QUATRIEME PARTIE
A peine étions-nous dans h salon qu'elle disparut, et rcoti'a lo uio- Bient d'après. Elle n'éloil pas seule. Qui pensez-ïous qu'elle anienoit ,aTec elle? Mjlurd, c'éloient ses enfants! ses deuK ecrauls plus beaux ' (ue le jour, et porlant déjà sur ]eur phy^^ionoiuîe (^nfauline le cliarme I «t l'attrait de leur mère ! One lieyins-Jc à cet nïfpecL? cela ne peut ni l,K dire ci se compreuire ; il Cmil le ïCiUir. KiUe mouvcnieuts con- Itraires m'assaillirent à la fois; mille cruels et diSticieux souvenirs riînrcnt pailager mon cœur. 0 spectacle ! ô regrets '. Je me sentois r^chirer de douleur et transporter de joie. Je voyois, pour ainsi dire, Mjultiplier celle qui me fut :i dière. Hélas ! je vojais au même instant rja trop vive preuve qu'elle ne m'ctoit plus rien, et mes pertes sem- Ltdoient se multiplier avec elle.
[ Elle me les amena par la main. Tenez, me dît-elle d'un ton qui «ne perça l'àme, voilà les enlbnls <Ie voli'e amie: ils seront vos amis tvi jour; soyez le leurdés aujourd'hui. Aussitôt ces deux petites créaitures s'empressèrent autour de moi, me prirent les mains, et, m'anmblanldeleursinnocenles. caresses, tournèrent vers l'ai tendrissemeiit Hmitt! mou émotion. Je lei^ pris dans mes bras l'un et l'autre; et les nressant contre ce cœur agité : Cbers et aimables enrants, dis-je avec ma soupir, vous avei â remplir une grande IJclie. Puissiez-vous resnetnbler il ceux de qui vous tenez la vie ; puisâei-vous imiter leurs mrtus, et faire un jour par les vôtres la consolalion de leur amis in- Iftrtimés 1 Madame de Wolmur euchautèe me sauta au cou une seconde Hbls, et semhloit me vouloir payer par ses caresses de celles que [e lUsois à ses deux fils, Hab quelle dilTèrence du premier embrasse- Oeut à celui-là! Je l'éprouvai avec surprise. C'éloit une mère de imille que j'einbrassois ; je la voyois envirounée de son époux et de (^ enfants; ce cortège m'en imposait, Je trouvois sur sou visage un 1^ de dignité qui ne m'avoit pas frappé d'abord ; je me sentois fon^é le lui porter une nouvelle sorte de respect; sa laaiilîarité m'étoit Iresque a cliarge; quelque belle qu'elle me parût, j'aurois baisé le pjfd de sa robe de meilleur cmur que sa joue : dès cet insLont, eji in mol, je connus qu'elle ou moi n'étions plus tes mêmes, et je cornmengai tout de bon à bien augurer de moi.
, H. de Vi'olmar, me prenant par la main, me c^induiâit ensuite au |(gement qui m'étoit destiné. Voilà, me dil-ii en y entrant, votre apjmlenieul : il n'est point celui d'un étranger ; il ne sera plus celui fnn autre ; et désormais il restera vide ou occupé par vous. Jugez si i compliment me fut agréable; mais je ne le ménlois pas encore assez ' t'éceuler sains confusion. 11. de Wolmar me sauva l'embarras
S54 LA NOUVELLE UËLOlSE.
d*unc réponse, n mMnvita à faire un tour de jardin. Là il fit si bien ■que jo me trouvai plus à mon aise; et, prenant le ton d'un homme instruit de mes anciennes erreurs, mais plein de conflance dans ma droiture, il me parla comme un père à son enfant, et me mit à force d*estime dans Timpossibilité de la démentir. Non, mylord, il ne s'est pas trompé ; je n'oublierai point que j'ai la sienne et la vôtre à justi. fier, liais pourquoi faut-il que mon cœur se resserre à ses bienfaits? Pourquoi faut-il qu'un homme que je dois aimer soit le mari de Julie?
Cette journée sembloit destinée à tous les genres d^éprcuves que je pouvois subir. Revenus auprès de madame de Wolmar, son mari fut appelé pour quelque ordre à donner ; et je restai seul avec elle.
Je me trouvai alors dans un nouvel embarras, le plus pénible et le moins prévu de tous. Que lui dire? comment débuter? Oserois-je. rappeler nos anciennes liaisons et des temps si présents à ma mémoire ? Laisseroîs-je penser que je les eusse oubliées ou que je ne m'en souciasse plus? Quel supplice de traiter en étrangère celle qu'on porte au fond de son cœur! Quelle infamie d'abuser de l'hospitalité pour lui tenir des discours qu'elle ne doit plus entendre ! Dans ces perplexités je perdois toute contenance; le feu me montoit au visage ; je n'osois ni parler, ni lever les yeux, ni faire le moindre geste ; et je crois que je serois resté dans cet état violent jusqu'au retour de son mari, si elle ne m'en eût tiré. Pour elle, il ne parut pas que ce téle-à-téte l'eût gênée en rien. Elle conserva le même maintien et les mêmes manières qu'elle avoit auparavant, elle continua de me parler sur le même ton; seulement je crus voir qu'elle essayoit d'y mettre encore plus de gaieté et de liberté, jointe à un rega:d, non timide et tendre, mais doux et affectueux, comme pour m'encourager à me rassurer et à sortir d'une contrainte qu'elle ne poiivoit manquer d'apercevoir.
Elle me parla de mes longs voyages : elle vouloît en savoir les détails, ceux surtout des dangers que j'avois courus, des maux que j'avois endurés ; car elle n'ignoroit pas, disoit-elle, que son amitié m'en devoit le dédommagement. Ah ! Julie, lui dis-je avec tristesse, il n'y a qu'un moment que je suis avec vous ; voulez-vous déjà me renvoyer aux Indes? Non pas, dit-elle en riant, mais j'y veux aller à mon tour.
Je lui dis que je vous avois donné une relation de mon voyage, dont je lui apportois une copie. Alors elle me demanda de vos nouvelles avec empressement. Je lui parlai de vous, et ne pus le ftire
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(S lui rell'acerles peines quej'avois souffertes et celles que je vous avois données. Elle en l'ut lûucliée : elle commença d'un Ion plus séut il entrer dans sa propre justification, et à me montrer qu'elle avoiL dû faire tout ce qu'elle avoit fait. H. de Wolmar rentra au milieu de son discours; et ce qui me confondit, c'est qu'elle le conlimia I sa présence exactement comme s'il n'j eût pas été. Il ne put empêcher de sourire en démêlant mon èlonnement. Après qu'elle eut Uni, il me dit : Vous vojez un exemple de h fcancliise qui règne ici. Si vous voulez sincèrement être vertueux, npprenex h l'imiter : c'est la seule prière et la seule leçon que j'aie à vous faii'e. l.e premier pas vers le ïice est de mettre du mystère aux actions inniK cenles ; et quiconque »ime â se cacher a tôt ou tard raison de se cacher. Un seul précepte de morale peut tenir lieu de tous les autres, c'est celui-ci : Ne fais ni ne dis jamais rien que lu ne veuJllL<s que Icpul le monde voie et entende; et, pour moi, j'ai toujours regardé ime le plus estimable des hommes ce Itotnain qui vouloit que sa maison fût construite de manière qu'on vit tout ce qui s'y faisoil. J'ai, continua-t-il, deux paitis à vous proposer : choisissez librement celui qui vous' conviendra le mieux, mais choisissez l'un ou l'autre. Alors, prenant la main de sa femme et la mienne, il me dit en la serrant: Notre amitié commence; en voici le clierlien; qu'elle soit indissoluble. Embrassez votre sœur el votre amie; trailez-la toujours comme telle ; plus vous serez familier avec elle, mieuïje iso^ de vous. Hais vivez dans le tète-ï-tSte comme si j'élois prisent, ou devant moi comme si je n'y étois pas : voilà tout ce que je TOUS demande. Si vous préférez le dernier parti, vous le pouvez sans inquiétude; car, comme je me réserve le droit de vous avertir de t ce qui me déplilra, tajit que je ne dirai rien vous serez sût de ne m'avoir point déplu.
Il y avoit deux heures que ce discours m'auroit fort embarrassé ; mais M. de Wulniar commençoit à prendre une si grande autorité ' moi, que j'y élois déjà presque accoutumé. Kous recommençâmes à causer paisiblement tous trois, et chaque Ibis que je parlois a Julie je ne manquois point de l'appeler morfame. Parlez-moi franchemenl, dit enfin son mari en m'inlerrompant; dans l'entretien de tout à l'heure disiez-vous madame? Non, dis-je un peu déconcerté; mais la bienséance... La biensi'ance, repril-il, n" est que le masque du vice ; où la vertu règne elle est inutile ; je n'en veui point. Appelez ma femme Julie en ma présence, ou madame en particulier, cela m'est indilTérent. Je commençai de conndtre alon b
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quel homme j^avois afilnre, et je résolus Uen de teiitr tiMijours mon cœur en étal d'être tu de lui.
Mon corps, épuisé de fatigue, avoit grand besoin de nourriture, et mon esprit de repos ; je trouvai Tun et l'autre à table. Après tant d'années d'absence et de douleurs, après de si longues courses, je me disoîs dans une sorte de ravissement : Je suis avec Julie» je la vois, je lui parle; je suis à table avec elle, elle me voit sans inquiétude, elle me reçoit sans crûnte, rien ne trouble le plaisir que nous avons d'être ensemble. Douce et précieuse innocence, je nVois point goûté tes charmes, et ce n'est que d^aujourd'hui que je commence d^exister sans souffrir !
Le soir, en me retirant, je passai devant la chambre des maîtres de la maison; je les y vis entrer ensemble : je gagnai tristement la mienne, et ce moment ne fut pas pour moi le plus agréable de la journée.
Voilà, mylord, comment s'est passée cette première entrevue» désirée si passionnément et si cruellement redoutée. J'ai tâché de me recueillir depuis que je suis seul, je me suis efforcé de sonder mon cœur; mais Fagilation de la journée précédente s'y prolonge encore, et il m'est impossible de juger sitôt de mon véritable état. Tout ce que je sais très-certainement, c'est que si mes sentiments pour elle n'ont pas changé d'espèce, ils ont au moins bien changé de forme; que j'aspire toujours à voir un tiers entre nous, et que je crains autant le tête-à-tête que je le désirois autrefois.
Je compte aller dans deux ou trois jours à Lausanne. Je n^ai vu Julie encore qu'à demi quand je n'ai pas vu sa cousine, cette aimable et chère amie à qui je dois tant, qui partagera sans cesse avec vous mon amitié, mes soins, ma reconnoissance, et tous les sentiments dont mon cœur est resté le maître. A mon retour» je ne tarderai pas à vous en dire davantage. J'ai besoin de vos avis, et je veux m'observer de près. Je sais mon devoir et le remplirai. Quelque doux qu'il me soit d'habiter cette maison, je l'ai résolu, je le jure, si je m'aperçois jamais que je m'y plais trop, j'en sorthrai dans l'mstant.
LETTRE VIL DE MADAMB DE WOLHAR A MADAME D^ORBB.
Si tu nous avois accordé le délai que nous te demandions, tu aurois eu le plaisir avant ton départ d'embrasser ton protégé. Il arriva