QUATRIÈME PARTIE
ayant-hier et voiUoit f aller ^ir aujourd*lmi; niais une espèce de courbature, fruit de la fatigue et du voyage, le retient dans sa chambre, et il a été saigné * ce malin. D'ailleurs, j'avoîs bien résolu, pour te punir, de ne le pas laisser partir sitôt; et tu n'as qu'à le venir voir ici, ou je te promets que tu ne le verras de longtemps» Vraiment cela seroit bien imaginé qu'il vit séparément les insépa* râbles!
En vérité, ma cousine, je ne sais quelles vaines terreurs m'avoien fasciné l'esprit sur ce voyage, et j'ai honte de m'y être opposée avec tant d'obstination. Plus je craignois de le revoir, plus je serois fâchée aujourd'hui de ne Tavoir pas vu; car sa présence a détruit des craintes qui m'inquiétoient encore, et qui pouvoient devenir légitimes à force de m'occuper de lui. Loin que rattachement que je sens pour lui m'effraye, je crois que s'il m'étoit moins cher je me défierois plus de moi ; mais je Taime aussi tendrement que jamais, sans l'aimer de la même manière. C'est de la comparaison de ce que j'éprouve à sa vue» et de ce que j'éprouvois jadis, que je tire la sécurité de mon état présent; et dans des sentiments si divers la différence se fait sentir à proportion de leur vivacité.
Quant à lui, quoique je l'aie reconnu du premier instant, je l'ai trouvé fort changé ; et, ce qu'autrefois je n'aurois guère imaginé possible, à bien des égards il me paroît changé' en mieux. Le premier jour il donna quelques signes d'embarras, et j'eus moi-même bien de la peine à lui cacher le mien ; mais il ne tarda pas à prendre le ton ferme et l'air ouvert qui convient à son caractère. Je l'avois toujours vu timide et craintif; la frayeur de me déplaire, et peut-être la secrète honte d'un rôle peu digne d'un honnête homme, lui donnoient devant moi je ne sais quelle contenance servile et basse dont tu t*es plus d'une fois moquée avec raison. Au lieu de la soumission d'un esclave, il a maintenant le respect d'un ami qui sait honorer ce qu'il estime ; il tient avec assurance des propos honnêtes; il n'a pas peur que ses maximes de vertu contrarient ses intérêts; il ne craint ni de se faire tort, ni de me faire affront, en louant les choses louables ; et l'on sent dans tout ce qu'il dit la conlîance d'un homme droit et sûr de lui-même, qui lire de son propre cœur l'approbation qu'il ne cherchoit autrefois que dans mes regards. Je trouve aussi que l'usage du monde et l'expérience lui ont ôlé ce ton dogmatique et tranchant qu'on prend dans le cabinet; qu'il est moins prompt à
* Pourquoi Migné? est-ce aussi la mode en Suisse f
558 LA NOUVELLE nÉLOlSE.
juger les hommes depuis qa*il en a beaucoup observé, moins pressé d'établir des propositions universelles depuis qu'il a tant vu d'exceptions, et qu>n général Taniour de la vérité Ta guéri de Tesprit de système : de sorte qu'il est devenu moins brillant et plus raisonnable, et qu'on s'instruit beaucoup plus avec lui depuis qu'il n'est plus si savant.
Sa figure est changée aussi, et n'en est pas moins bien ; sa démarche est plus assurée ; sa contenance est plus libre, son port est plus fier : il a rapporté de ses campagnes un certain air martial qui lui sied d'autant mieux, que son geste, vif et prompt quand il s'anime, est d'ailleurs plus grave et plus posé qu'autrefois. C'est un marin dont l'attitude est flegmatique et froide, et le parler bouiUant et impétueux. A trente ans passés son visage est celui de Thomme dans sa perfection, et joint au feu de la jeunesse la majesté de l'âge mûr. Son teint n'est pas reconnoissable ; il est noir conune un More, et de plus fort marqué de la petite vérole, Ma chère, il te faut tout dire : ces marques me font quelque peine à regarder, et je me surprends souvent, à les regarder malgré moi.
Je crois m'apercevoir que, si je l'examine, il n'est pas moins attentif à m'examiner. Après une si longue absence, il est naturel de se considérer mutuellement avec une sorte de curiosité; mais si cette curiosité semble tenir de l'ancien empressement, quelle différence dans la manière aussi bien que dans le motif! Si nos regards se rencontrent moins souvent, nous nous regardons avec plus de liberté. Il semble que nous ayons une convention tacite pour nous considérer alternativement. Chacun sent, pour ainsi dire, quand c'est le tour de l'autre, et détourne les yeux à son tour. Peut-on revoir sans plaisir, quoique l'émotion n'y soit plus, ce qu'on aima si tendrement autrefois, et qu'on aime si purement aujourd'hui ? Qui sait â l'amour-propre ne cherche point à justifier les erreurs passées? Qui sait si chacun des deux, quand la passion cesse de l'aveugler, n'aime point encore à se dire : Je n'avois pas trop mal choisi? Quoi qu'il en soit, je te le répète sans honte, je conserve pour lui des sentiment très-doux qui dureront autant que ma vie. Loin de me reprocher cet sentiments, je m'en applaudis ; je rougirois de ne les avoir pas comme d'un vice de caractère et de la marque d'un mauvais cœur. Quant à lui, j'ose croire qu'après la vertu je suis ce qu'il aime le mieux au monde. Je sens qu'il s'honore de mon estime ; je m'honore à mon tour de la sienne, et mériterai de la conserver. Ah ! si tu voyois avec quelle tendresse il caresse mes enlants, si tu savois quel plaisir il