I. C'était une juridiction spéciale aux délits forestiers
Ravalet, Jean de Guillote, avocat et homme de loi, puis vicomte de Carentan, — titre administratif et non nobiliaire, — obtint de François P% en septembre i543, de s'appeler Franquetot, du nom de son fief. Sous Louis XIV et Louis XV, les Franquetot furent successivement lieutenants-généraux, maréchaux de France, comtes, marquis, ducs de Coigny, — nom qui éteignit tout à fait le Franquetot enté sur Guillote ' , — puis levèrent leurs regards jusque sur Marie-Antoinette... On peut dire que la dernière goutte du sang de Marguerite de Ravalet a coulé dans les veines de cette belle, aimable et galante personne, la jeune captive d'André Chénier. Elle se nommait, à l'état civil, Anne-Françoise- Aimée Franquetot de Coigny, avant d'avoir trois maris, sans parler des amants. L'élégant, le voluptueux Charles de Franquetot, qui usa sa vie à exalter et glorifier la mémoire de Marguerite de Ravalet, cet amoureux d'une morte semble avoir pressenti la destinée de Mademoiselle de Coigny. En faisant peindre le blason des Franquetot^ dans la fameuse chambre de Tourlaville où Marguerite reçut les premiers baisers de Julien, il associait ses deux plus belles et passionnées parentes : la Ravalet défunte et la Ravalet à naître (moins l'inceste toutefois). La hache, brusquement, fit irruption dans la vie de ces deux ravissantes créatures. Mais, cette hache. Aimée l'aperçut de loin, tandis que Marguerite la vit de si près qu'elle en mourut.
1. Saint-Simon, Mémoires. Il y eut un premier abbé Franquetot, proche parent des Ravalet, sous Henri IV.
2. De gueules à la fasce d'or chargée de trois étoiles d'azur, accompagnée de trois croissants d'or. (Chamillard, Nobiliaire de Normandie. J
Je ne pense pas qu'aucune considération d'orgueil ou de vanité ait guidé l'abbé de Hambye, chanoine, grand-chantre et vicaire général de Coutances, le jour où il renonça à porter le nom de ses pères. L'orgueil et la vanité n'ont rien à faire quand dominent l'usage et la tradition. La maison de Ravalet, avec son ascension et sa fortune si rapides et brillantes, pouvait garder belle influence, tenir bon rang dans sa province et ailleurs, autrement qu'en jouant sur les mots et les noms. Depuis le jour où le petit écuyer Jehan, l'échappé de Fougères, le jeune combattant de Patav et d'Orléans, vint chercher fortune à Cherbourg, tout facilita les destins réservés à sa postérité. Les Ravalet, maintenant ancrés dans le clergé, la noblesse, la grande propriété, les charges, conservaient leur vieille réputation d'ambitieux et d'aventuriers. Le pape Grégoire XIII, renseigné par l'évêque de Coutances, Catherine de Médicis* et son fils, informés de tout ce cpii se passait en Normandie par leur fidèle Matignon, tenaient en haute estime l'abbé de Hambye et n'attendaient qu'une occasion pour l'élever à l'épiscopat. Les fortes personnalités, les conducteurs d'hommes rem-
I. De 1076 à sa mort, Catherine de Médicis posséda la seigneurie de Valognes et porta le titre de « Dame du Cotentin ».
plissent leur curriciihim vitse sous n'importe quel nom et d'où qu'il vienne : de la famille, de leur libre choix, d'une particularité sociale et représentative. Mais, avec sa rare finesse d'esprit, sa vaste intelligence, M. de Hambye comprit qu'il importait à son honneur et à l'intérêt de ses frères, neveux et nièces de se séparer moralement, et au grand jour, des Ravalet- Sideville.
La mentalité de ces derniers laissait souvent à désirer : des instincts généreux du bouillant Charles Ravallet, ils n'avaient hérité que l'ambition. Elle se traduisait chez eux par des gestes sensuels et frénétiques. Les troubles politiques, la guerre civile favorisaient singulièrement les appétits chers au fils et aux petits-fils de Julien, sieur de Baudretot, pendant que les descendants de Michel orientaient leur maison vers les honneurs et les dignités. Aucun Ravalet n'abandonna la religion catholique, mais ils se divisèrent, se coupèrent en Royaux et Ligueurs. Le côté hardi, aventureux, — et j'ajouterai : odieux et chimérique, — de l'entreprise formée par le duc de Guise séduisait surtout les intelligences mal assises, limitées, naturellement inquiètes, volontiers agressives. Jean de Ravalet- Sideville, l'unique fils de Julien, représentait à merveille cet étrange tempérament. La Ligue eut tout de suite en lui une solide et compromettante recrue.
A peine installé dans sa sieurie, il se posa en voisin rancunier et susceptible, en mauvais coucheur. L'intérêt personnel, surtout dans cette plantureuse Normandie, dont le vrai cri de guerre semble être gaignage ! n'a jamais laissé nul homme indifférent; mais il était tout pour le sieur de Sideville. Le recul d'une borne, le vol de quelques pommes le faisaient entrer en des
JULIEN ET MARGUERITE DE RAVALET 5l
colères terribles et porter la main à l'épée. On n'a jamais su au vrai la raison pour laquelle, en iSBy, devançant la guerre civile, il se mit à la tête d'une bande de vagabonds, de soldats réformés, de gens sans aveu, sa basse clientèle, molesta ses compatriotes et troubla les bourgs et les campagnes. Le tout prit fin le jour de la Toussaint, en pleine église Saint-Pierre de Goutances, par un coup de pistolet tiré sur un marin normand, volontiers corsaire, nommé Raffoville, lequel en eut l'épaule fracassée*.
Était-ce une vengeance, une vendetta d'homme à homme ? Ou bien le châtiment — excessif, il faut le reconnaître — infligé à un associé, un compère en gaignage, infidèle ou de mauvaise foi, à l'heure délicate du partage des deniers? On ne le saura jamais. Mais il est certain que, depuis de longs mois déjà, s'étant heurté aux gens de loi, en sa qualité de propriétaire féroce et processif, le sieur de Sideville avait aussi voué, après de vives contestations, une haine à mort à maître Robert Hubert, procureur de la duchesse d'Estouteville et dame de Bricquebec.
Les hostilités venaient de commencer entre catholiques et parpaillots ; les deux partis se livraient à de sanglantes collisions. A la profanation, au pillage des églises, les catholiques répondaient par de terribles vengeances. La bête humaine était lâchée. Le 22 mai i56i, Jean de Sideville, ayant appris la présence de son ennemi à Valognes, enfourcha son destrier, galopa
I. Journal de Gilles de Gouberville. — Mémoires de la Société des Antiquaires de Normandie. — Paul Le Cachelx, Un Filleul de Gilles de Gouberville (1908).
jusqu'à cette ville, courut à l'auditoire royal', puis à l'église Saint-Malo, y chercha vainement maître Robert. Ayant enfin découvert l'infortuné procureur non loin du château, sans autre forme de procès il lui perça le cœur de son épée, à la grande indignation des passants. Ce qui n'empêcha point le meurtrier d'aller tranquillement reprendre son cheval à l'auberge, et de repartir au grandissime trot pour Sideville.
La justice, alors, n'était pas boiteuse; on la tenait plutôt pour paralytique. Cet assassinat passa presque inaperçu au milieu des nombreux assassinats qui rougissaient, chaque jour, le pavé des villes et la poussière des chemins, en s' autorisant ou non de la guerre. Les vengeances privées avaient franc jeu et libre carrière. On considérait comme de simples peccadilles ce que nous nommons brigandages et sauvageries. Et l'on entendait, le soir, dans les hôtels et les maisons, des dialogues singuliers entre les maris et les femmes :
— « L'autre nuit, à Varenguebec, deux hommes masqués, après avoir forcé le logis de Thomas Claret de Yindefontaine, l'ont bellement tué, sans dire un mot.
— Il y a du Ravalet là-dessous. — Le baron de Tirepied et le sire de Brécey viennent de poignarder les deux cousins Le Faucheur, du château d'Eclancheville. Leurs parents sont allés demander justice. — Trêve-Dieu ! les assassins sont riches. Ils paieront. On appointera. »
La première tache de sang infligée au blason des Ravalet, à la rose en pointe, vient donc de la branche
I. Aujourd'hui la poissonnerie de Valognes, après avoir été la place de ville.
cadette, et non des Tourl avilie auxquels appartenaient Julien II et Marguerite. Voilà de quoi faire réfléchir ceux qui représentent ces malheureux enfants comme poussés au crime par l'influence ancestrale, la sinistre gloire attachée à leur nom. Dans la tragédie que fut leur court passage sur terre, on devine bien une prédestination irrésistible et fatale ; on croit voir un hideux génie étendre ses ailes sur la tête des Incestueux ; mais les gestes rouges des ascendants n'ont point incité le frère et la sœur au crime. Il en faut chercher ailleurs le pourquoi, le primiim mobile, pour parler comme les légistes, et en faire honneur, ou honte, à l'amour î Entre les frères Le Fort, qui vivaient dans un manoir, dit de Carneville, près de Martinvast', d'une part, Julien et Michel de Ravalet-Sideville, fils du guisard assassin, d'autre part, la rivalité était d'autant plus atroce que l'amour-propre s'y greffait sur l'intérêt personnel et d'incurables antipathies. Robert Le Fort avait autrefois brigué l'alliance des deux frères ; on l'écarta, et il ne se consolait point d'avoir déplu à la sœur de Julien et de Michel. Sa rancœur s'accrut considérablement le jour où il apprit qu'un grand ami des Ravalet épousait cette jolie damoiselle. C'était Jacques du Moncel, seigneur de Martinvast, frère ou cousin germain de Rertole du Moncel, ce dernier fort riche puisqu'il allait bâtir, en i58i, le château de Martinvast". isicolas Le Fort, curé de Sideville, frère de Robert, loin de calmer le prétendant éconduit, l'en-