‹ Julien et Marguerite de RavaletChapitre 108 sur 113 · I. Voyez page 2i · texte numérisé non relu

I. Voyez page 2i

Emportée au logis, lue et commentée avec passion, cette brochure do dix pages, petit in-octavo (dont six et demie de texte), eut le sort réservé, de nos jours, aux journaux, prospectus, feuilles volantes : on la jeta au feu ou au panier. Mais les collectionneurs, race immortelle, la conservèrent. Toutefois, on n'en connaît plus aujourd'hui qu'un seul exemplaire. Après avoir appartenu à M. Le Rey, ancien libraire à Cherbourg, il était en 1S92 la propriété d un distingué bibliophile normand, M. de La Germonière, et fut réimprimé la même année par M. Le Maout, imprimeur à Cherbourg.

L'auteur, au début de son récit, regrette que l'adultère ne soit point puni de mort, comme en Bretagne. Mais il rappelle qu'aux Etats généraux d'Orléans un grand justicier voulut qu'on traitât plus doucement « ce sexe fragile auquel u les hommes dressent perpétuellement des embûches )) ; — (( toutesfois, ajoute-t-il, c'est une question non encor (( décidée, lequel des deux (sexes) donne plus de sugget et ({ d'occasion au mal, veu que tant de pareures doreures « perles bouttons passementz, clinquantz, echiquetures, (( nouvelles façons d'habitz rezeuls, frezes à gorge ouverte, (( fardz poudres frisures et artifices, œillades caresses chans (( et mignardises dont elles usent, ceont ses toyles et pance tieres ou elles essayent d'attrapper les plus oysifes (sic) )). Philippe Du Pré a suivi les deux procès criminels, aussi nous donne-t-il l'âge exact du frère et de la sœur (lui vingt-un ans, elle dix-sept). Il tait leurs noms « pour (( n'offenser la famille noble dont tous deux estoient issus ({ en la basse Normandie ». Après avoir séduit sa sœur, quoique mariée et mère, le jeune gentilhomme l'emmène à Paris : u Hz y furent découvers par la vigilance de cet ({ Argus et soupçonneux mari... » Devant les juges, la sœur soutient qu'elle a été séduite et engrossée par un valet : « On dit qu'il n'y a point de plus fort lien que celuy qui « est tramé et tissu de la main du diable. Il ne chaloit à la « prisonnière de ce qu'il avint, pourveu qu'elle sauvast son

(( frère... » Le premier juge les condamne à la question et torture : « dont le procez eust peu estre gâté et les indices (( purgez, en cas qu'ilz n'y eussent rien confessé; mais le (( mary et le sieur procureur gênerai du Roy joint avec luy (c en appellerent comme on dit « Aminima » en parlement u lequel après en avoir tout veu meurement délibéré « comme Dieu descend par son sainct Esprit au milieu des « bons iuges, qui l'invoquent, la Cour par son arrest a mis (( les appellations et sentence dont estoit appelle au néant, (( et en attendant les a déclarez suffisamment attains et (( convaincus des crimes d'Adultère et inceste... »

Henri IV, supplié par leur père, refuse la grâce des deux coupables. Le père, alors, insiste pour que sa fille seule ait la vie sauve, "mais il n'est pas plus heureux. Il n'obtient que les corps.

La fin du récit de Du Pré est particulièrement émouvante ; le témoin s'y révèle à chaque mot :

(( ... A la pronunciation qui leur en fut faite le mardy (( deuxiesme de ce mois de décembre mil six cens troys * en (( la Chapelle de la conciergerie l'un et l'autre s'ecrierent (( qu'on les faisoit mourir à tort. Mais quand le sieur « Fusius docteur du Collège royal de Navarre y fut venu (( il y usa en bon pasteur de si vives et poignantes remons- (( trances qu'il pénétra iusques au secret de leurs con- (( sciences... ilz furent rendus participans du sacrement de (( pénitence, et après ont estez conduitz en la Charrette et (( de la au Théâtre (en la place de grève) ou les assistans (( leur ont départi leurs prières et la plus part de leurs (( larmes, a si piteux spectacle ou leur tendre jeunesse et (( beauté emouvoient les plus durs cœurs a pitié... ))

Le narrateur constate qu'ils sont « bien mortz, avec grand constance » , puis ajoute que leurs cadavres furent

I. Ces mots prouvent que la plaquette fut imprimée en décembre.

inhumés a le soir mesmes par le soin des pères charnel et spirituel ». La plaquette, qui a pour épigraphe ces mots : Odiosa Veritas, se termine sur cette phrase : (( Jeunesse oisive regardez vous en ce miroir. » Phrase faisant allusion au couple adultère dont Pierre de l'Estoile nous conte la fm tragique, en mars 1602, et que mentionne aussi l'anonyme de iGoA dans les lignes suivantes : a ... ces deux que « nagueres près la Croix du tirouer (sicj un mary poussé (( d'une douleur et fureur a laquelle nulle loy ne sçauroit {( donner bornes transperça d'un seul coup les ayant sui-- « pris sur le fait, desquels les charongnes furent bannies (( de la terre sainte par le Curé de Saint-Eustachet (sic), n

François de Rosset.

François de Rosset, homme d'imagination et bel esprit, né en Provence, avait à peu près trente-trois ans au moment de l'exécution des Ravalet. Il s'était fait connaître, dès i588, dans les milieux littéraires, par une série de poèmes sensuels, intitulés : Les Douze beautez de Phylis, point dépourvus de mérite et réimprimés chez x\bel l'Angelier, en i6o4. Plus tard, la prose l'attira : il écrivit le Roman des chevaliers de la Gloire, traduisit la seconde partie de Don Quichotte, et publia les Histoires tragiques, où il se montre précurseur de l'Hôtel de Rambouillet, de Mademoiselle de Scudéry et de La Calprenède.

Son esprit fut vivement frappé par la beauté, la jeunesse, le supplice de Julien et de Marguerite. La douloureuse épopée des incestueux lui inspira sans doute l'idée du i-ecueil de nouvelles vraies, auquel son nom demeure attaché, et qui obtint un si grand succès du vivant de l'auteur et même après sa mort, postérieure à i63o. Dès 161 3, le livre était écrit.

Sqo appendice

C'est en 1619 que parurent, à Paris, les deux premières éditions, fautives et incomplètes, de l'ouvrage : u Les Histoires tragiques de nostre temps, où sont contenues les Morts funestes et lamentables de plusieurs Personnes, arrivées par leurs Ambitions, Amours déréglées. Sortilèges, Vols, Rapines, et par autres accidens divers et mémorables, composées par François de Rosset et dédiées à feu Monseigneur le chevalier de Guise. » Une assez bonne édition est celle de Lyon, 16 19, ({ pour Jean Gharvet, en rue Mercière, avec privilège du Roy n, petit in-douze, dont la Bibliothèque Mazarine possède un exemplaire coté ^3,935. Les éditions de Rouen (Antoine Le Prévost, 1700) et Lyon (Benoît Vignieu, 172 1) ont été augmentées de plusieurs histoires, longtemps après la mort de Rosset, notamment de celles de la marquise de Ganges (1667) et de la marquise de Brinvilliers (1676).

Dans l'édition de Lyon, 1619, l'histoire de Julien, de Marguerite et de Jean Lefebvre, — la cinquième, — occupe les pages 174 à 199, sous ce titre : Des Amours incestueuses d'un frère et d'une sœur et de leur fui mal-heureuse et tragique. Obéissant au même scrupule que Philippe Du Pré, François de Rosset tait les véritables noms des incestueux; mais, au lieu de les appeler « le frère et la sœur », il gratifie Julien du nom de Lyzaran et fait de Marguerite une Doralice. Quant au mari, il le baptise Timandre. Le ton de l'œuvre est celui de la nouvelle littéraire et romanesque. Toutefois, dans sa préface, l'auteur déclare que ses Histoires sont (( véritables ». Toutes, en effet, sous les broderies de l'imagination, contiennent une grande part de vérité. Il existe, en plus, dans celle des Ravalet, des détails précis, observés, et qui lui donnent une incontestable valeur documentaire.

Naturellement, sous la plume de Rosset, la Normandie devient « la Neustrie » et Jean III de Ravalet « un gentilhomme de bonne maison ». Quant aux deux enfants, « cette fille et ce fils étoient si beaux qu'on eût dit que la

(( Nature avoit pris plaisir à les former, pour faire voir un (( de ses miracles... Au reste, ces deux jeunes enfans nour- (( ris toujours ensemble, s'aimoient d'une telle amour, que « l'un ne pouvoit vivre sans l'autre. Ils n'étoient jamais « contens, que quand ils se voyoient, et méprisoient de u courir et de passer le temps avec les autres enfans de leur « âge ».

Lyzaran est mis au collège, d'où grand chagrin de Doralice; mais au retour du jeune homme, leur amour grandit et les parents s'en inquiètent. On renvoie Lyzaran à ses études, afm de lui avoir un jour une abbaye, et Ton marie de force Doralice au grison Timandre, — lequel, dit Rosset, eût été heureux « s'il eût passé le reste de ses jours (( sans s'allier avec une beauté trop jeune pour luy, et (( laquelle lui faisoit mille affronts lorsqu'il l'accostoit ». L'histoire se poursuit par le retour du frère, la jalousie du mari et la catastrophe que l'on sait : u Ils continuèrent (( leurs détestables plaisirs, sans que personne s'en doutât. « Encore qu'on les surprît ensemble couchez sur un lit, (( qu'ils se baisassent devant tout le monde, et qu'ils s'écar- (( tassent dans les bois et en des lieux solitaires, qui eût (( jamais présumé une telle accointance? Toutefois, le Ciel, (( qui ne peut plus souffrir cet horrible et incestueux adulte tere, permit qu'un jour une servante les trouvât sur le (( fait... A la vérité, s'ils n'eussent été si proches de sang, (( ils seroient plus excusables en leur folle passion ; car elle (t etoit une des beautez les plus parfaites que j'aye jamais {( vûë et lui l'un des plus beaux gentils-hommes qu'on (( puisse voir *. »

Viennent ensuite la fuite de Doralice, d'accord avec Lyzaran, le séjour en diverses provinces, y compris la Bretagne, où le frère et la sœur poursuivent leur cynique aventure, la colère du mari déclarant à son beau-père qu'il veut avoir raison des criminels a par la voye de la

I. Il y a ici un accent de sincérité qui n'échappera à personne.

Justice ». Finalement, le couple vient s'échouer à Paris où Timandre le fait emprisonner au Châtelet. Le mari produit ses informations et ses témoins; et, toujours pour sauver Lyzaran, Doralice attribue sa grossesse à un valet, lequel, interrogé, démontre bientôt son innocence. (Ce qu'a noté aussi Philippe Du Pré.)

Rosset raconte le procès du Châtelet, l'appel en Parlement, la condamnation, la démarche infructueuse du père auprès du roi... A l'heure de la confession, Doralice supplie qu'on laisse vivre son frère, se déclarant seule a cause de tout le mal » .

Les derniers moments du malheureux couple sont narrés avec un pathétique, qui fait vraiment de cette nouvelle la meilleure de tout le livre. Rosset note l'affluence extraordinaire du peuple parisien à cette exécution : a La place en etoit si remplie qu'on s'y etouffoit ». Puis : — « Le (( premier qui parut sur cest infâme Théâtre fut Doralice, (( avec tant de courage et de résolution que tout le monde (( admiroit sa constance. Tous les assistans ne pouvoient (( défendre à leurs yeux de pleurer cette beauté. Aussi « etoit-elle telle qu'on en trouveroit bien peu au monde, « qui lui pusse (sic) estre comparables. L'on eût dit quand {( elle monta sur l'échaffaut, qu'elle alloit jouer une feinte (( Tragédie, et non pas une véritable. Jamais elle ne chan- (( gea de couleur... Elle se dégraffa elle-même sans vou- (( loir permettre au Bourreau de la toucher... Quand cette {( exécution fut faite, un des valets du Bourreau tira le (( corps à l'écart, et en le retirant le découvrit jusques à (( demy grève et fit voir un bas de soye incarnat, ce qui (( fâcha tellement le Bourreau, qui ne se pouvoit contenir (( lui-même de pleurer avec tous les assistans, qu'il poussa (( d'un coup de pied son valet, de sorte qu'il le fit cheoir (( de l'échaffaut en bas. Aussi une telle beauté, encore (( qu'elle eût mérité la mort, ne devoit pas être vilaine- (( ment traitée, tant pour la maison dont elle etoit sortie (( que pour l'heureuse fin qu'elle venoit de témoigner...

APPENDICE SgS

(( Tout le peuple pleuroit encore à chaudes larmes, quand (( on fit mourir le frère sur l'échafaut. Si la compassion « avoit émû l'assemblée pour le sujet de la sœur, la pitié (( qu'elle eut pour celui du frère ne la toucha pas moins. (( Il ne pouvoit avoir que vingt ans, et à peine un petit « cotton, messager de jeunesse, paroissoit à ses joues. Il (( etoit le vivant portrait de sa sœur, comme nous avons (( déjà dit, et par conséquent doué d'excellente beauté... »

Lyzaran (Julien) meurt avec autant de courage que Doralice (Marguerite). Après quoi, le narrateur nous apprend que « leurs corps furent le jour même emportez et mis (( dans une bière pour être enterrez dans une Eglise de (( Paris, où ils reposent avec ces mots... ». Suit l'épitaphe : Cy gisent, etc.

Il est impossible de se méprendre sur le naturel, la sincérité, l'émotion de ce récit, en ne s'en tenant qu'à la partie positive du terrible drame. Et c'est à bon droit que j'ai fait figurer François de Rosset parmi les auditeurs du procès et les témoins de l'exécution des Ravalet.

D. — Les Poètes des Ravalet.

Théophile Gautier.

11 y a déjà comme une fleur de poésie dans la prose maniérée et précieuse de François de Rosset. Mais il était écrit que Marguerite et Julien seraient, un jour, évoqués par deux vrais poètes, quoique la prose ait aussi servi d'instrument à cette évocation.

894 APPENDIC]

En août i858, l'auteur de Mademoiselle de Maupiii et d'Émaux et Camées fut invité à l'inauguration des nouveaux bassins de Cherbourg en présence de Napoléon III et de la reine d'Angleterre. Théophile Gautier donna au Moniteur, où il était critique d'art, un pittoresque compte rendu ennoblissant, avec sa plume d'or, un voyage, une cérémonie purement officiels et réalistes. Mais, sur la foi d'un petit livret local, il se rendit aussi au château de Tourlaville... La fin de son article, qui forme le premier chapitre de Quand on voyage\ nous restitue le vieux manoir des Ravalet tel qu'il était alors : dégradé, lézardé, abandonné presque, semblable en tout à quelque vieux burg des bords du Rhin, ou à ce lamentable château de la Misère, si bien décrit dans Le Capitaine Fracasse.

L'âme vagabonde des poètes est ainsi : vous la croyez auprès des habits brodés, des uniformes chamarrés d'où sortent des discours pompeux; mais elle est ailleurs : aux lieux poétisés par le drame et la légende.

{( Le premier aspect du château, dit Gautier, ruiné « juste à point pour être pittoresque, saisit comme un dé- (( cor d'opéra, » Il décrit le corps de logis, salue partout l'art de la Renaissance, et glisse sur la légende du lieu, c( la cause célèbre ». Évidemment, a le petit livret local » lui parait un peu suspect, quant aux crimes précédant celui des incestueux. Marguerite ne lui échappe point : ce fantôme d'amour l'obsède, a Dans la pièce principale, (( écrit-il, figurait naguère, au-dessus de la cheminée, le « portrait de la belle Marguerite de Ravalet, qu'on a en- (( levé depuis... C'a été pour nous un vif regret de ne pas (( voir cette peinture singulière et mystérieuse aux em- « blêmes énigmatiques, où le seul amour accepté est l'a- (( mour clairvoyant, l'Amour aux ailes sanglantes! » Et plus loin : « L'abandon règne en maître dans ce logis, que (( peut-être, le soir, hantent les spectres de ces terribles

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