CATHÉDRALE DE COUTANCES
6o JULIEN ET MARGUERITE DE RAVALET
SOUS la plume des chroniqueurs à système et des érudits en quête d'horreurs.
De i56o à lôg^, de la première guerre civile à l'entrée d'Henri lY à Paris, soit un tiers de siècle, le grand ahbé R.avalet fit de son mieux tête à Forage, exposant sans cesse sa personne et sacrifiant ses biens. Aussi les huguenots mêmes respectèrent-ils ce qui appartenait à cet homme de cœur. Le manoir du Rozel, Tourlaville, Hambye ne subirent aucune déprédation. Il n'en fut pas de même, hélas! ailleurs. L'hérésie avait gagné Saint-Lô et recruté quelques adeptes dans Yalognes. Les bandes calvinistes se ruèrent sur Coutances, dégradant son admirable cathédrale, abattant autels, tombeaux, chaire épiscopale, stalles et colonnes, brûlant les registres, pillant la sacristie, la librayrie, le cartulaire, — ce qui était un singulier moyen de prouver la supériorité de leurs croyances sur celles de leurs rivaux. A Févêque Etienne Martel, décédé en i56i, avait succédé un ancien aumônier du duc d'Anjou, Arthur de Cossé, abbé du Mont Saint-Michel, grand seigneur fastueux et dépensier, mais prélat irréprochable en ses mœurs et sa dignité. Les protestants, commandés par Montgomery et Colombières, lui firent subir d'indignes outrages. Ils l'assaillirent dans son palais, l'en arrachèrent avec violence; puis on le coiffa d'une mitre en carton, on emplit de paille sa bouche, et on le promena, de village en village, monté sur un âne. Tout porte à croire que l'abbé de Hambye, persona grata auprès des deux sectes en guerre, sauva la vie à son chef spirituel.
Aux mauvais traitements prodigués à leur évêque, les catholiques ripostèrent par de cruelles représailles.
A Yalognes, ils tuèrent, en les perçant avec des broches, les sieurs d'Houesville et de Cosqueville, chefs du parti protestant de la ville ; à quoi les calvinistes répondirent en faisant de l'église une écurie, en saccageant le couvent des Cordeliers, en massacrant à l'autel leur vicaire Cervoisier, en mutilant le tombeau du bâtard de Bourbon, Louis, seigneur de Yalognes, amiral de France, gendre du roi Louis XI, — tombeau qui se trouvait dans ce couvent depuis i488. La veuve de Bourbon, Jeanne, légitimée de France, dame du Cotentin, l'avait fait restaurer une première fois en 1499. Au reste, la même année, la même secte osait renverser la statue de Jeanne d'Arc à Orléans*. On le voit : les deux partis cherchaient à se distancer en cruautés.
Nombreux sont les monastères, églises, chapelles, qui eurent à souffrir des fureurs huguenotes. Ainsi s'explique la perte des archives publiques et privées, des chartriers, des registres de catholicité dans quantité de paroisses, car a ceux de la religion » ajoutaient volontiers l'incendie au pillage et à la destruction. Mais, l'historien vraiment digne de ce nom ne doit pas l'oublier : en août 1072, au moment de l'exécrable Saint-Barthélémy, le lieutenant du roi, Jacques de Matignon, courageux guerrier autant qu'avisé homme d'État, empêcha les catholiques normands de massacrer leurs compatriotes huguenots. Le dévoué évêque de Lisieux, Jean Le Hennuyer, accomplit ce devoir avec grand courage dans son diocèse.
I. A>-DRE-îv La>-g, La Pacelle de France (traduite de l'angl par Boucher et Clarke).
Le i5 avril 1098, par l'édit de Nantes, Henri IV rendit enfin le calme aux esprits. La prospérité revint. L'abbé de Hambye put de nouveau se consacrer au bien public. Rappelons quelques gestes charitables de cet homme, si éminent par le savoir et la vertu. Ce sont des traits de caractère sans lesquels la physionomie des Ravalet demeurerait incomplète.
Le 21 septembre 1077, Jean II donne sa terre de la Bucaille à l'hospice de Cherbourg. Il enrichit les églises de Coutances, reconstruit la chaire et les stalles du chœur de la cathédrale, dote les vicaires du grand autel. Le 28 janvier i586, il fait don aux Cordeliers de Yalognes d'une terre située à la Croix-Morville et valant 633 livres, à charge par les Cordeliers de célébrer chaque jour, pour le repos de son âme, « une messe à nottes, diacre et sous-diacre »*. La même année, il fonde la Charité de Coutances. Il institue en 1587 une première rente en faveur du collège de Coutances. En 1602, il attribuera à ce collège une autre rente pour l'entretien de cinq régents de langue latine, ce qui équivaut à la gratuité d'études. Le 24 novembre 1587, il rétablit à ses frais les canaux de Cherbourg détruits par les protestants' et en fait autant pour les eaux de l'Écoulanderie. En i588, il donne i.5oo livres pour construire la chapelle du collège de Coutances. Il donne aux couvents de Bayeux, aux pauvres du Bessin et du Cotentin ; il donne partout, — sans parler
1. L'abbé J.-L. Adam, Étude sur la ville de Valognes (Valognes, 1912).
2. Acte passé devant les tabellions Dclorme et Handrion. (Archives municipales de Cherbourg.)
de sa famille et de ses alliés *. Ce qui ne l'empêche pas, dans l'intérêt même de ses largesses et afin de suivre son penchant naturel, le bien, de plaider pour la défense des droits féodaux qui lui appartiennent à Tourlaville depuis le i" mai i562.
Gilles de Gouberville, son plus proche voisin, possède un pré, acheté par lui à Jean d'Yvetot, grandpère maternel de Jean III Ravalet, et que traverse un cours d'eau appartenant à l'abbé de Hambye. Ce cours d'eau donne lieu à un long procès, sans que le seigneur du Mesnil-au-Yal et celui de Tourlaville en soient moins bons amis et voisins. Après avoir engagé ses clients à apporter du carreau à M. de Hambye pendant la construction de son château, M. de Gouberville lui envoie « des cercles pour ses tonneaux à cidre n. Il s'occupe même d'un projet de mariage de son ami Cantepie avec Charlotte de La Vigne, sœur de Madame de Tourlaville et nièce du grand abbé... On n'a jamais tué de curé à Notre-Dame de Tourlaville ; et, par conséquent, l'anathème n'y fut point prononcé, les cierges n'y ont pas été éteints'. Au vieux desservant (Jehan Anquetil?) mort dans son lit le 9 février i55o. a succédé maître Robert Pottet, vrai dis-
1. Les nombreux actes de philanthropie de l'abbé de Hambye (Jean TI de Ravalet-Tourla ville) sont énumérés dans un excellent mémoire de M. Drouet , avoué honoraire, mémoire publié en 1904-1900 par la Société académique de Cherbourg. On peut consulter Asseli:xe (Biographie de l'abbé de Tourlaville) et La>'ge (Ephémérides normandes, II, 348-349).
2. En son Histoire des guerres de religion, A. Delaiaiyde, d'ailleurs si souvent utile à consulter, dramatise la purification de l'église, laquelle n'a jamais eu lieu que dans l'imagination des érudits qu'il copiait.
ciple du curé de Meudon, car il fait des contes plaisants et boit volontiers le bon vin et le cidre du compère Gouberville*. Nous sommes loin, on le peut voir, de la lugubre renommée accolée aux domaine et manoir de Tourlaville; les choses nous apparaissent sous un autre jour, puisque le brave sire du Mesnil-au-Val, — cet homme qui a tout écouté, regardé, noté dans son Journal, en un style bonhomme et pïat, il est vrai, mais plein de naturel et suant la vérité sous ses griffonnages, — Gilles ne dit pas un mot des crimes attribués aux Tourlaville et n'y fait jamais allusion.
Tout s'accordait donc pour ménager à messire Jean de Hambye une heureuse vieillesse. Ses procès terminés, il pourrait lire en paix la Somme de saint Thomas sous les pommiers et les ormes du Rozel, s'enivrer de V Imitation en son austère cellule bénédictine, ou présider, comme grand-chantre, aux brillantes cérémonies de la cathédrale. Deux fois l'occasion s'offrit pour lui de revêtir la robe violette, d'occuper ce siège de Coutances, où il eût continué les vertus des Exupère, des Léontien, des Laud et des Romphaire. D'abord, en octobre iSSy, au décès d'Arthur de Cossé; puis, en janvier i588, quand mourut son successeur Lancelot de Matignon". La première fois, il déclina cet honneur par égard pour le gouverneur de Normandie, qui
1. Journal de Gilles de Golberville. Gilles cultivait sur ses terres vingt-neuf variétés de pommiers à cidre. Dans son intéressant ouvrage : Le Siècle de la Renaissance (Hachette, 1909), M. Louis BatifTol a fort bien compris la valeur documentaire des écrits du vieux gentilhomme campagnard.
2. Ce jeune abbé fut surpris par la mort avant d'avoir été sacré évêque.
proposait à Henri III un Matignon; la seconde, par une modestie vraiment excessive, car le pape Sixte Quint n'eût pas hésité à lui délivrer ses bulles. Peutêtre l'abbé de Hambye recommanda-t-il à qui de droit son ami Philippe Troussey, abbé de Blanchelande depuis 1078'. Ravalet s'efiFaçant, l'évêché fut attribué à Nicolas de Briroy, officiai du diocèse et l'un des vicaires généraux ^ Le grand-chantre donna un éclat tout particulier à l'installation de son ancien collègue, devenu son supérieur \
Sous les yeux de l'abbé, leur bienfaiteur, les Tourlaville promettaient donc au Cotentin une belle lignée de gentilshommes.
Jean III, chef du nom et des armes, vivait noblement sur le fief qu'il tenait de son oncle. Le domaine rendait beaucoup en bais, chevaux et bestiaux (les porcs de Tourlaville, fort réputés, firent l'objet d'une curieuse charte, dès l'an i3i8, par-devant le bailli du Cotentin siégeant à Yalognes). Entre deux lectures des Status Royanlx/, ou du Traité des offices de la couronne, le père de famille ébauchait l'éducation de ses fils Jean IV et Philippe, avant de les envoyer au collège, pendant que la bonne Madeleine de La Vigne veillait sur Julien II, alors âo:é de dix ans, sur Jacques II et leurs jeunes sœurs Marguerite, Gabrielle et Guillemette.
I Barbey d'Aurevilly fait de nombreuses allusions à cette abbaye dans son chef-d'œuvre : L'Ensorcelée.