Stendhal, Le Rouge et le Noir. (Édition de i83i
Tout le monde croyait à la magie et aux envoûtements; mais, rien qu'à Avignon, dans la seule année i582, le grand-inquisiteur fit brûler dix-huit sorciers, ou prétendus tels. Nous avions aussi, nous Français, le fléau de l'Espagne. Les Italiens venus avec les Médicis ajoutèrent à ces croyances celle 'de la jettatura.
Bien plus encore que de nos jours, personne, au seizième siècle, n'a le goût du martyre. Ceux qui se laissent mener au bûcher pour sortilèges, pour afl*aire de religion, comme Anne Dubourg, ou pour outrage aux mœurs, comme Etienne Dolet, sont, aux yeux de leurs contemporains, de pauvres sires ! Tout le monde veut vivre, aimer, haïr, combattre pour soi ou pour un maître. C'est un débordement de force, de mouvement, de frénésie, qui parcourt toute la gamme des possibilités humaines. Personne n'est oisif; on ne croise ses mains qu'au fond de son tombeau. Les Français, les Italiens, les Espagnols se lèvent tous les jours avec cette idée qu'en dehors du pain quotidien s'ils sont pauvres, ou de la considération attachée à leur état s'ils sont puissants, il faut encore conquérir le droit de vivre. Pour les poètes, la lutte devient terrible, même après d'heureux et brillants débuts. Aucune des quatre nations latines n'est exempte de torts envers le génie, qui s'affirme, éclate de toutes parts. Clément Marot, traqué, persécuté par la Sorbonne et le Parlement, va mourir à Turin, pauvre et proscrit. Torquato Tasso est enfermé dans un hôpital de fous. A Lisbonne, l'esclave de Camoëns mendie la nourriture de son maître; et l'Espagne laisse mourir Cervantes dans l'oubli et le dénûment. Quel contraste avec les hommages rendus à la mémoire de ces génies.
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longtemps après leur martyre ! La gloire est le soleil des morts, a dit Balzac.
Et pourtant, la France entière lit VAinadis depuis i5ii, se passionne pour tel ou tel poète de la Pléiade, comme elle lira plus tard VAstrée et se battra pour le sonnet de Job contre celui d'Uranie! L'existence même d'un bourgeois a quelque chose de romanesque. Les petits, dans le dos des grands, refont leurs gestes. Pas une famille qui n'ait un scandale ou un acte de courage à son actif; pas de mari sans maîtresse; pas de femme sans intrigue ou sans amant, malgré le brayer à cadenas, retrouvé par quelque sot époux dans un château contemporain des Croisades, et reforgé avec l'industrieuse jalousie des Milanais. La femme chaste est celle que personne n'a sollicitée, casta qiiam nemo rogavit. Les plus grands, après le monarque, ne sont pas à l'abri du cimier, car les dames vont au-devant des hommes*. Rachel de Cochefilet, seconde femme* de Sully, demande u la courtoisie » à maint gentilhomme. On dépense plus d'esprit et de génie pour conserver sa place au soleil que de nos jours pour faire fortune. Les videurs de bouteilles de Touraine et du Blésois comprennent autrement la villégiature que nos touristes sceptiques et blasés, nos coureurs de plages et de villes d'eaux. Ce sont des rapts, des séductions, des orgies de jour et de nuit, quitte à ceindre l'épée.
I. Jea>->-e d'Albret, Lettres à son fils. — L'Estoile, Journal, année 1077 : 0 Une fille fort belle, déguisée en homme, et qui se faisoit appeller Antoine, fut découverte et prise dans le Couvent des Gordeliers. Elle servoit, entre autres, Frère Jacques Berson, qu'on appelloit l'enfant de Paris et le Cordelier aux belles mains. »
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à monter tout de suite à cheval si le huguenot ou le ligueur vous met en colère. Au lieu de résider dans leurs diocèses, les prélats viennent intriguer au Louvre, écrire, imprimer des pamphlets contre la reine et la favorite. Diane et Catherine en savent quelque chose. Des cardinaux qui ne sont pas pas des Ahélards enlèvent des Héloïses. Et, brochant sur cet ensemble touffu, luxueux, tragique, François de Sales continue l'admirable tradition de Jean Gerson !
Si vous joignez à tout cela le besoin de s'enrichir, de briller, de dominer, d'aspirer à une charge, à une dignité ou à la couronne, d'être d'une secte, d'une clientèle ou d'un parti, on voit quelle rude vie nos ancêtres eurent à mener, de i45o à 1610. — « La (( cour est la plus étrange que vous l'ayez jamais vue. (( Nous sommes presque toujours prêts à nous couper (( la gorge les uns aux autres. Nous portons dagues, (( jaques de mailles, et bien souvent la cuirassine sous .(( la cape. Le roi est aussi bien menacé que moi... » Qui parle ainsi? Henri de Navarre, le meilleur des hommes ' .
Pour étudier cette époque extraordinaire, La Noue, Tavannes, Agrippa d'Aubigné, Montluc, Brantôme, L'Estoile sont les plus précieux et merveilleux des documents. Ils mettent à nu l'homme.
De ce flot de turpitudes émergent toutefois des délicatesses surprenantes. François I" pensionne Pierre Duchâtel rien que pour le plaisir de l'entendre parler*.