariage, Ce qu'il y a du moins de bien sûr, c'est que je n'ai point changé pour vous, et que vous feriez bien des fois le tour du monde avant d'y trouver qneli]u'ur, qui vous aimât comme mot.

9% SAIM-PIIBUX A HILOUD EDOUAKO,

le me lève au milieu de la nuit pour vous écrire. Je ne sauroîs trouver un moment de repos. Mon cŒur agité, transporté, ne peut se contenir au dedans de moi-, il a besoin de s'épancher. Vous qui l'avez si souvent garanti du désespoir, soyez le cher dépositaire des premien plaisirs qu'il 'ail goûtés depuis si longtemps.

Je l'ai vue, mylord! mes jeui l'ont ™e! J'ai entendu sa voix; se» majns ont louché les miennes ; elle m'a reconnu ; elle a marqué de la joie â me voir; elle m'a appelé son ami, son clier ami; elle m'a reçu dans sa maison ; plus heureux que je ne fus de ma vie, je \oge avec elle sous un même toit, et maintenant que je vous écris je suis i trente pas d'elle.

Mes idées sont trop vives pour se succéder; elles se présentent toutes ensemble ; elles se nuisent mutuellement. Je vais m'arrèler el reprendre haleine pour tâdier de mettre quelque ordre dans mon récit.

A peine après une si longue absence m'étois-je livré près de vous aux premiers ti ansports de mon cœur en embrassant mon ami, mon libérateur et mon pêie, que vous songeâtes au voyage d'Italie. Vous me le files désirer dans l'espoir de m'y soulager enfin du fardeau de mon inutilité pour vous. Ne pouvant terminer sitût les affaires qui vous relenoienl a Londres, vous me proposâtes de partir le premier pciur avoir plus de temps à vous attendre ici. Je demandai la per* mission d'y venir i je l'obtins, je partis ; et, quoique Julie s'offrit d'amnw i met ntsuàa, «a sengeant quej'all^ m'approcber d'elle je

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sentis du regret à m^éloigner de vous. Mylord, nous sommes quittes, ce seul sentiment vous a tout payé.

11 ne faut pas vous dire que» durant toute la route, je n^étois occupé que de l'objet de mon voyage; mais une chose à remarquer, c'est que je conunençai de voir sous un autre point de vue ce même objet qui n'étoit jamais sorti de mon cœur. Jusque-là je m'étois toujours rappelé Julie brillante comme autrefois des charmes de sa première jeunesse ; j'avois toujours vu ses beaux yeux animés du feu qu'elle m'inspiroit ; ses traits chéris n'oflroient à mes regards que des garants de mon bonheur ; son amour et le mien se mèloient tellement avec sa figure, que je ne pouvois les en séparer. Maintenant j'allois voir Julie mariée, Julie mère, Julie indifférente. Je m'inquiétois des changements que huit ans d'intervalle avoient pu faire à sa beauté. Elle avoit eu la petite vérole ; elle s'en trouvoit changée : à quel point le pou voit-elle être? Mon imagination me refusoit opiniàtrémcnl des taches sur ce charmant visage ; et sitôt que j'en voyois un marqué de petite vérole, ce n'étoit plus celui de Julie. Je pensois encore à l'entrevue que nous allions avoir, à la réception qu'elle m'alloit faire. Ce premier abord se présentoit à mon esprit sous mille tableaux différents, et ce moment qui devoit passer si vite revenoit pour moi mille fois le jour.

Quand j'aperçus la cime des monts, le cœur me battit fortement, en me disant, elle est là. La même chose venoit de m'arriver en mer à la vue des côtes d'Europe. La même chose m'étoit arrivée autrefois à Meillerie en découvrant la niaison du baron d'Étange. Le monde n'est jamais divisé pour moi qu'en deux régions ; celle où elle est, et celle où elle n'est pas. La première s'étend quand je m^ éloigne, et se resserre à mesure que j'approche, comme un lieu où je ne dois jamais arriver. Elle est à présent bornée aux murs de sa chambre. Hélas ! ce lieu seul est habité ; tout le reste de l'univers est vide.

Plus j*approchois de la Suisse, plus je me sentois ému. L'instant où des hauteurs du Jura je découvris le lac de Genève fut un instant d'extase et de ravissement. La vue de mon pays, de ce pays si chéri, où des torrents de plaisirs avoient inondé mon cœur ; l'air des Alpes si salutaire et si pur ; le doux air de la patrie, plus suave que les parfums de l'Orient ; cette terre riche et fertile, ce paysage unique, le plus beau dont l'œil humain fut jamais frappé ; ce séjour charmant auquel je n'avois rien trouvé d'égal dans le tour du monde, l'aspect d'un peuple heureux et libre, la douceur de la saison, la sérénité du

QUATBIÉHE PARTIE.

udimnt, mille Eouvciiirs délicieux qui révdllnjrnt (mis lessontimriiî; |ne j'avois goùlés : toutcelnmejetoit dans des transports que je B puis décrire, elsembloit me rendre à la fois In jouissance de ma le entière.

En descendant ïers la côle je sentis une impression nouvelle doni :une idée ; c'étoit un cenoin mouvement d'effroi qui me ésscrroil le cœur et me Iroubloit malgré moi. Cet effroi, dont je ne ivois démêler la cnuse, croissoit à mesure que j'approchois de la e : il ralentissoil mon empressement d'arriver, et Ht enliii de tels togrès, que je m'inquiélois autant de ma diligence que j'avois fait nsque-là de ma lenteur. En entrant à Vevai, ta sensation que j'ée fut rien moins qu'agréable ; je fus saisi d'une violente Bipitation qui m'empêchoit de respirer ; je parlois d'une TOix altérée ' t tremblante. J'eus peine à me faire entendre en demandant H. de felmar; car je n'osai jamais nommer sa femme. On me dit qu'il deîeuroit à Clarens. Cette nouvelle m'ùta de dessus h poitrine «n poidï t cinq cents livres; et, prenant les deux lieues qui me resluieut i, ~ e pour un répit, je me réjouis de ce qui m'eût désolé dans un e temps; mais j'appris avec un vrai chagrin que madame d'Orbe l à Lausanne. J'entrai dans une auberge pour reprendre les qui me manquoient : il me fut impossible d'ai'aler un seul lu; je sulToquois en buvant, et ne pouvois vider un verre qu'à losieurs reprises. Ma terreur redoubla quand je vis mettre les che- IX pour repartir. Je crois que j'aurois donné tout au monde pour r briser une roue en chemin. Je ne voyais plus Julie; mon imagiion troublée ne me préseiitoit que desobjels confus; monâmeétoit is un tumulte universel. Je connoîssois la douleur et le désespoir; i les aurois préférés à cet horrible état. Enfin je puis dire'n'avoir I ma vie éprouvé d'agitation plus cruelle que celle où je me lavai durant ce court trajet, et je suis convaincu que je ne l'aurois l supporter une journée entière.

~Bn arrivant, je tis arrêter à la giille ; et, me sentant hors d'itat ifûre un pas, j'envoyai le postillon dire qu'un étranger demandoit ulerè H. de Wolmar. Il étoit â h promenade avec sa femme. On £ avertit, et ils vinrent par un autre cûté, tandis que, les yeuifichés S l'aïnnue, j'attendois dans des transes morlellea d'y voir paroitru leiqu'un.

'k peine Julie ra'eul-elle aperçu qu'elle me reconnut. A l'inalant t voir, s'écrier, courir, s'élancer dans mes bras, ne fut pour elle jfoDQ même cliose. A ce son de Toii je me sens tressaillir; je me

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retourne, je la vois, je la sens. 0 mylord! 6 mon ami ... je ne puis parler... Adieu crainte ; adieu terreur, effroi, respect humain. Son regard, son cri» son geste, me rendent en un moment la confiance, le courage, et les forces. Je puise dans ses bras la chaleur et la vie ; je pétille de joie en la serrant dans les miens. Un transport sacré nous tient dans un long silence étroitement embrassés, et ce n*est qu'après un si doux saisissement que nos voix commencent à se confondre et nos yeux à mêler leurs pleurs. M. de Wolmar étoit là; je le savois, je le voyois : mais qu*aurois-je pu voir? Non, quand Tunivers entier se fut réuni contre moi, quand Tappareil des tourments m^eût environné, je n'auroispas dérobé mon cœur à la moindre de ces caresses, tendres prémices d'une amitié pure et sainte que nous emporterons dans le ciel!

Celte première impétuosité suspendue» madame de Wolmar me prit par la main, et, se retournant vers son mari, lui dit avec une certaine grâce d*iimocence et de candeur dont je me sentis pénétré : Quoiqu'il soit mon ancien ami, je ne vous le présente pas, je le reçois de vous, et ce n'est qu'honoré de votre amitié qu'il aura désormais la mienne. Si les nouveaux anlis ont moins d'ardeur que les anciens, me dit-il en m'embrassant, ils seront anciens à leur tour, et ne céderont point aux autres. Je reçus ses embrasscmenls, mais mon cœur venoit de s'épuiser, et je ne fis que les recevoir.

Après cette courte scène, j'observai du coin de l'œil qu'on avoit détaché ma malle et remisé ma chaise. Julie me prit sous le bras, et je m'avançai avec eux vers la maison, presque oppressé d'aise de voir qu'on y prenoit possession de moi.

Ce fut alors qu'en contemplant plus paisiblement ce visage adoré, que j'avois cru trouver enlaidi, je vis avec une surprise amère et douce qu'elle étoit réellement plus belle et plus brillante que jamais. Ses traits charmants se sont mieux formés encore; elle a pris un peu plus d'embonpoint qui n'a fait qul^ajouter à son éblouissante blancheur. La petite vérole n'a laissé sur ses joues que quelques légères traces presque imperceptibles. Au lieu de celte pudeur souffrante qui lui faisoit autrefois sans cesse baisser les yeux, on voit la sécurité de la vertu s'allier dans son chaste regard à la douceur et à la sensibilité; sa contenance, non moins modeste, est moins timide ; un air plus hbre et des grâces plus franches ont succédé à ces manières contraintes, mêlées de tendresse et de honte; et si le sentiment de sa faute la rendoit alors plus touchante^ celui de sa pureté la rend aujourd'hui plus céleste.

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