‹ Julien et Marguerite de RavaletChapitre 100 sur 113 · Voyez à l'Appendice : Barbey d'Aurevilly · texte numérisé non relu

Voyez à l'Appendice : Barbey d'Aurevilly

loyaux gentilshommes, honorés du roi, détenteurs d'importantes charges, et parmi eux et leurs alliés on compte un véritable saint et des âmes profondément vertueuses \ L'inceste qui les affligea aurait pu se produire, comme on dit vulgairement, u dans les meilleures familles ». Ce fut un crime isolé, explicable par l'extraordinaire passion qui enflamma les deux coupables ; explicable aussi par la surabondance de vie, de mouvement, de sensualité qui caractérise la Renaissance. L'exemple partait de haut, des familles princières et royales : après le comte Jean d'Armagnac et sa sœur, on avait eu Marguerite de Valois et son frère le duc d'Alençon, comme on eut plus tard le maréchal Annibal d'Estrées, frère de la belle Gabrielle, et ses sœurs. Brantôme et Tallemant des Réaux sont éclaboussés, de page en page, de ces mêmes aberrations, de ces folies de la chair, qui ne méritent point ce qu'on doit à Marguerite et à Julien : la commisération, la réelle pitié, le vague pardon qu'appellent les grandes crises du cœur. Combien n'en découvrirait-on pas encore, de ces fleurs vénéneuses séchées par le temps, si l'on feuilletait les herbiers où elles se cachent : actes judiciaires de Paris et des provinces, mémoires privés, journaux et lettres de famille, datant des Valois à Louis XV I Les Ravalet ont à se reprocher la tentative de meurtre et le meurtre commis par un Sideville et l'inceste des Tourlaville. L'inceste, ils l'ont payé en Grève; l'assassinat, ils l'ont racheté le jour où l'épée de Robert Le Fort abattit le fils du meurtrier. J'ai

I. Jean II, Jean III, Guillemelte de Ravalet; Madeleine, Charlotte I et Charlotte II de La Vienne.

montré l'invraisemblance des projets criminels prêtés à Gabrielle de Ravaîet et je tiens bel et bien sa mort pour un suicide...

Ces pensées s'imposaient à moi avant même que j'eusse consulté les registres des Archives nationales, fait appel aux archives locales, aux érudits normands vraiment impartiaux et informés, rassemblé en un mot les éléments d'appréciation de cette cause historique et judiciaire toujours troublante. Je devinai, dans le cas des Ravalet, une accumulation de haines, de partis pris, de calomnies systématiques, tout en parcourant la chesnaie et l'allée de hêtres qui me conduisait au château, après une visite obligée à la vieille église Notre-Dame-et-Saint-Sébastien, érigée en citadelle sur son monticule et précédée de deux croix expiatoires.

La tour des Quatre-Yents et son ravissant escalier en pierre d'Aubigny, sa magnifique rampe de fer forgé, où la flèche transperce des cœurs flamboyants, les grandes salles du rez-de-chaussée et du premier étage, les Amours, Vénus, les Grâces, remplaçant les austères trophées d'armes, les devises où s'épanouit librement le goût du seizième siècle, les cheminées au large manteau et le portrait de Marguerite ne m'entretenaient que d'elle, de Julien, de leur déplorable destin. Même dans le préau, même dans le vieux donjon des premiers et rudes féodaux de Tourlaville, je ne pouvais défendre ma pensée contre les incestueux, leurs randonnées, l'acuité, le mystère de toute cette poésie nocive... La chambre bleue — avec son plafond tout en médaillons et arabesques, son lit bas, mystérieux, ombré d'un rideau, sa cheminée, son miroir, ses pots de fleurs — me racontait tout... Longtemps, j'y suis resté songeur, tâchant de reconstruire cet attirant

passé, à l'endroit même d'où partit le drame. Puis, saisi de pitié, je saluai le splendide paysage normand où les tours se dressent; j'admirai une fois de plus la Renaissance, étonnante dans ses erreurs et ses délicatesses, exquise dans son art, brutale dans sa profusion d'énergie et de vitalité, aimable dans son amour de la nature, toujours grande dans la passion, cette passion fût-elle crime ou folie !

Récemment, après une halte à Fougères, j'ai de nouveau parcouru le Cotentin, de Carentan à Cherbourg, de Canisy à Coutances, cherchant partout les Ravalet, le frère et la sœur, scrutant leurs traces, tâchant de surprendre quelque écho tardif de leur histoire, taillée pour l'épopée autant que pour la tragédie.

Combien de témoins de pierre se dressent encore en cette admirable contrée normande, témoins unissant le passé au présent et disant à leur manière, racontant au rêveur, quelque épisode de la vie de Marguerite! Ce clocher, c'est celui de Carentan, à l'ombre duquel, en son enfantine robe blanche, elle assista au mariage de sa cousine Sideville; ces flèches si gracieusement élancées sont celles de Coutances, dont Julien aurait pu être évêque ; ce vieux château féodal qu'entourent des eaux, c'est Gratot, où lui et son grand-oncle furent les hôtes probables des seigneurs d'Argouges; cette ferme à poivrière, c'est Hautpitois, la maison des champs du haineux Jean Lefebvre; cette église, c'est Saint-Malo de Yalognes : la belle Ravalet y fut marraine et l'on y baptisa son premier enfant. Au reste, pour qui sait l'interroger, tout Valognes est rempli d'elle : j'ai vu sa chambre à coucher dans l'ancien hôtel Lefebvre, l'escalier d'honneur qu'elle montait et

descendait, le cœur gros et humilié, et les débris du parc, et les longs murs, et la mélancolique place du Calvaire, autrefois place des Halles ^ qu'elle traversa, éperdue, haletante, certain soir de 1602, fuyant son inepte conjoint, son premier bourreau, pour aller se réfugier à Saint-Rémy-des-Landes ; j'ai suivi, au delà de la rivière, la longue venelle ourlée de murs et de maigres pommiers où galopa son courtaud... Et j'ai revu, après le château, la noire église de Tourlaville, son humble et vieillotte cuve lustrale, qui servit sans doute au baptême de Marguerite, de ses frères et sœurs, l'autel devant lequel un époux indigne d'elle osa passer à son doigt l'anneau des mariées. Julien et Marguerite ne sont donc point morts tout entiers, à l'heure où j'évoque leur existence.

Paris, lui aussi, parle d'eux : avec leurs noms châtiés, infamés, dans des actes judiciaires, des notes de greffier; les œuvres d'imagination inspirées par leur périple humain, si court et pourtant si rempli; les lieux — églises, rues, maisons — où ils passèrent; les témoignages contemporains attestant leur délire, leur ivresse et leur beauté, — cette beauté qui faisait d'eux comme des œuvres d'art vivantes. La tombe des Ravalet a disparu, il y aura bientôt deux siècles. Mais il ne faut pas abandonner ici ces douloureux fantômes, ces ombres errantes, ces âmes en peine; il faut les suivre jusqu'à nous, savoir où s'est dissoute leur dépouille terrestre, s'inquiéter même de leurs os.

I. C'est la place du Calvaire, de son temps place des Capucins, que Barbey d'Aurevilly prend pour théâtre d'une des plus dramatiques scènes du Chevalier des Touches.

JULIEN ET MARGUERITE DE RAVALET S']l

Vers 1703, l'épitaphe du frère et de la sœur pouvait se lire encore sur leur dalle funèbre, à Saint- Jean-en-Grève. Lorsque, en 1784, on construisit la chapelle de la Communion, l'inscription n'existait plus, usée, effacée par les pieds des passants. L'agrandissement de l'église nécessita des travaux et des fouilles. Les caveaux une fois vidés, ce qui restait de Marguerite, de Julien et d'autres morts célèbres fut porté aux Saints-Innocents. Mais à la suppression de la grande nécropole parisienne, de 1780 à 1788, les ossements allèrent aux Catacombes*. Ceux qui les visitent, sceptiques venus de tous les coins du globe, ont peut-être sous les yeux, sans s'en douter, quelque pauvre fragment des deux corps charmants mutilés par le glaive du bourreau...

La Révolution supprima et vendit Saint-Jean-en- Grève. En 1S02, on démolit la vieille paroissiale de Jean Gerson pour agrandir l'Hôtel de Ville. Le marteau destructeur fit subir alors à la place de Grève une terrible secousse : l'hôpital du Saint-Esprit, des coins de rue, nombre de maisons disparurent. Mais on conserva de Saint-Jean la chapelle de la Communion et son vestibule, — partie gauche du porche, — pour les annexer au nouveau palais municipal sous le nom de (( salle Saint-Jean ». A cette salle en succéda une autre, lors de l'agrandissement de i84i, avec le même nom et le même emplacement. Disparue après le criminel incendie allumé par la Commune, en mai 1871 , elle fut remplacée, quand on bâtit le nouvel Hôtel de

I. Les ossements furent ex.jiumés par le sieur Mcolas Poutrain, dernier fossoyeur du cimetière des SS. -Innocents.

Ville, par une troisième, celle d'aujourd'hui. A la suite de longues recherches personnelles, les vieux plans de Paris et l'emplacement de Saint-Jean-en- Grève étudiés et interrogés, ainsi que l'histoire de nos églises parisiennes détruites, l'Hôtel de Ville de 1882 confronté avec celui de i6o5, celui de Du Cerceau, je n'hésite pas à situer l'emplacement de la tombe des Ravalet dans le premier tiers de la salle Saint-Jean, quand on y pénètre par la cour du Nord.

On comprendra pourquoi je n'ai pris congé des Ravalet qu'au seuil de leur dernier asile. La poésie, le romanesque de leur existence A'iennent d'un extraordinaire élan de passion, d'un entraînement vibrant et sincère, du décor, séduisant et terrible à la fois, où se produisirent leurs gestes, où palpita leur âme. Ajoutez-y l'effroyable châtiment qui les abattit si vite, à l'aurore de la vie et au sortir d'un temps où d'aussi grands coupables — moins excusables qu'eux, inaperçus après l'ouragan du x\f siècle, impunis, inconscients de leurs turpitudes — vivaient vêtus d'honneur et de considération. Décapités dix ans plus tard, à trente ans, mince serait l'aumône, l'auréole de pitié qui s'attache à la mémoire de Julien et de Marguerite! Mais en mourant si jeunes et si beaux, ces deux enfants ont peut-être gagné l'indulgence de la postérité.

A. — Pièces justificatives

Acquit de la Charité de Coutances pour Jean de Tourluville, abbé de Hambye\

A TOUS CEULX QUI CES LETTRES VERRONT, JeHAX DE CoSTEN-

TiN EscuiER, sieur de Tourville, Vicomte et Capitaine de Coustances, Eschevin de La Charité fondée soubs le nom du benoist sainct Esprit en Leglise et couvent des frères prescheurs dudict Coustances, salut. Sçavoir faisons que noble et discrette personne maistre Jehan de Tourlaville S'^ du Rosel, Abbé de Hambye, chantre et chanoyne de Coustances, a acquis les droicts de laditte Charité, Est participant aux prières des frères et sœurs d'ycelle, et pour auoir le convov et assistance des frères a la fin de ses

I. Document inédit. Les archives de Tourlaville contiennent les comptes et titres de bienfaisance de Jean II Ra valet de Tourlaville.

jours A cause que led. seigneur de Tourlaville est le fondateur dycelle Charité et pour les grands biens par luy faicts à ycelle Charité. Pour attestation de quoy avons faict signer le présent a maistre Pierre Lecampion père abbé d'ycelle et appossé (sic) le sceau de lad. Charité. Ce jourduy dernier de décembre l'an mil cinq cents quatre vingts et six. P. Le Campion. — i586. (Sceau.) — (Aixhives du château de Tourlaville, Manche.)

Contrat de mariage de Marguerite de Ravalet-Sideville, cousine de Marguerite de Ravalet-Tourlaville.

En traictant du mariage de noble homme Jehan Le Faulconnier et damoiselle Marguerite-Magdelayne de Ravallet, fille de Jehan de Ravallet, ecuyer, seigneur dudit lieu, il a esté donné pour les accorder par ledit de Ravallet à laditte damoiselle sa fille la somme de III cents livres tournois de rente à prendre par chacun an au terme de Saint Michel sur les héritages dudit de Ravallet, et pour meubles la somme de V cents écus d'or et avec ce laditte fille vestuee honorablement ainsy qu'il luy appartient selon l'état de noblesse, le lieu dont elle est présentement et le lieu là où elle va. Item, lui donne coffre, lits et menus mesnages ainsy qu'il lui en appartient en la volonté dudit seigneur son père touchant lesdits mesnages. Fait aujourd'huy 10^ jour de mars lôgS, en présence de François de Cherente ' et de noble homme Jehan de Tourlaville maistre particulier des eaux et forêts de Cotentin " et du seigneur

1. Lire : Chérencé. Ami de la famille; receveur des tailles à Avranches en 1092.

2. Jean III de Ravalet-Tourlaville, plus tard grand-maître des eaux et forêts de Psormandie.

de Ravallet, avec paraphe. — Donné en copie sous le seing du lieutenant général de M. le vicomte de Carentan le 12' jour de mai iSgC. Signé : Le Sauvage. (Archives des familles d'Houesuille et Le Sauvage, conservées au château du Val, à Chef-du-Pont, Manche).

Marguerite de R. Tourlaville, marraine''.

Du i5 mai 1601. Enfant nommée par damoiselle Marguerite de ïourlavilie, femme de M. Jean Lefebvre sieur de Hautpilois, Receveur des Tailles. (Registres de catholicité de l'église Saint-Malo de Valognes, diocèse de Coutances.)

ÏV

Acte de baptême du premier enfant de Marguerite de Ravalet-Tourlaville^ .

Du 4 septembre 1601. Louise, fille de Noble Homme Jean Lefebvre S"" de Hautpitois, Receveur des tailles, nommée par D*"^^" Louise Jouhan, femme de ?s . H. NicoUas Lefebvre S"" du Vieulx, père et mère du dit N. Jean Lefebvre, présence de N. H. Jean de Tourlaville ûls de N. H. Jean de Tourlaville, Seiarneur du lieu. Grand Maistre des Eaux et Forest, père de Damoiselle Marguerite de Tourlaville, femme du Sieur Receveur, Mère de la dite Louise, estant leur I" Né. (Registres de catholicité de l'église Saint-Malo de Valognes, diocèse de Coutances.)

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